Partager l'article ! Petite chronique des cueilleurs de lune: Une enfance bohême d’écrivain ordinaire Epinay, vendredi, 2 mai 2008 “ ...
Une enfance bohême d’écrivain
ordinaire
Epinay, vendredi, 2 mai
2008
“ un intello est un individu qui, pour dire quelque chose de simple, le fait en l’embrouillant ; l’artiste est celui qui, pour rendre
compte de la complexité, se sert des mots de tous les jours. ”
Ch. Bukowski Journal, souvenirs et poèmes, Journal d’un vieux dégueulasse, Ed.Grasset, 2007
Vous
avez remarqué que dans les gares des villes un peu importantes y a des sortes de boutiques où on vend des bouquins enfin ce qu’on appelle comme ça en plus des magazines et des journaux qui
servent juste à emballer les choses quand on déménage… eh bien moi j’ai commencé ma vie qui serait un jour beaucoup plus tard 40 piges plus tard celle d’une écrivaine de banlieue dans les gares
vu que mon grand-père il y passait son temps c'était un type pas ordinaire sinon je n’vous en causerai même pas comme vous savez il n’s’agit pas d’vous raconter ma petite existence mais de
vous faire monter à bord du train des histoires c’est pas la même chose… non pas du tout…
Est pas
conducteur de train qui veut mais justement mon grand‑père lui il l’était conducteur d’une de ces grosses motrices vapeur black tôlée plaques d’acier énormes qui crache dragon toutes ses flammes
et sa vapeur en folie à l’intérieur de l’échafaudage de départs d’arrivées d’angoisses et de désespoirs en transit et de p’tites vies complètement ratées qu’est une gare enfin moi je le voyais
comme ça grand-père Antonin et même s’il l’était pas tout à fait on s’en moque pour cause que quand on écrit on met les choses de son côté sinon c’est pas la peine…
Et des bruits de grand chambardement j’en ai eu dès le départ avec coup de sifflet de loco au beau milieu d’une
nuagée bleu turquoise pendant qu’on se promenait Antonin et moi au bord des jardins ouvriers le long de la ligne Paris-Creil du réseau Nord on s’arrêtait pile la main qui faisait signe au
conducteur tri ! tri ! tri !… Faut dire qu’à peine sortie du refuge de la maison quelque part dans la zone de la banlieue Nord-Est ouais déjà où avec des bouts de papiers et des
bouts de mines de couleur je travaillais à inventer un monde et que ça m’occupait bien j’avais un de ces besoins de remuer me tirer prendre la route qui n’devait pas être supportable pour les
humains calibrés normaux et qui après l’turbin voulaient rester sédentaires c’est normal…
Ma bougeotte Antonin lui il pouvait comprendre facile en raison d’son métier et même si c’était un peu le hasard qui l’avait voulu il était à la fois conducteur de locomotives et dévoreur de
bouquins voire un peu bibliothécaire à sa façon une vraie aubaine pour une môme de banlieue qui allait pourrir d’ennui sur les bancs de l’école vous comprenez ? Alors les gares les
gigantesques Gare du Nord Gare d’Amsterdam Gare de Milan d’Hambourg de Barcelone et les p’tites gares de province perdues milieu d’leurs champs de coquelicots avec leur chef de gare casquette
sifflets à peine sortie du refuge de la maison c’est devenu mon espace familier…
J’avais six
ans je crois et si les autres gamins ont une peur terrible de s’y perdre moi je cavalais dans mes godillots aux semelles raides comme pneus de camion mes chaussettes de laine bleu marine
jusqu’aux genoux sous la jupe plissée à l’époque les familles populaires on n’fa
isait pas
dans l’élégance mais dans l’utile qui dure je cavalais la main au creux de celle d’Antonin d’un bout l’autre de l’entrepôt qu’avait pas de fin et j’étais là mieux que n’importe où sans imaginer
le rôle que toutes ces gares après allaient jouer dans mon existence d’écrivaine ordinaire…
Avec Antonin la bohême elle avait commencé tôt pour moi fallait en quelque sorte qu’il récupère des tessons d’son enfance qu’il avait
pas eue mise au clou qu’elle était son enfance chez les pères du p’tit séminaire qu’on tout des odeurs rances de la misère soumise joyeuse comme pain rassis de la rigueur aux relents privations
et enfermement pas question de tirer les sonnettes des portes et de se barrer en courant et en se tordant pareil que les mômes des rues c’est pour ça qu’on s’entendait deux vrais larrons en
vadrouille…
Je vous ai dit je n’vais pas vous raconter ma vie ou alors des fragments
comme ça balancés cocktaillisés contre le pare-brise d’une loco du TGV qui part de la Gare Montparnasse direction Saint-Malo là où peut-être si j’ai de la chance je pourrai retrouver deux heures
cinquante plus tard l’écrivain Louis-Ferdinand Céline sur la chaussée granit gris de la plage du Sillon arpentant palabrant radotant dans sa houppelande déchirée aux coudes et son pantalon
tirebouchonné avec ficelles bien sûr ce sera un revenant capricieux et fugace et les piafs têtus du bistrot de la Gare Montparnasse qui me taxent des miettes dorées croustillantes à même le pain
au chocolat que je trempe dans le troisième café noir du soir avant de rentrer chez moi et le garçon qui a l’habitude il me voit presque chaque jour vers six heures me remettront les pendules à
l’heure piaou ! piaou ! piaou !…
- Alors c’est pas bientôt fini c’manuscrit
depuis l’temps que vous l’écrivez votre bouquin y doit faire au moins 700… 800 pages… il me dit en chassant d’une main distraite les moineaux qui se pouillent au nom de deux bouts d’croissants
abandonnés sur la table à côté…
Je n’vais pas lui dire au garçon qui se pointe sympath dès
qu’il me voit pour prendre des nouvelles de mon ours que si je traîne dans cette gare c’est qu’elle est tout près de la rue de l’Ouest où j’ai mes habitudes de quand j’étais une gamine de
banlieue je vous ai raconté déjà et à cause de mon grand-père qui conduisait les locomotives non probable que je lui dirai pas il me croirait mais ça casserait chasserait l’image de la fille qui
écrit dans les bistrots comme les gens croient que font font font les écrivains les vrais… faut pas leur retirer leurs rêves… c’est triste après quand on a plus les rêves qui nous tenaient
accrochés à la rampe de l’escalier de la vie… ouais c’est triste…
- Oh ! vous savez les
vrais écrivains ils mettent souvent dix ans à écrire un livre… je lui dis pendant qu’il passe sa loque humide sur les tables un peu plus loin sur la mienne les moineaux ont repris leur manège ils
picorent à donf des tas de petites miettes ils sont mes soleils de plumes… Le garçon revient vers ma table ses cheveux crépus sont presque blancs il a un sourire de bonté qui me rassure sur les
êtres humains qui entrent dans mes histoires… Quand il approche les p’tits piafs ne se sauvent pas même s’il fait semblant avec des gestes des mains comme un épouvantail le patron il n’aime pas
les tribus d’oiseaux ça fait mauvais effet pour les clients…
Il me regarde amical le coup d’œil du complice qui n’pèse pas les bistrots aussi c’est mon domaine comme les gares
et les rues de Macadam black je vous en ferai voir… Le garçon il a les iris couleur des nuits sorcières d’Afrique au moment pile où ça bascule du jour à l’ombre j’imagine avec la lisière fine de
nacre blanc autour sûr qu’y a des années qu’il est là dans ce paysage apocalypse des gares où il voit filer le monde et lui il reste il est bien le seul avec ses poteaux du bistrot “ A
l’Ouest ” il est pas d’ici il est pas d’ailleurs…
Pendant qu’il s’acharne à essuyer la
table voisine que les p’tits piafs mutinent de leurs soleils de plumes je vois ses mains larges qui pourraient tenir la faux le burin ou le mandole des beaux outils ses mains avec des doigts
longs agiles des mains pour caresser la foudre et la neige je me dis… Je repense aus paluches de magicien qu’il avait mon grand-père Antonin le conducteur de locomotives c’était pas du tout des
mains d’ouvrier et pourtant il a marné sur les locos vapeur au début les énormes cuirasses d’acier il fallait les manier comme des princesses des palais d’Orient il disait… les conduire façon
dentelle ou du jardinier qui cultive ses fleurs… Vrai il avait aussi des mains de dresseur d’étincelles Antonin…
Rapide pas que le tôlier remarque il se penche…
- Si vous voulez je finis dans une demi-heure… on peut se retrouver au parc à côté du cimetière y a plein
d’écrivains d’enterrés j’en connais vous savez celui qui est monté sur un bidon en 68… y a des oiseaux aussi juste à droite pas loin de la fontaine vous verrez ça sent très bon des aubépines je
crois… c’est un banc qu’est toujours vide si vous voulez… vous me lirez des pages de votre bouquin… Oh ! pas beaucoup une ou deux pages juste pour l’impression
hein ?…
Autour de nous les piafs se sont rapprochés une nouvelle fournée de voyageurs
qui rapplique du coup les tables se remplissent c’est le St-Malo de 19H03 qui vient d’arriver faut que je réponde vite fait ses iris noirs font le va-et-vient de moi aux attablés qui attendent
avec leur odeur salée verte elle me refile l’envie terrible d’océan qui mouille mes lèvres de sa goémon nostalgie je matte les arrivants un par un pas que je loupe un
personnage…
- D’accord… mais une ou deux pages hein… C’est un brouillon c’est pas fini du
tout… c’est la première fois que j’aurai quelqu’un de simplement dans la vie un passant quoi à qui je lirai un extrait de mon ours avant qu’il existe que je l’aie peaufiné bricolé enchanté… et
puis non il est pas si ordinaire que ça le garçon du bistrot de la Gare Montparnasse “ A l’Ouest ” vu qu’il s’intéresse qu’il demande… les bouquins ça doit le brancher même s’il est pas
lecteur en fait il pourrait être un des personnages de l’histoire lui aussi et ça lui donne des droits…
Déjà il s’en va prendre les commandes je vois l’anneau de nacre de ses iris qui fait comme un sceau de lait à une planète noire d’où
rien ne sort… ses lèvres ont une moue d’émotion quand il murmure…
- A sept heures trente… une demi-heure
hein ? une demi-heure le banc aux aubépines hein ?… et il s’éloigne en faisant s’envoler les moineaux qui scintillent pareils à une parure de plumes dans le soleil ocre rose de la
verrière…
A suivre...
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