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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Image de Dominique par Louis

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Vendredi 24 février 2006 5 24 /02 /Fév /2006 01:10

 

Gare du Nord vous connaissez ?

 

 

Elle s’en était allée Marion en suivant les rails d’acier bleu le long du ballast vers le Nord… de plus en plus vers le Nord en suivant sur les entrepôts taggés de noms que maintenant elle connaissait bien un chemin qui s’enfonçait dans la banlieue où brûlait la colère de cet automne-là avec les châtaignes au-dessus des bidons remplis de braises sur un couvercle troué à l’envers.  
           La colère craquait sa bogue où elle était enfermée trop longtemps et c’était un langage dont on n’voulait pas. Nord… toujours vers le Nord… elle courait Marion… Hop ! Hop ! et le chien Sentinelle à ses côtés avec au fond de la musette les bombes de couleur que Banou lui donnait quand il arrivait derrière elle la nuit toujours sans qu’elle entende rien et le chien Sentinelle non plus… Hop ! Hop !
           Souvent c’étaient des bombes entamées qu’il voulait plus com’il disait parc’ qu’elles lui poissaient les doigts et qu’avec les neuves t’as la pression !… Mais pour celles de couleur blanche c’étaient toujours des neuves vu qu’le totem de Marion s’appelait « Neij Carbonik » et que Banou trouvait ça trop bien l’idée de se servir des extincteurs pour rendre la fureur du monde impuissante.
          Nord… toujours vers le Nord… c’est vrai qu’Marion elle les connaîssait bien les noms des taggeurs de cette banlieue-là surtout « Venin » et « Grav » et puis aussi y avait « Mor » et « Apel » dont les signatures l’emportaient à nouveau d’un coup d’aile coupant et d’un jet de comète sur ses baskets rouges vers ce monde d’où elle était partie. Elle avait pas su comme il signait Banou vu qu’il lui avait pas dit et que dans les banlieues c’est des questions qu’ n’pose pas.

          Gare du Nord vous connaissez ?

          Elle était à peine arrivée avec le chien Sentinelle sur ses talons au bord de cette cité qu’elle ne fréquentait pas et qui ressemblait à un de ces espaces de la périféerie où c’est encore possible de semer des graines de rêves qui poussent parfois de drôles de fleurs turquoise parmi les coquelicots qui sont la colère fragile des terrains vagues…
          Elle était à peine arrivée quand l’aube sur la savane ocre rouge fait craquer les herbes sous leur carapace d’étincelles froides aux rives du terrain vague qui entourait la cité que des tourbillons de sable portés par les vents géants de l’hiver qui s’étaient remis soudain à souffler comme s’ils jaillissaient hors des grandes orgues de glace avaient distribué partout des poignées de silice et de quartz qui taillaient les lèvres et la peau du visage de petites gerçures aux fines traces de sang.
          Aussitôt elle a remonté sa cagoule de laine noire que lui avait refilé Banou jusqu’à la ligne bleu de lin de ses yeux et elle a enfoncé ses poings profonds dans les poches de la veste rembourrée de kapok qui ne protégeait pas assez en se disant qu’elle aurait pas dû venir pendant que le chien Sentinelle secouait frénétique sa tête et ses oreilles pour en faire sortir les éphémères de sable.
          Même elle a pensé sur le coup repartir direction la Gare du Nord malgré le jour qui allait rappliquer avec le danger des vigiles des gares bleu-noir et de leurs chiens noir-noir d’ennui… Oui… elle a pensé repartir mais elle l’a pas fait sans doute à cause de la fatigue qu’elle avait déjà qui lui faisait les pieds comme des pierres trop lourdes et aussi y avait cette chose au creux du ventre qui lui disait qu’ici c’était un peu chez elle… C’était au moins autant chez elle alors qu’ces mots-là y z’avaient pas de sens… que chez les rats au museau rose fendu assis sur leur queue au milieu des sacs poubelle de plastique bleu éventrés.

          Comment elle était arrivée jusque là Marion avec le chien Sentinelle dans ses talons elle ne savait pas… en fait c’était pas si important… Hop ! Hop ! Ils avaient sauté tous les deux la glissière bleue transparente des rails où ça givrait dur déjà… trouvé un endroit du grillage qu’on avait sectionné à la pince et qu’y avait qu’à soulever avec les doigts gelés qui font mal pour sortir et se retrouver entre deux palissades taggées à fond de couleurs terribles sur les rebords de la cité.
          Hop ! Hop ! Encore un bond au creux de l’herbe aux étincelles verglacées qui craquent vu qu’ici le terrain vague et le bitume des parkings se mélangent facile et ça y est… Ils se retrouvent le chien Sentinelle et elle au pied des tours où Banou lui a dit une nuit en passant comme un diable à travers le bleu outremer de la banlieue pfuitt… pfuitt… et qu’il faisait déjà trop froid qu’il créchait chez ses vieux et qu’elle pourrait trouver dans les caves un endroit pour dormir enroulée à l’intérieur de la couverture orange aux losanges vert pomme et personne le saurait.
          C’est à ce moment-là qu’elle a senti sur les petits espaces fragiles de sa peau au bout des doigts et sur les paupières les insectes du sable qui la frôlaient dansant virevoltant et en pagaille se posant et qu’elle a vu le chien Sentinelle qui secouait ses oreilles pareilles aux ailes d’un moulin que le vent engouffre.
          Imaginez une grande quantité de sable se déversant entre les hautes tours où s’entassent les populations de fourmis qui dorment encore pas pour longtemps… Imaginez…
          Imaginez ce sable tout autour de grands troupeaux d’éléphants blancs qui venaient prendre des bains gigantesques à l’aube dans les petits lagons où ils s’arrosaient de boue ocre rose…
          Imaginez ce sable d’un rouge très doux et ses reflets turquoise où elle s’enfonçait Marion… les talons d’abord à peine et c’était frais comme la neige et puis un peu plus haut que les chevilles alors elle avait bien du mal à marcher et il était coupant comme des écailles de verre…

                         Gare du Nord… vous connaissez ?


Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Murs de papier
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