Histoires en fragments des familles ouvrières et paysannes
Sylvain ouvrier et paysan du Nordet sa femme Palmyre vers
1900
Dans certaines pages précédentes de notre blog des Cahiers des Diables bleus je
vous ai déjà raconté de manière fragmentée parc’que c’est comme ça que ça m’a aussi été refilé parfois par mon arrière grand-mère que j’ai eu le bonheur de fréquenter jusqu’à 18 piges alors
qu’elle en avait 98 et parfois par d’autres personnes de notre tribu paysanne ouvrière du Nord d’avant qu’on immigre direction la grande cité des morceaux de la vie des gens à cette époque qu’on
a pas connue nous autres de leur jeunesse d’enfants d’ouvriers et puis leur histoire zig‑zag comme ils me la disaient quand j’étais gamine…
Bien sûr vous avez pu découvrir y a quelques jours le visage de Sylvain qui avait à peu près 20 ans dans les années
1870 et je vous ferai plus tard le récit de ce que je sais de sa vie entre usine et campagne parce que la mémoire des gens simplement de ceux dont les grands livres ne causent pas pour moi qui
écris c’est de ça dont j’ai envie de témoigner… Et il me semble que la mémoire ouvrière et paysanne de nos anciens par ces temps de liquidation de ce qui a constitué tout une partie de notre
culture populaire et de nos combats pour une vie plus juste doit être archivée pour nous-mêmes et pour les générations à venir…
D’où l’idée que nous avons eu de donner pour thème à notre prochain Cahier des Diables bleus qui paraîtra en Octobre 2008 La banlieue des travailleurs et de commencer un travail de recherche de témoignages des personnes de la banlieue qui voudraient bien
raconter montrer faire vivre des personnages de leur famille afin de constituer peu à peu une histoire des familles ouvrières de la banlieue…
Voici le début de nos investigations qui nous ont menés à Drancy dans le 9-3 où deux amies qui habitent dans le
même quartier ont accepté soit pour l’une Denise de nous montrer et de nous permettre de scaner et de publier des photos de sa famille et pour l’autre Eloïse de nous écrire quelques lignes sur sa
vie et de poser devant l’objectif de Jacques Du Mont le photographe reporter de nos Cahiers pour ces témoignages vivants…
Eloïse chez elle à Drancy en 2008
Photo de Jacques Du Mont
Eloïse Début Bricout est née à Drancy en 1929 et ce qu’elle nous a dit de son père dont elle parle dans le texte qu’elle a écrit c’est qu’elle se souvient
particulièrement de son métier puisqu’il travaillait dans une fabrique de boutons à Taverny et qu’il avait pour tâche de couper la nacre qui sert à fabriquer les boutons… Eloïse se souvient qu’il
avait le bout des doigts entaillés par ce travail extrêmement pénible et ce qu’elle ne dit pas dans son récit mais on le devine, c’est que c’est de lui qui s’est engagé dans la résistance en 1940
qu’elle tient ce goût pour la liberté et pour ce qu’elle appelle “ se battre pour la vie ”…
Texte témoignage écrit par Eloïse Début Bricout
Née à Drancy en
1929
Quand la guerre s’est déclarée en 1939 j’ai fait la rentrée des classes en septembre, j’ai fait deux jours d’école. Mon père a été mobilisé en 1939 car il avait
fait la guerre de 14. Il fut soldat à la guerre de 1918 et il est revenu avec un grade de sergent.
Mon père était le seul salaire à la maison. Ma mère était concierge, comme elle était logée elle n’était pas payée
car elle ne payait pas de loyer mais faisait le ménage des escaliers, couloirs, WC et dehors.
J’ai donc été obligée de travailler, j’avais 15 ans.
Voilà tous les lieux de
travail :
De 39 à 40
Blanchisserie rue de la Folie Méricourt Paris 15ème
De 40 à 41
Bondynoise gâteaux secs à Bondy
De 41 à 44
Noveltex chemises d’hommes rue du Renard Paris 4ème
De 45 à 46
Bobinage TSF rue Saint Lazare Paris 9ème
De 46 à 47
Confection pour hommes rue de La Chapelle Paris 18ème
1947
Confection lingerie à Bobigny
De 47 à 49
Philips à Bobigny
De 49 à 52
Confection à Bobigny
Ensuite remplacement de femmes de service des écoles, en 1955
titularisée femme de service des écoles.
Ma vie depuis 1939 et la 2ème guerre
mondiale
Mon père a été arrêté comme résistant en 1940. Il fut interné à Tours, Châteauroux, Châteaubriant. Il fut interné pendant 5 ans à Châteaubriant. Il fut interné
politique avec tous ceux qui étaient arrêtés, il était dans la Baraque 10, où était Guy Môquet.
Pendant la guerre j’ai fait un peu de résistance avec les cheminots, je n’ai pas fait grand-chose mais c’était tout
de même la résistance de 17 ans à 20 ans jusqu’à la fin de la guerre.
Après la libération en
1945 j’ai participé à organiser les jeunes FUSP : force unie de la jeunesse patriotique qui s’occupait de la jeunesse.
Eloïse au piano avril 2008
Photo de Jacques Du Mont
Charonne 8 février 1962
Depuis la guerre de 1939 j’ai lutté pour la vie.
De 1941 à 1944 un peu de résistance, à la libération combat pour organiser la jeunesse et après 1945
lutte pour l’amélioration du travail et l’amélioration de la vie des femmes, manifestations pour la paix en Algérie, contre la guerre du VietNam. En février 1962 manifestations contre l’OAS.
Cette manifestation a été une tuerie au moment de la dispersion quand on a donné l’ordre aux CRS et polices spéciales de charger les manifestants. Tout le monde s’est éparpillé, j’étais à
Charonne avec mon mari, nous sommes allés où l’on pouvait, dans les rues, les bâtiments, dans les escaliers. Malheureusement au métro Charonne certains manifestants se sont réfugiés dans le métro
comme la grille était fermée, j’ai vu les gens s’entasser, j’ai vu les CRS matraquer, tout volait autour de nous. Quand je suis rentrée à Drancy nous avons appris qu’il y avait 8 morts, dont un
jeune de Drancy Daniel Fery, tous sympathisants ou communistes, il y eut beaucoup de blessés.
En dépit d’un milieu d’origine très modeste et du fait qu’elle a arrêté d’aller à l’école au moment de la guerre pour travailler Eloïse a appris à jouer du piano et à peindre.
Elle nous a montré les copies de toiles des Impressionnistes qu’elle a réalisées et qu’on peu découvrir dans son appartement et elle a accepté avec plaisir de noter ses quelques lignes pour nous
raconter des moments de son existence. Comme son amie Denise elle appartient à une association qui s’occupe de préserver la mémoire des habitants de Drancy et de leur
famille.
Eloïse avec une de ses reproductions il s'agit des pommes de Cézane mais elle en a réalisé de nombreux tableaux de peintres
impressionnistes
Photo de Jacques Du Mont
Denise Cotteau Bruny qui est née en 1924 à Drancy a réuni pour nous des photos de ses grands-parents mais aussi quelques clichés où on retrouve avec joie des
époques révolues demeurées familières aux personnes qui approchent les 80 ans et qui n’ont guère quitté la banlieue parisienne durant leur vie…
Son grand-père Georges Bruni d’origine italienne est né en 1875 et décédé en 1929 sur la photo il a 41 ans en 1917. Il était artisan serrurier une profession
presque “ bourgeoise ” à l’époque et sapeur pompier bénévole de Drancy.
Sa femme Henriette Bruni née en 1868 elle a 25 ans sur la photo.
Cette image du mariage de l’oncle de
Denise Lucien avec sa tante Suzanne en 1924 m'a bien plu car elle nous donne une idée du côté festif de ces " années folles " entre les deux guerres et néanmoins toujours un peu grave qu'on
retrouve souvent dans ce genre de cérémonie...
Après la fête de famille c'est le tour de celle de la commune libre de Drancy en 1928 qui nous
fait rêver aujourd'hui à ces temps qui n'étaient pas encore ceux du Front popu et pourtant on y trouve déjà l'allure de ces années de fêtes ouvières avec les premiers congés payés qui vont
arriver... Ces gamins de banlieue sont aussi extras et photogéniques que ceux d'aujourd'hui... Je vous en ferai des portraits agrandis c'est promis !
Une grande photo comportant les noms des gens accompagne celle-ci et on peut repérer le maire Mr Paul Klein qui porte un chapeau haut de forme. L'image
est prise au coin de la rue Sedaine devant l’épicerie Gervais.
Génial non ?
Pour l'instant on n'a pas plus d'infos ni de précisions concernant les métiers des parents de Denise mais on doit se
revoir bientôt et causer et sans doute réunir de nouvelles photos mais en attendant voici un arbre généalogique qui vous fera rêver j'espère...
Sur la photo de droite c'est Denise à 38 ans en 1962 et je vous réserve également pour un prochain reportage photos les portraits de sa famille maternelle et de son
couple avec son mari Charles encore une autre histoire...
Denise posant devant l'objectif de Jacques en avril 2008
A suivre...
pleins de gros bisous mamie
Sylvain