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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Image de Dominique par Louis

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Jeudi 15 mai 2008 4 15 /05 /Mai /2008 23:47

Sakountala ou l'abandon suite...

       Elle sait qu’elle s’enfuira s’ils cherchent à la réduire… à la contraindre elle s’enfuira au-delà des portes de son atelier qui la séparent de la violence de leurs mots elle s’enfuira et elle se réfugiera au cœur de l’insensé… Elle a toujours su qu’elle serait leur ennemie celle qu’ils allaient enfermer à l’intérieur des épaisseurs de coton blanc comme un cadavre qu’on bourre de silence… Une cage capitonnée pour les deux couteaux bleus de ses yeux…

La vieille Hélène ne sert qu’à faire le ménage et la tarte aux cerises… Des dizaines de croquis semblables à des flambeaux autour de son visage… Il a fallu tant d’humilité et de douceur elle lui a appris la douceur patinant sa joie frémissante… Elle lui a appris à modeler la patience des désirs enfouis et désormais oubliés des milliers de désirs de femmes enfouis et désormais oubliés…

Avant le feu l’odeur de paille humide de rosée et de noisettes c’était moi… La première fois je suis entrée comme d’habitude avec ma cargaison de bûches en poussant la porte qui résistait avec l’épaule j’étais habillée ainsi qu’on l’est pour ce genre de service de vêtements rugueux et d’un épais pull-over de laine noire par-dessus… Je crois que ma tête n’arrivait pas à la hauteur de la vitre de la porte d’entrée tellement lourde à cause de tout cela elle ne pouvait pas me voir mais elle pouvait sentir le courant d’air de la nuit qui chahutait les marbres de la cour… Etait-elle vraiment vêtue de cette fourrure anthracite qui luisait comme la patine fraîche des bronzes ?

Les ateliers sont des lieux où ce qui était mort se transforme soudain en une vie hirsute et démesurée… Un être de vent dormant replié au fond des caves a apporté avec lui une caisse de braises rougeoyantes et un gros sac d’aiguilles de pommes de pin c’est une naine sortie d’on ne sait quelle histoire qui entretient les poêles et balaie les ordures… D’elle à toi sans doute n’y avait-il que la joie sauvage de la danse des flammèches dans vos yeux…
 

Folle tu m’attendais…

Elle la beauté d’une robe couverte de boue rouge Elle elle n’appartiendra à personne… Il n’y aura qu’elle comme un grand arbre tourmenté et sa robe de feuillages rouges trouant le ciel un grand arbre qui tourbillonne et refuse qu’on l’ampute… Elle ressemble à ce poète qui marchait dans le Harrar… Elle sait qu’on veut l’empêcher de vivre entière la beauté d’une blouse noire couverte de plâtre… Elle n’est plus une enfant il s’agit de donner naissance au monde…

 

        Chaque jour elle retirait la fourrure noire de la louve rien que pour moi… Afin qu’elle n’ait pas froid j’ouvrais à fond le tirage du gros poêle avant d’aller m’accroupir au milieu des chats qui me recouvraient de leurs insolentes quiétudes…
      Avant que le pas du vieux bouc ne résonne sur le plancher du couloir je lui apprenais à apprivoiser l’âme du feu et à la prendre dans ses mains… Je savais que je n’étais là que pour jouer ce rôle puis je rejoindrais le cœur de la terre sauvage et les créatures sans nom… Je n’étais là que pour habiter ses mains…


      Des mains de femme armées de terre avec lesquelles envisager une autre vie… Autour toute la ville est morte comme un vieil arbre d’hiver qui ne connaîtra aucun printemps toute la ville est sanglée à l’intérieur de sa gangue de goudron… Les créatures d’argile pétrissent la chair de la ville oubliée la sortent de son sommeil et fichent un tison brûlant sur ses trottoirs… Les filles des trottoirs s’étirent à la façon des chats dans la chaleur du poêle au pied des réverbères elles allument les sentiers battus par la nuit… Généreuse la braise de leur sexe colorie les fleurs de papier sur les murs des chambres d’hôtel elles aussi ont des seins roux tachés de lumière…

Elles marchent les allumeuses des lampes perdues dans la grande marée indifférente des pas… Les réverbères sont des phares qui gardent des ports béants comme des fours à pain…

  Folle tu m’attendais ?
La première fois… Ça neigeait bleu de la verrière sur toi… C’était pour allumer le poêle le feu ça me connaît…
Le modèle te guettait en jetant des coups d’œil sous ton pelage avant qu’ils ne rentrent de la pause avec leurs plaisanteries vulgaires dont tu avais pris l’habitude assise sur ta petite chaise tu allais à l’essentiel les couteaux bleus de tes yeux mangeaient la terre à pleines dents tu ne reprenais pas ton souffle tourbillon avide tu valsais entre les bras d’un musicien qui t’imaginait livrée à lui…

Petite âme du feu… A peine cherchait-il à te saisir que ton corps devenait écorce jusqu’à tes seins tes bras devenaient branches et tes mains se couvraient de feuilles… Toi conçue pour l’extase du souffle qui te porte et t’étire hors de toi-même au creux de l’une de tes courses parmi les ronces déesse insaisissable tu t’incarnes un instant avant de te rompre en copeaux d’écume… Tourbillon avide tu dénoues les rets de leurs désirs à la fin du jour des éclats de lumière restaient au bout de tes doigts et sur ta nuque alors tu renfilais ta fourrure qui te rendait à la troupe des rues ouvertes…

Petite âme du feu… je suis venue te prendre je suis venue t’ouvrir les portes de leurs prisons…

 

Folle… Ce mot n’a pas cessé de tourner autour d’elle depuis son enfance et cette maison parmi les buissons et les herbes sauvages où elle a cru fondre dans un bronze unique patiné de lueurs fauves ses deux passions… Cette maison s’appelait La Folie cette maison prémonitoire où elle a travaillé avec tant de joie qu’elle mêlait ses cheveux à la terre et la terre à ses cheveux… Elle aussi est à l’abandon les parquets immenses que le vieux bouc faisait craquer lorsqu’il la cherchait et qu’elle s’était sauvée au cœur du jardin…

Il hésitait Ne pas se mettre à sa merci à la merci de ses yeux Ses yeux deux couteaux bleus qui tranchaient dans son embonpoint naissant dans sa satisfaction à évoluer entre une maîtresse rassurante et ses petites histoires avec les modèles dans sa réputation de sculpteur reconnu par les gens qui comptent… Il se connaissait depuis plus d’un an qu’il la retrouvait chaque matin il était salement accroché et ça n’était pas seulement son corps des corps il y en avait partout ici les corps des femmes sont la denrée la plus courante… C’était à cause de ses yeux des yeux qui sculptaient à l’intérieur de lui quelque chose d’insensé des yeux d’une sauvagerie prête à mordre… Tout son gros animal domestique se cabrait face à ça… Elle sculptait comme une louve qui taille son territoire il pensait à une fille sur le trottoir un peu plus bas elle sculptait aussi la nuit de ses talons de cuir rouge…

Il savait qu’elle l’attendait au milieu des concubines indécentes de glaise chacune d’elle lui vouait une jalousie meurtrière sans parler des modèles qu’il flattait d’une main coquine qu’il pétrissait et chatouillait par affection… Il posait la main sur tout ici et tout lui appartenait tout mais pas elle… Au contraire c’était elle qui le possédait elle qui l’attirait chaque matin dans l’atelier qu’elle faisait frissonner de buée mauve avant qu’il la modèle à son tour… Leur sueur remplissait la salle froide d’une odeur de paille mouillée il croyait entendre les esquisses d’argile ricaner derrière son dos nu pendant qu’elle le bravait de ses couteaux bleus…

- Vieux bouc… Sale vieux bouc…
 
A suivre...

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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