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Entretien avec Hélène Cixous De l'autre côté de nos
liens infernaux à partir de son livre Les Rêveries de la Femme
sauvage
L'Enfer du Clos-Salembier, comme tout enfer concentrationnaire, tue l'essence du corps en même temps que le corps charnel. Il le tue en le
faisant se dé-penser lui-même. Il anéantit le verbe fait chair dans la chair dévorée. D'où l'importance du feu dans chaque processus d'anéantissement, afin de flouer le corps de la terre. Du
jardin qui est l'envers de l'enfer. Jardin au sein duquel le corps qui se fond fait fleurs et fruits. Le feu fait s'envoler le corps vers des hauteurs insensées où aucune maternité nouvelle ne
peut lui être promise.
C'est de cet Enfer du sens clos que
vous chutez dans le ravin-vagin de la Femme sauvage où s'est réfugié le sens ouvert du premier lien paradisiaque et jamais vraiment rompu pour l'être féminin avec l'univers. Le lieu du bas, c'est le lieu du ventre, qu'il est convenu de considérer comme celui de l'infâme, des viscères, du sang menstruel, de l'accouchement, «le
Berceau». Ce lieu du ventre est le centre humain et paradisiaque du récit. Celui vers lequel le récit tend à se déplacer pour prendre corps féminin. “ En plein
cœur de guerre, le havre. En effet La Clinique est par excellence protohistorique. ( … ) Unique lieu et moment où il n'est point d'autre but pour l'humanité que venir, chose extraordinaire, au
jour. Dans la salle de travail, le monde tend à rien d'autre que naître. ”
L'Allemagne des années 1930-50 et l'Algérie des années 50-70, ces deux pays “ à haine et à
mort ” à ce moment de leur histoire percutent
la vôtre. Et donnent pour vos parents légateurs de cette histoire - la vôtre - le désir-réalité du vivant. N'est-ce pas une preuve très forte de liberté par rapport à un destin ancestral
“ d'hostilité ” et d'imposture ? Ne vous en sentez vous pas heureusement
“ marquée ” ou peut-être fragilisée ?
H.C.: D'abord je savais que dans ma famille il y avait abri. Quelque chose était heureux. J'avais
un très fort sentiment de paradis dans la mesure où je me disais par ailleurs que le paradis était perdu et menacé. Je me disais qu'on ne peut pas être heureux dans le malheur et que donc cela
devrait se payer. J'ai toujours vécu de cette manière-là.
Mon père avait ouvert après la guerre la première clinique de radiologie d'Algérie. Au bout d'un ou deux ans, il est
mort d'épuisement. La question pour ma mère s'est alors posée pour cette clinique. Elle l'a donc transformée en clinique d'accouchements. Avant cela elle faisait des accouchements au
Clos-Salambier, dans le bidonville où elle descendait la nuit avec sa lampe et sa sacoche. J'ai vécu cela directement car elle a fait ses études entre 36 et 40 ans et je les ai faites avec
elle.
J'ai vécu mon premier accouchement quand j'avais 14 ans. J'ai assisté alors entre autres scènes à une fausse couche où la femme à force de grossesses répétées avait
la peau du ventre jaunâtre avec des milliers de plis. J'ai vu des femmes au corps abominablement abîmé. Par la vie, par les maternités, par la violence. Et puis j'ai vu le contraire. Les femmes
qui allaitaient leur enfant dans l'autobus étaient très belles.
Il y avait des bagarres à mort avec couteaux et blocs de rochers. J'ai vu un Arabe se faire lapider par une bande de gosses parce qu'il était saoul. J'ai vu des
gens hurler de douleur. Et cette force d'engendrement incroyable. Des gamins morveux, crasseux, pouilleux, en haillons et qui avaient une telle puissance de vie. Nous vivions entre vie et mort
tout le temps. La conscience politique de ma mère était d'être sage-femme. Elle avait pris avec mon père ce chemin de préserver de la vie.
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