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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Lundi 20 février 2006 1 20 /02 /Fév /2006 22:11

Ce texte a été écrit avec la participation généreuse d'Hélène Cixous dans le cours de l'année 2000 après qu'elle ait accepté de faire un entretien avec moi à partir de son livre le plus récent : Les Rêveries de la Femme sauvage Ed. Galilée 2000. Elle m'a demandé ensuite de venir participer à un de ses cours à la Fac de Saint-Denis qui faisait intervenir ce livre, ce qui fut fait avec grand plaisir pour moi. 

«J'ai été mille fois plus dans les bras d'Aïcha que dans ceux de me mère. Cela n'était même pas pensable.»

 
De l'autre côté de nos liens infernaux

      Le ferment de votre récit est comme vous l'avez précisé cet Enfer/mement envers lequel il convient de remonter le sens des mots pour retourner une situation de mort en situation de vie et descendre dans la grotte ventre centre où peut avoir lieu la résurrection, la surrection du sens.

      Il nous faut donc passer à partir de votre histoire algérienne jusqu'au don de ce livre, histoire fermée sur elle comme un fruit défendu puis désormais fendu et offrant sa semence à toute volée de vie, à la conception de l'Endroit au-delà des-portes. Muer nons-sens en naît-sens. Convier l'humus humain à un festin de jardins, à un costume de conscience. Le passage à l'acte créateur est une cérémonie de dépossession de cet Enfer errant en dedans de nous. Ce lieu clos d'où il ne nous est pas permis de sortir. Ainsi s'accomplit la «violence virtuelle» de la scène d'écriture.

«- Je te suggère d'appeler ce livre le Paradis Perdu dit mon frère. C'est-à-dire l'Enfer Perdu dis-je. Tout ce que nous perdons est paradisiaque dit mon frère. C'est infernal dis-je. L'enfer du paradis.»

      Vous aviez dit lors de notre entretien au sujet de votre texte Pieds nus, paru en 1997 dans le recueil Enfances Algériennes, que vous n'écriviez pas sur l'Algérie par pudeur et respect pour les Algériens. Mais que vous pourriez commencer à le faire à la demande de vos amis algériens qui venaient en exil en France.
      Pour qui et avec qui avez-vous écrit ce livre? Ou qui l'a tracé au travers de votre nuit noire?

H.C. : Il y a quelque chose qui s'est ouvert pour moi sur le mode tragique lors d'une rencontre au théâtre avec deux artistes algériennes qui se sont mises à me parler de ce qui se passait en Algérie. Il y a eu un moment de communion entre nous qui pour moi n'était pas normal. Le fait qu'elles s'adressent à moi en me faisant totalement confiance m'a dit alors que quelque chose était possible. Dans le rapport qui s'est instauré à ce moment-là l'exil a été suspendu.
Je dois à ces arrivées causées par de la mort la possibilité d'écrire ce que je ne pensais pas écrire. Car je croyais bien finir ma vie sans me retourner vers l'Algérie.
Et en effet, le thème de la porte ou du portail comme icônes du visage fermé est très important pour moi. Le portail m'apparaît comme étant encore plus fort en tant que figure de la tentation du possible impossible. A travers le portail de la maison du Clos-Salambier on se touchait, on se voyait. Et on pouvait toujours se demander qui est de l'autre côté. Est-ce nous ou est-ce les "petitzarabes" ?
Tous les enfants, eux et nous, nous étions accrochés aux mêmes barreaux de ce portail et nous nous parlions comme ça. Mais nous étions séparés par quelque chose comme la figure même des barreaux de prison. J'ai retrouvé cela à plusieurs reprises dans ma vie. Dans les camps de survie au Cambodge il y avait ces mêmes portails et chaque fois que je passais à côté alors que je pouvais sortir et pas eux, j'éprouvais cette violence identique du portail. On se voit mais on est séparés peut-être pour l'éternité.
Ceux qui ont donc été mes porteurs vers ce texte ont été ceux dont j'étais séparée quand j'étais petite et qui ont fait tout le tour de l'histoire et de la terre pour revenir de telle manière que nous nous sommes retrouvés du même côté.
Ce sont aussi mes morts. J'ai quand même des parts de ma vie et de mon corps qui sont enterrées en Algérie, qui sont gardées mortes mais qui pour moi gardent l'Algérie vivante.
Et puis il y a ma mère qui était un personnage de vie et dont je désirais maintenant écrire la vie algérienne, après avoir écrit la vie allemande.

      Cette vision de l'Algérie comme "un Enfer d'en haut", qui est essentielle dans le livre est l'inversion fondatrice de toutes les autres. Car le texte travaille à déconstruire les images réelles et symboliques dans lesquelles nous sommes pris au piège en les retournant pour ouvrir un autre sens possible. Pour cela il reprend à son compte les mythes les plus anciens sur lesquels nos histoires s'écrivent puisque le livre porte en sous-titre : Scènes primitives…

 
       Car dans toute votre histoire «L'Enfer» se trouve effectivement en haut. A Alger, la maison du Clos-Salembier et même la fente, le Ravin de la Femme Sauvage. Et vous sur un arbre. «Lorsque je vivais dans les hauteurs de l'Enfer au Clos-Salembier, à la crête du Chemin des Crêtes…» Lieu où votre père «avait choisi de nous nicher et nous élever…» après son départ d'Oran et qui allait devenir son lieu de mort, duquel vous tenterez avec violence de vous libérer en quittant l'Algérie.
      D'où l'inversion absolue du déroulement de votre temps : mort allant vers vie. Un schéma de ce genre : mort au départ et refus de soi par l'autre, puis vie à l'arrivée par la création et le regard de soi vers l'autre et de l'autre vers soi.
      On peut considérer que cet Enfer est fondateur d'une façon globale de penser le monde : haine-violence-guerre-mort-masculin, on y reviendra, qui s'appuie sur un mensonge archaïque et cycliquement renouvelé. Mensonge qui descend sur nos têtes et taraude les corps jusqu'à les déduire de toute pensée de joie et de lien créatif avec la matrice du monde. Mensonge se répandant sur nous et devenant notre unique manière de concevoir puis peu à peu de ressentir.

«Dans le Lycée, ici, c'est la France, or ce n'était qu'un immense mensonge délirant qui avait pris toute la place de la vérité, et qui donc était devenu la vérité. (…) Quand le pas vrai s'étend à l'infini, il est vrai.»

H.C. : Dans ma famille il y avait peu de conscience politique, excepté chez mon père. C'est mon frère et moi qui avons eu cette conscience. Cela s'est produit pour moi à trois ou quatre ans et cela m'empêchait de vivre. Chez moi il n'y avait pas de discours de résistance ou de colère parce que chacun faisait corps avec l'Algérie. Ils y étaient nés pour ce qui concerne ma famille d'origine espagnole et marocaine algérienne. Quant à ma mère elle arrivait de l'enfer nazi et l'Algérie était donc pour elle le paradis. Elle n'a même pas vu ce qui se passait. Les relations humaines qu'il y avait étaient certainement à ses yeux moins dures que celles qu'il y avait en Allemagne.
Mais pas pour moi. J'étais une écorchée vive. Je ne pouvais pas sortir sans me sentir en absolu désespoir et sans me dire qu'il fallait trouver une solution que je ne pouvais pas trouver. Je me racontais des histoires alors que je savais parfaitement qu'on ne faisait rien et qu'on ne ferait rien.

«Ce qui n'empêche pas les bananiers les pêchers les néfliers les palmiers les orangers les mimosas mais le paradis au milieu duquel hurle solitaire Le Chien n'atténue en rien l'éclat extraordinaire de l'Enfer.»

 
A suivre...

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Ecritures d'Algérie
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