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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Image de Dominique par Louis

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Jeudi 8 mai 2008 4 08 /05 /Mai /2008 15:46

         Camille ou la réalité d'une sculpture vraiment humaine

Il y a une expo Camille Claudel au Musée Rodin de l'Hôtel Biron et son parc fabuleux alors ne la loupez pas ! Celles et ceux qui ne connaissent pas cette oeuvre magique allez-y...
Camille a été ignorée méprisée enfermée de son vivant... ne laissez pas les maîtres de l'inculture généralisée et les nécrophages s'emparer d'elle après sa mort... Allez-y cette oeuvre est à vous !

Sakountala ou l'abandon... suite...
      Certainement elle est une naine et ils sont des géants mais elle possède ce qu’ils ne peuvent concevoir… Le mouvement sans fin de la flamme vivante qui se poursuit bien au-delà du feu… Alors quand il lui faut rester immobile elle couve sous la cendre… Jamais non jamais elle ne cesse de se mesurer à la trajectoire du monde… Certainement elle est une naine et ils sont des géants…

 

      Petite âme du feu… crois-tu qu’elle pourrait t’oublier ? C’est elle qui t’a donné ta grandeur et ta légèreté… C’est elle qui les a empêchés de te voler aussi ton nom… C’est elle qui t’a ouvert la porte de ses forêts d’où tu n’es plus revenue… Bavarde… bavarde tu ne cessais pas de causer avec les feuilles des arbres…
      Il ne te reste que tes yeux dans la neige rouge de l’asile… Tu savais que je ne te laisserais pas avoir froid… Je devine qu’ils t’ont retiré la fourrure noire de la louve qui te protégeait de leurs mains glacées… Même si elle est plus libre que le courant d’air entre nos bouches crois-tu qu’elle pourrait t’oublier ?
      Folle tu m’attendais ?
      La première fois… j’avais poussé la porte de l’atelier peu avant… Ça neigeait bleu de la verrière sur toi… C’était pour allumer le poêle… Le feu ça me connaît ! Le gros poêle debout comme le sentinelle de la forêt te mate à l’instant où tu fais glisser tes bas… Bleu le crissement de la neige le long de tes chevilles nues… Moi… je n’osais pas poser les bûches… Moi… faire un peu de bruit… Tu as levé la tête à cause de l’odeur de mousse qui te chatouillait…
      C’était moi… J’avais l’odeur mouillée dans mes cheveux… L’odeur de l’argile et des feuilles endormies… Doucement elles s’emmêlent à mes mains qui montent la garde sur elles… Sous la fourrure noire de la louve tu étais nue comme tes chevilles bleues… Et il n’y avait que moi qui le savais…
      Un jour j’ai dit en froissant le papier et en brisant les coques de noix pendant que tu reniflais l’odeur par la porte entrebâillée… l’odeur du feu… j’ai dit :
      - Je voudrais que tu te déshabilles rien que pour moi…
      Tu as regardé mes mains dans le feu qui léchait tes chevilles de douceur… Le feu ça me connaît…
      - Rien que pour toi ?…
      J’ai eu soudain très envie de te demander si tu te souvenais du nom de cette sculpture… Celle que tu avais commencée avec la boue rouge de Villeneuve sans le savoir lorsque tu étais encore une fillette bagarreuse… Mais l’odeur du plâtre humide de la cave m’a séché la langue… Il était temps que je rentre…       Je ne peux pas regarder ta beauté en face… Ma difformité me l’interdit… Et pourtant sous la fourrure noire il y a ce corps qu’il a massacré… Ce corps que je dois couvrir de mon regard rouquin afin de le reprendre et de le rendre à la trajectoire légère de la lumière et des incendies de paille…
      J’ai eu soudain très envie de te demander si tu te souvenais de tes cavales dans la forêt aux arbres sorciers qui poussent leurs doigts racines à l’intérieur du sable… Si tu te souvenais de moi…
      Aux murs de ton atelier le papier qui pend telles des écorces fraîches… Les fêtes que tu donnes sont des festins d’épouvante pour les petits messieurs qui craignent la poussière… Lorsqu’il sera temps tes amis ne te reconnaîtront pas… Toi aussi tu leur offriras un repas de pierres à chacun… Et chacun leur tour ils t’abandonneront à l’aube froide de lait caillé…
      Folle tu m’attendais ?
      Tu as levé la tête… Et c’était moi… Tu as reniflé l’odeur juste avant le feu… L’odeur des pommes de pin poisseuses dans mes mains qui craquaient au milieu des braises…
      Les couteaux bleus de tes yeux ont touché mes mains comme pour se tremper dedans… Tu as dit avec un air de petite fille gourmande et enchantée :
      - Oh oui… du feu… c’est bon le feu…
      Et tu as commencé à entrouvrir la fourrure noire sur tes seins roux où des taches de lumière se posaient flocons de neige…
      Moi… je n’osais pas refermer la porte du poêle… Moi… goûter la douceur cruelle et laiteuse de tes seins sous le battement de mes cils…
      Dehors au pied du réverbère la fille a remonté sa robe de jersey rouge en haut de ses cuisses tel un signal sanglant… Elle est un fanal qui ouvre le port autour duquel ils tournent aveugles et obstinés… Elle incendie son petit rectangle de trottoir… Elle est une mèche d’amadou brusquement attisée par le vent… A côté d’elle une portière claque semblable à une gifle attendue… Le geste de la main qu’il fait va saisir quelque chose resté en suspens à hauteur de son visage où le rimmel a dessiné une ombre…
      Il ne regarde pas ses yeux au moment où elle fait signe de la tête pour dire non… Durant quelques secondes il est à l’affût… Les doigts tendus vont saisir ce qu’elle doit forcément lui donner… Alors soudain dans un mouvement familier il lui attrape le poignet et appuie de sa main gauche le mégot incandescent à côté des cicatrices anciennes…
      La flamme de ton sexe ocre frissonnait sous la neige bleue de la verrière… Grimpante… ta dégaine de louve et les vrilles du chèvrefeuille qui me recouvrent malgré moi…
      Petite âme du feu… je ne sais déjà plus qui je suis… Il est temps que je ferme la porte du poêle… Il est temps que je retourne au fond de ma cave m’endormir en boule au creux des écorces et des fougères… Demain je reviendrai à l’aube de lait caillé et nous commencerons ensemble à nous souvenir de cette légende indienne dont le nom me brûle les lèvres… Et nous nous enduirons en riant de la boue rouge et noire de Villeneuve où nous nous cacherons du vieux bouc qui ne pourra nous reconnaître…
      Dans les gestes du feu les femmes se retrouvent… Dans la flamme qui habite le cœur de la lampe… Dans l’âtre qui habite le cœur de la maison… Les femmes vont de l’une à l’autre… On ne les nomme pas gardiennes de la lumière ou de la chaleur craquante des fours à pain… On ne les nomme pas… Elles appartiennent à l’innommable murmure des poêles et des lampes comme le regard appartient aux yeux…

 A suivre... 
Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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