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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Vendredi 17 février 2006 5 17 /02 /Fév /2006 20:29

Journal d’une fille de banlieue

Des banlieues périféeriques
Samedi, 3 décembre 2005 à Saint-Denis

Ça fait longtemps que l’envie m’avait pris de vous entretenir de nos histoires de la banlieue…
Nos histoires écrites comme ça sur des morceaux de papier au hasard de mes voyages qui en finissent pas à travers notre périféerie macadam vu que comme tous ceux qui crèchent quelque part à l’intérieur du territoire vague de la banlieue je prends beaucoup mes pieds pour marcher et la semelle de mes souliers est aussi usée que la peau dans le creux des paumes des vieux ouvriers.
Oui… ça fait longtemps que j’avais envie de vous parler de nous…
Ça fait longtemps qu’elle s’effrite avec ses grumeaux d’encre la banlieue sur mes p’tits bouts de papier déchirés où je la gribouille… la gribouille arsouille à la table d’un bistrot en buvant un café-crème ou un chocolat et dedans je trempe mon nez et la mousse m’éclabousse douce c’est tellement bon…
Là où ailleurs assise sur la banquette tout au fond du 154 je la gribouille l’histoire de la banlieue la nôtre quoi… pendant qu’il se trémousse au milieu des étendues d’eaux vertes et jade comme des petits lagons à fleur de Macadam black.

Alors voilà… je vous retrouve là où je vous avais laissés l’autre jour à l’intérieur de la bétaillère des banlieues le 154…
Vous vous souvenez sans doute : Tam-tam-ratata-tam ! ça vous dit quelque chose ?… L’autobus des brousses qui arrive brinquebalant tonitruant comme un vieux rhinocéros solitaire… Crachant hululant aussi de ses pneus sur l’asphalte où ça givre d’hiver et ça fond d’été il s’écrase pesant d’un côté de l’autre sur les terriers bitumes des tamanoirs… trous énormes dedans y pourrait chavirer un navire… Vlouf ! Vlouf !…
Oui… c’est bien ça… c’est lui l’autobus d’Afrique… le nôtre avec sa tôle rouge et feu de terre poussière tout couvert à cause de ces traversées qu’il a dû faire il nous arrive… ta-ta-ta-tam !…
Le 154 c’est notre bétaillère amicale où on s’entasse fraternels les caddies engrossés des, pastèques trop mûres l’été et des légumes pour mettre dans la marmite avec les poissons qu’on a achetés au marché de Saint-Denis.
Donc l’autobus d’Afrique le nôtre… celui de la savane rouge rouge terre et feu on l’attend l’ami Louis et moi en compagnie de notre voisine black de palier une généreuse personne enroulée à l’intérieur d’un grand boubou vert du dedans des arbres d’Afrique quand il en reste du vert c’est du profond d’émeraude quasi noir et dessus des grands dessins de fleurs ocres avec encore qui s’enroule autour d’elle une très vaste écharpe qui brille des éclats d’ombre des nuits rousses du Sud. Pour finir enserrant ses cheveux crépus de neige obscure un foulard aux nœuds acrobates et de tons tout pareils d’émeraude et de savane rouge rouge…
C’est notre voisine on la rencontre parfois au moment juste où on referme nos portes elle avec son amie qui habite le block d’en face celui où heureusement y a des ascenseurs car ici c’t’escalier c’est pas possible… pas possible…
- Bonjour… bonjour… ça va ? ça va ?… un sourire gentil pour le bon voisinage et par la porte entrebâillée toujours la bonne odeur des épices et de la marmite où ça mijote tout doux… un jour peut-être on nous invitera pour goûter un peu… ouais rien qu’un peu… peut-être un jour…


On l’attend l’ami Louis et moi l’autobus le 154 un samedi de cet hiver terrible juste après que les grands incendies du mois de Novembre se soient éteints mais pas pour longtemps par un de ces jours où le froid vous gèle le museau même en dessous de la cagoule noire qui nous fait un peu comme d’étranges corsaires de la banlieue.
On l’attend le 154 l’autobus d’Afrique à notre arrêt familier qui est juste à côté de la cité vu qu’on a décidé de partir en vadrouille à trois pas de chat botté d’ici direction Saint-Denis l’appareil photo dans le sac sur mon dos plein de choses pas utiles comme d’habitude mais sans le sac je n’pèse pas…
On l’attend et on se souffle sur les doigts d’impatience une petite fumée chaude et puis soudain on l’entend bien avant qu’on le voie… Tam-tam-ratata-tam !
Le 154… Nord… toujours vers le Nord… qui trimballe avec lui la p’tite histoire de la banlieue…

 
Oui… c’est bien lui le 154… notre autobus d’Afrique… il arrive bondit se cale juste là tout contre qu’on lui saute dedans sa vaste carcasse malmenée d’un bout à l’autre des géants lézards de bitume et qu’il nous emmène où on veut pour aller photographier les tags qu’on a repérés Indiens qu’on est près du canal en endroit assez glauque qu’il semble au moins par ces temps d’hiver et de boue qui nous colle pour sûr les semelles. Un endroit qui donne probable pas loin du camp retranché derrière d’énormes palissades de ferrailles couleur gris mistigris au moins d’épaisseur un pouce de la main elles ont et encore plus haut du fil barbelé barbare où flottent des drapeaux sacs poubelles en plastique bleu…
C’est le camp où se vautrent chienlit les unes sur les autres les caravanes des gitans avec au milieu les baraques en tôle qui tournent de l’œil sous le viaduc qui vibre pareil une bombe explosant juste à côté quand foncent sauvages les trains d’banlieue en fracassant tout le bazar… boum ! boum ! ratatata boum !
Zig-zag rouge terre et sang et bleu d’acier qu’on voit pas lancée tel un fabuleux iguane bolide la machine qui vous harcèle l’intérieur des oreilles profond vous hurle vous houspille toutes les trois minutes environ que si vous n’savez pas c’est un lâché de bombes juste là sur vous que vous allez croire… Vrang ! Boum ! Vroum !
C’est l’enfer qui vous arrive dessus vous secoue vous agite vous fait très frémissant et vous rejette mou comme une anguille contre l’eau verte pas ragoûtante presque noire quand c’est l’hiver et qu’y a pas de lumière du canal qui en a pris l’habitude et qui s’en fout.
C’est à c’t’endroit qu’ils habitent les gitans pareil à d’autres avant dans les baraques en tôle du bidonville… mais eux ils créchaient parmi les gens des blocks qui poussaient partout champignons… à leurs pieds on pourrait dire et la zone au printemps était picorée de coquelicots rouge savane et sang et de fleurs de lin qui cherchaient à manger turquoise le soleil.

Tam-tam-ra ta ta… ! l’autobus le 154… vous le connaissez bien maintenant vu que c’est l’animal totem de l’histoire et qu’il reviendra à chaque fois nous chercher l’ami Louis et moi pour nous emporter au-delà de nos palissades de papier.

 

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Banlieues
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