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Ma
frangine sanguine
Paris, 21 août 1997
Ecoute… écoute… je voudrais te raconter une histoire…
C'est un soir d'été très chaud dans Paris quand tu ne pars pas en vacances avec dans le fond un gros point rouge qui dure longtemps et qui
éclabousse les dents des tours qui mordent dedans un gentil soir malgré ses senteurs passantes… Pelure d'oranges canettes et mégots qui se baladent autant dire qu'en dehors des beaux quartiers ça
pue un peu un peu énormément même… Avec un copain qui n'a pas plus que moi de poudre d'escampette dans son sac à cette époque où tout le monde se retire des affaires sauf quelques bandes de rats
d'égout obstinés on sort d'un petit boui-boui marocain bien sympath… C'est sur les boulevards là où il y a le grand cimetière des macchabées pas ordinaires enfin juste à côté pour ceux qui
connaissent un lieu tranquille par nature…
Trois filles qui
réussissent une bouffe raffinée locale et des thés à la menthe comme en Arabie pas besoin d'y aller… Comme je fais toujours quand je traîne dans les quartiers plein de gens j'ai pris le
dictaphone pour le cas d'une rencontre on commence par causer comme ça et puis après au fil des aiguilles ça remplit toute la bobinette… C'est ça qui me botte moi la conversation de hasard où
s'étale sans en avoir l'air la confiture des histoires que les gens qui ne partent pas ont à revendre c'est chouette c'est la vie faut rien en perdre…
Donc on reprend le chemin du retour vers Ménilmontant à vrai dire lentement parce qu'il y
a comme de l'étouffement dans l'air des vapeurs sournoises entre poubelles et essence on a beau avoir l'habitude ça porte un peu au cœur quand même… Pour vous situer très exactement on remontait
la rue des Amandiers tout ce qu'il y a de plus brave comme quartier pas bourgeois ni mesquin pour deux sous des gens comme nous quoi… A cette heure-ci de l'été presque dix heures des boutiques
d'épiciers arabes qui fermeront pas de si tôt des chiens qui trimballent leur maître des mômes qui massacrent des ballons de caoutchouc ratatinés et des boîtes de conserves calme paisible y a pas
à se plaindre…
Un ou deux types nous matent assis au pied
des marches d'un foyer d'émigrés ou adossés au mur le clope qui fait le tour et l'air pas là du tout… Comme je les comprends… Déjà pour nous c'est dur alors… Y en a qui sont allongés sur une
sorte de truc ni jaune ni vert qu'on appelle de l'herbe je crois dans les piaules c'est sûrement pas tenable il rentreront quand il fera tout à fait nuit comme nous…
On a à peine dépassé l'épicerie arabe “ Aux nuits de Shahrazad ” et un immeuble
qu'on a même pas remarqué quand on entend un bruit sec comme une porte qui claque normal… Aucune raison que ça éveille un soupçon d'inquiétude ou d'intérêt après tout de suite on devine une
cavalcade de pieds dans des escaliers très distinctement une fuite avec des coups et un peu des cris peut-être… C'est la curiosité et l'esprit fouineur qui nous fait arrêter d'un coup notre
digestion bien pépère… On retourne quelques mètres et on prend presque sur nous une fille qui vient de rater au moins trois marches en descendant une sorte de tire-bouchon plus sombre que le
désespoir… Pas le temps de vérifier que c'est un immeuble assez vieux comme il y en a plein dans le coin avec des petites piaules à l'étage et des valises partout empilées… Elle se tire en
courant sur ses escarpins qui se tordent on ne voit pas son visage mais elle a l'air d'une jeune gamine pas plus de vingt ans en vérité…
Y a une détresse dans tout son corps pourtant drôlement agile et souple avec des bonds
jolis mais c'est pas le moment de s'extasier… Elle trébuche sur rien seulement dans ses pieds comme si le diable était à ses trousses bien sûr de fait y a quelqu'un derrière qui nous tombe
lourdement sur les arpions sans nous remarquer tellement il a la colère… Moi jamais tentée par les coups et les vacheries je pense qu'il faut attendre d'avoir des informations plus amples ça ne
va certainement pas être long à venir…
- Sale putain !… je
vais t'apprendre !… tu es qu'une salope… ma sœur est une putain!… une putain !
Elle a une jupe pas très courte
noire à peine moulante mi-cuisses et des collants en plus cette chaleur mettre des collants c'est courageux ! Un sweet noir aussi plutôt vaste avec des paillettes mauves bleues indigo vertes
luciole, et ses longs cheveux qui se mélangent henné et ambre crépus pas trop… Elle est vachement belle ! Je m'y connais en femmes depuis le temps que j'arpente Paris et ailleurs aussi et que je
les regarde j'en ai pas vu tant que ça avec de la classe comme elle dans cette panique… Elle trébuche parce qu'il la harcèle comme un fou mais autrement elle volerait c'est réel j'invente rien…
Elle se sauve puisqu'il y a rien d'autre à faire. Il est demi-hystérique mais elle a pas peur… je suis sûre qu'elle n'a pas peur… Pas honte non plus Rien elle est de l'autre côté de tout
ça…
-
Non… c'est pas vrai… on a rien fait de mal… on discutait c'est tout…
C'est raide comme aventure pour un gentil soir d'été j'ai la bouche sèche comme du sable et de la sueur qui mouille mon tee-shirt dans le dos…
S'il la touche je lui plonge dessus je vais pas la laisser seule et fragile à mort… Sûrement pas… Sur le trottoir on est deux au moins deux filles parce que les autres ça compte
pas…
En tout cas c'est ce que je me dis à l'intérieur de mon
estomac qui fait la boule… Moi qui sais pas me battre ça va être intéressant d'une baffe il m'enverrait faire l'oiseau dans le caniveau… Bon on en est pas là elle tente de lui faire face
brusquement arrête son mouvement vers l'échancrure des boulevards si proches… Il y a des tas de mecs sur les boulevards… Elle serre son sac à main contre elle c'est son bouclier dedans il y a
tout ce qu'elle ne veut pas perdre je sais j'imagine bien ce qu'y a dedans… Des photos de sa mère de son père au bled un autre été de toute la famille et surtout les plus petits et puis peut-être
y a une autre photo aussi… son livre préféré avec des cartes postales que lui ont envoyé ses copines des bâtons de bleu indigo de vert luciole pour les cils parce qu'elle les veut plus longs de
mauve pour les paupières de l'enfant qu'elle ne peut plus être et de rouge pour les lèvres aussi… Ma frangine sanguine…
Farouche sauvage elle est comme Ophélie noyée dans leurs regards leurs milliers de
regards d'eau sale mais elle ne se laissera pas tirer à aucun sort… Et triste parce que ça ne sert à rien pourtant elle veut lui répondre je vois son visage dans un éclair des lampes de la rue on
vient de les allumer ça pétille drôlement c'est gai comme du champagne qu'on touille dans les guinguettes pour la fête de l'été… Sur le trottoir c'est pas du tout la fête… Elle a des yeux qui
craquent de larmes mais elle pleure pas… Je vois parfaitement qu'elle pleure pas elle est sacrément courageuse son geste vers lui a duré une seconde ou deux pas
plus…
Lui il ne s'arrête pas il bondit sur le trottoir… Le
trottoir devient un endroit malfaisant… Vite fait d'un trou sort un rat qui trouillard rentre aussitôt Sauve qui peut ! Lui se ramasse dans un vélo rouillé qui est appuyé à un panneau de sens
interdit la rue ne manque pas d'accessoires toujours disponibles… Elle bouge pas… Heureusement qu'y a ce vélo sinon il lui tombait dessus il la massacrait sans doute… Qu'est-ce que j'en sais ? En
fait je sais rien de ce qu'il ressent juste là pendant qu'il déchire la rue en hurlant… Ils l'entendent tous… Y a pas de doute ils sont au parfum maintenant c'est ça qu'il veut ? Et s'il aimait
se faire du mal ?
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