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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Image de Dominique par Louis

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Vendredi 2 mai 2008 5 02 /05 /Mai /2008 12:23

                              Ma frangine sanguine
                                           Paris, 21 août 1997        Ecoute… écoute… je voudrais te raconter une histoire…
      C'est un soir d'été très chaud dans Paris quand tu ne pars pas en vacances avec dans le fond un gros point rouge qui dure longtemps et qui éclabousse les dents des tours qui mordent dedans un gentil soir malgré ses senteurs passantes… Pelure d'oranges canettes et mégots qui se baladent autant dire qu'en dehors des beaux quartiers ça pue un peu un peu énormément même… Avec un copain qui n'a pas plus que moi de poudre d'escampette dans son sac à cette époque où tout le monde se retire des affaires sauf quelques bandes de rats d'égout obstinés on sort d'un petit boui-boui marocain bien sympath… C'est sur les boulevards là où il y a le grand cimetière des macchabées pas ordinaires enfin juste à côté pour ceux qui connaissent un lieu tranquille par nature…
      Trois filles qui réussissent une bouffe raffinée locale et des thés à la menthe comme en Arabie pas besoin d'y aller… Comme je fais toujours quand je traîne dans les quartiers plein de gens j'ai pris le dictaphone pour le cas d'une rencontre on commence par causer comme ça et puis après au fil des aiguilles ça remplit toute la bobinette… C'est ça qui me botte moi la conversation de hasard où s'étale sans en avoir l'air la confiture des histoires que les gens qui ne partent pas ont à revendre c'est chouette c'est la vie faut rien en perdre…
      Donc on reprend le chemin du retour vers Ménilmontant à vrai dire lentement parce qu'il y a comme de l'étouffement dans l'air des vapeurs sournoises entre poubelles et essence on a beau avoir l'habitude ça porte un peu au cœur quand même… Pour vous situer très exactement on remontait la rue des Amandiers tout ce qu'il y a de plus brave comme quartier pas bourgeois ni mesquin pour deux sous des gens comme nous quoi… A cette heure-ci de l'été presque dix heures des boutiques d'épiciers arabes qui fermeront pas de si tôt des chiens qui trimballent leur maître des mômes qui massacrent des ballons de caoutchouc ratatinés et des boîtes de conserves calme paisible y a pas à se plaindre…
      Un ou deux types nous matent assis au pied des marches d'un foyer d'émigrés ou adossés au mur le clope qui fait le tour et l'air pas là du tout… Comme je les comprends… Déjà pour nous c'est dur alors… Y en a qui sont allongés sur une sorte de truc ni jaune ni vert qu'on appelle de l'herbe je crois dans les piaules c'est sûrement pas tenable il rentreront quand il fera tout à fait nuit comme nous…
      On a à peine dépassé l'épicerie arabe “ Aux nuits de Shahrazad ” et un immeuble qu'on a même pas remarqué quand on entend un bruit sec comme une porte qui claque normal… Aucune raison que ça éveille un soupçon d'inquiétude ou d'intérêt après tout de suite on devine une cavalcade de pieds dans des escaliers très distinctement une fuite avec des coups et un peu des cris peut-être… C'est la curiosité et l'esprit fouineur qui nous fait arrêter d'un coup notre digestion bien pépère… On retourne quelques mètres et on prend presque sur nous une fille qui vient de rater au moins trois marches en descendant une sorte de tire-bouchon plus sombre que le désespoir… Pas le temps de vérifier que c'est un immeuble assez vieux comme il y en a plein dans le coin avec des petites piaules à l'étage et des valises partout empilées… Elle se tire en courant sur ses escarpins qui se tordent on ne voit pas son visage mais elle a l'air d'une jeune gamine pas plus de vingt ans en vérité…
      Y a une détresse dans tout son corps pourtant drôlement agile et souple avec des bonds jolis mais c'est pas le moment de s'extasier… Elle trébuche sur rien seulement dans ses pieds comme si le diable était à ses trousses bien sûr de fait y a quelqu'un derrière qui nous tombe lourdement sur les arpions sans nous remarquer tellement il a la colère… Moi jamais tentée par les coups et les vacheries je pense qu'il faut attendre d'avoir des informations plus amples ça ne va certainement pas être long à venir…
      - Sale putain !… je vais t'apprendre !… tu es qu'une salope… ma sœur est une putain!… une putain !       Elle a une jupe pas très courte noire à peine moulante mi-cuisses et des collants en plus cette chaleur mettre des collants c'est courageux ! Un sweet noir aussi plutôt vaste avec des paillettes mauves bleues indigo vertes luciole, et ses longs cheveux qui se mélangent henné et ambre crépus pas trop… Elle est vachement belle ! Je m'y connais en femmes depuis le temps que j'arpente Paris et ailleurs aussi et que je les regarde j'en ai pas vu tant que ça avec de la classe comme elle dans cette panique… Elle trébuche parce qu'il la harcèle comme un fou mais autrement elle volerait c'est réel j'invente rien… Elle se sauve puisqu'il y a rien d'autre à faire. Il est demi-hystérique mais elle a pas peur… je suis sûre qu'elle n'a pas peur… Pas honte non plus Rien elle est de l'autre côté de tout ça…
       - Non… c'est pas vrai… on a rien fait de mal… on discutait c'est tout…
      C'est raide comme aventure pour un gentil soir d'été j'ai la bouche sèche comme du sable et de la sueur qui mouille mon tee-shirt dans le dos… S'il la touche je lui plonge dessus je vais pas la laisser seule et fragile à mort… Sûrement pas… Sur le trottoir on est deux au moins deux filles parce que les autres ça compte pas…
      En tout cas c'est ce que je me dis à l'intérieur de mon estomac qui fait la boule… Moi qui sais pas me battre ça va être intéressant d'une baffe il m'enverrait faire l'oiseau dans le caniveau… Bon on en est pas là elle tente de lui faire face brusquement arrête son mouvement vers l'échancrure des boulevards si proches… Il y a des tas de mecs sur les boulevards… Elle serre son sac à main contre elle c'est son bouclier dedans il y a tout ce qu'elle ne veut pas perdre je sais j'imagine bien ce qu'y a dedans… Des photos de sa mère de son père au bled un autre été de toute la famille et surtout les plus petits et puis peut-être y a une autre photo aussi… son livre préféré avec des cartes postales que lui ont envoyé ses copines des bâtons de bleu indigo de vert luciole pour les cils parce qu'elle les veut plus longs de mauve pour les paupières de l'enfant qu'elle ne peut plus être et de rouge pour les lèvres aussi… Ma frangine sanguine…
      Farouche sauvage elle est comme Ophélie noyée dans leurs regards leurs milliers de regards d'eau sale mais elle ne se laissera pas tirer à aucun sort… Et triste parce que ça ne sert à rien pourtant elle veut lui répondre je vois son visage dans un éclair des lampes de la rue on vient de les allumer ça pétille drôlement c'est gai comme du champagne qu'on touille dans les guinguettes pour la fête de l'été… Sur le trottoir c'est pas du tout la fête… Elle a des yeux qui craquent de larmes mais elle pleure pas… Je vois parfaitement qu'elle pleure pas elle est sacrément courageuse son geste vers lui a duré une seconde ou deux pas plus…
      Lui il ne s'arrête pas il bondit sur le trottoir… Le trottoir devient un endroit malfaisant… Vite fait d'un trou sort un rat qui trouillard rentre aussitôt Sauve qui peut ! Lui se ramasse dans un vélo rouillé qui est appuyé à un panneau de sens interdit la rue ne manque pas d'accessoires toujours disponibles… Elle bouge pas… Heureusement qu'y a ce vélo sinon il lui tombait dessus il la massacrait sans doute… Qu'est-ce que j'en sais ? En fait je sais rien de ce qu'il ressent juste là pendant qu'il déchire la rue en hurlant… Ils l'entendent tous… Y a pas de doute ils sont au parfum maintenant c'est ça qu'il veut ? Et s'il aimait se faire du mal ?

      Lui le héros il a pas vingt cinq ans un môme qu'a grandi ici Jean délavé et baskets blanches avec le petit signe qu'on repère dessus un blouson d'une marque connue aussi comme les gamins branchés du côté de la Bastille ou du Châtelet… Il a mis toute sa paie dedans s'il bosse par miracle faut savoir que c'est vraiment un miracle de bosser ces temps-ci dans ces quartiers-là de cette ville très convenable et même dans tous les quartiers de toutes les villes c'est un miracle ça court pas les rues les miracles moins que les rats s'il bosse pas c'est sa vieille qui lui paie sans le dire à son vieux qui le sait et qui fait semblant…
      Je suis sûre que c'est un gamin plutôt gentil qui cherche pas les histoires il traîne sur les boulevards pour mater un peu avec ses copains et il s'occupe comme tout le monde qui n'a rien de particulier à faire… Il a pas la barbe de six mois ni les stigmates de la bêtise sur son museau pour ce que j'en distingue dans le champagne des lampes il a l'air gravement paumé sous son masque de redresseur d'erreur fatale de gardien de la virginité des sœurs des cousines des grands-mères est-ce que je sais… De qui il a endossé le costume par mégarde? Le vêtement lui va pas et il se prend les pieds dedans exprès sinon il l'aurait déjà rattrapée et frappée peut-être…
      - Putain!… vas à Vincennes… vas-y… T'étais assise sur son lit et tu faisais rien !… salope…
      Moi j'ose rien je sais pas m'en mêler j'ai peur qu'elle morfle des suites quand je serai plus sur les lieux pourtant je voudrais qu'elle sente qu'elle n'est pas seule qu'elle le sente si fort… Il balance un coup de pied vers elle et il la rate encore c'est la tragédie grecque mais y a pas le décor c'est pas grandiose pour un sou la rue avec les poubelles vertes en plastique et les collines d'oranges de l'épicerie arabe qui scintillent l'épicerie de Shahrazad et tous les vêtements du foyer mitoyen en train de sécher aux séchoirs des fenêtres…
      Ou bien c'est Venise sans les canaux et sans les soupirs y a personne qui meurt sur la scène y a pas de scène non plus simplement un trottoir qui résonne sous le claquement de ses talons qui marquent en passant le goudron tiède… Elle s'est plus retournée elle a pris la direction des Boulevards et elle s'est coulée dans la foule comme un lutin léger elle a disparu dans l'échancrure des pieds des mecs comme un oiseau…
      Derrière elle il restait nous et la rue des Amandiers qui monte en spirale vers Ménilmontant là où il y a encore des jardins avec des cerisiers l'été les amandiers ça sent rien mon copain tirait sur sa clope dans le moisi des escaliers du drame un point rouge cerise brûlant qui m'a fait penser à la lampe des théâtres… Le frangin est revenu mais on ne voyait pas ses yeux soudain il me faisait peur il a mis un grand coup de ses baskets avec le signe dessus dans la poubelle en plastique qui s'est renversée contre l'étalage des oranges de l'épicerie de Shahrazad il a mis un grand coup dans la carcasse du vélo et il a saisi le panneau à pleine mains et il l'a secoué en criant c'était de l'arabe je crois parce qu'on ne comprenait pas mais y avait pas besoin de comprendre y avait qu'a regarder les oranges se débiner dans le caniveau et l'égout et le néant en dessous de nos godasses en dessous de l'été de la rue des Amandiers où il y a un théâtre populaire parisien qui fait relâche comme tout le monde…
      On a tiré le rideau et on a emboîté le trottoir sans se consulter dans le sens où elle s'était enfuie on s'est retrouvés au milieu des pieds des mecs des odeurs et du bruit… A la terrasse du boui-boui marocain y avait juste une table vide au milieu des tajines qui sentaient trop bon pour la circonstance la boule de l'estomac a dit “ rien qu'un thé ” et on m'a obéit j'ai sorti le block notes et le plume noir de la sacoche du dictaphone en faisant tinter le plateau de cuivre avec mes ongles mon copain a grillé un paquet de cigarettes lentement…
      Les mots se débinaient comme les oranges dans le caniveau comme les rats comme les talons sur le trottoir… L'épicerie de Shahrazad venait de fermer… Un gamin épluchait une orange sanguine assis sur un bidon d'huile en fer blanc quand il a mordu dedans le jus a éclaté sur sa figure et il a passé sa langue le plus loin qu'il a pu le goût sucré de l'orange a duré aussi longtemps que la saveur amère de l'écriture… Lorsque j'ai tourné la tête ils étaient tous partis ailleurs c'était vraiment une nuit d'été muselée de silence à l'intérieur de la boutique des filles un petit point rouge brûlait comme un trou dans le cœur…
Publié dans : Colères noires
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