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Saïd et Diana

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Présentation

  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Image de Dominique par Louis

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Jeudi 1 mai 2008 4 01 /05 /Mai /2008 02:27

                 Sakountala l'abandon... suite...       Pourquoi est-ce qu’elle avait choisi ce vieux bouc ? Elle une fille solitaire qui ne ressemble à personne. Ses chaussures et ses bas à la main elle entre dans l’atelier alors qu’il ne fait pas encore jour. On aurait dit qu’elle avait peur de réveiller les masses d’argile qui la cernaient. Elle s’assoit les jambes repliées en face de la sculpture qu’elle a emmaillotée la veille et qu’elle vient de déballer. Elle penche la tête de façon à ne voir que le profil tranchant s’aiguiser sous la lueur de l’aube.

      Un jour j’avais poussé la porte de l’atelier un peu avant. Ça neigeait sombre de la verrière sur toi. C’était pour allumer le poêle… Le feu ça me connaît ! D’étonnement j’ai failli faire tomber tout le paquet de fagots sur la troupe de chats qui me fixait d’une seule prunelle. J’ai cru qu’une de ces créatures qu’ils modelaient avec passion avait pris chair soudain.
      Folle tu m’attendais ?

      La première fois que je t’ai vue tu portais la fourrure noire de la louve. Elle… un bras relevé au-dessus de son visage. Moue maussade. Un peuple de petits visages froissés qu’elle ne voulait montrer à personne. Ces créatures dormantes en dessous des paupières lourdes de sommeil. Ses songeries. Chacune grimée d’un instant. Une seconde qui résume toutes les autres. Grimées de blanc les facettes de son visage changeant. Il ne faut pas qu’ils sachent. Elle est seulement sculptrice. Surtout qu’ils ne devinent rien car ils la tueraient. Fardée de givre pour pas qu’on voie la marque qu’elle s’est appliquée à cacher. Depuis qu’elle le connaît elle est ici avant le jour.
      Petite âme du feu… dans ses mains elle pouvait tenir des braises sans se brûler. Si elle vivait au creux des forêts parmi des peuples sauvages elle aurait des pouvoirs de guérisseuse. Mais elle vit parmi des bourgeois maussades et sédentaires qu’elle dérange seulement par sa difformité. Il n’y a que chez les artistes ou les gueux ce qui est la même chose qu’elle peut obtenir un peu de reconnaissance. Petite âme du feu… elle scintille de leur passion et couve sous les cendres de leur impuissance.
      La première fois… j’avais poussé la porte de l’atelier un peu avant. Ça neigeait bleu de la verrière sur toi. C’était pour allumer le poêle. Le feu ça me connaît !

      Grimpante… Sa dégaine de louve qui sait se couler s’enlacer autour des vrilles du chèvrefeuille dont je me sens recouverte malgré moi. Moi… seule j’invente au coin de ses lèvres le tracé de la pluie printanière. Cette chose qu’elle a laissée d’elle au cœur de la forêt il y a longtemps. Cette fossette c’est moi qui l’ai dessinée en creusant de la pointe de l’ongle son masque d’argile.
      Elle… Mon rafiot embringué d’algues violettes un sous-bois… Une enfant au ventre encore doux de nuages… Un collier de pâquerettes… C’était plein de morceaux de plâtre et de bazars insoupçonnés dans ma cave…
      Je me suis souvent posé la question si je n’avais pas grandi parce qu’il n’y avait pas de place ou bien au contraire si j’avais trouvé dans le ventre des pierres ma juste place… J’aime tant cette couleur rousse des écorces qui me protège cette allure d’écureuil… sautillante et fugace… Quand je pense que j’aurais pu sans ce costume servir de modèle au vieux bouc !… L’homme-dieu castré par la petite vague verte grotesque évidemment… Lui apeuré d’elle tourbillon de soleil… Multiple déesse mutilée au plus profond de sa cavale… C’est drôle que je n’arrive pas à me souvenir du nom de cette sculpture…
      C’est pourtant moi qui en ai transporté les morceaux éparpillés dans la camionnette pendant que le vieil homme et les forestiers du coin se coltinaient le bloc de plâtre dont l’essentiel avait tenu bon… l’essentiel… leurs visages égratignés par les ongles de la nuit tissés de fils de lumière… La nuit leur avait donné son regard sans paupières… les morceaux… abandonnés dans le cagibi d’un musée de province avec une cuvette émaillée et des outils de jardin. Cette fois-ci il ne s’agissait pas de provisions de petit-bois…
      Ma rebelle… qu’ont-ils pu faire de toi ? La porte de ton atelier est cadenassée depuis longtemps… Voici les petits matins criblés de givre où je t’ai cherchée… A plusieurs reprises j’ai déposé un gros sac de pommes de pin et d’écorces devant ta porte afin que tu puisses allumer le poêle…
      Folle tu m’attendais ?
      Souvent tu glissais la clef de l’atelier sous le paillasson et tu disparaissais… Le buée froide des rives n’a pas gardé l’empreinte de tes pieds nus comme la terre rouge et noire de Villeneuve… En te cachant dans l’Ile tu avais peut-être songé à te perdre au fil des eaux pour leur échapper ? Lorsqu’ils entraient chez toi par surprise après avoir franchi les pavés ronds comme des carapaces de tortues ils ne trouvaient qu’un cimetière de plâtres réduits en tous petits morceaux sur lesquels régnaient des chats volumineux vautrés à l’intérieur de chutes de velours rouge déchirés tels des bandages sanglants… Les chats semblaient maîtres et seigneurs de cette tragédie sans autres acteurs que des présences fantomales… Certainement elles se déplaçaient d’une toile d’araignée à l’autre on aurait dit l’âme solitaire des sculptures brisées…
      A l’intérieur de la cave bourrée d’une quantité de sacs de pommes de pin de fagots de bruyère de mains et de pieds inertes et même parfois de têtes que les chats observent ilotes immobiles elle a fait son trou… Elle dort en boule au creux d’un tas d’écorces et de fougères sèches qui la bordent d’odeurs… Des fois elle a l’impression à son réveil qu’il s’est écoulé tout une saison pendant son sommeil l’été par exemple n’est pas une sinécure…
      Après les bouquets de feux de la Saint Jean il ne lui reste plus qu’à imaginer les courtes flammèches des champs de chaumes à l’automne… L’été les ateliers de sculpture se vident et on l’abandonne à de vagues rondes au hasard des marbres morts blancs comme de grands tombeaux ils demeurent dressés sous la lune dans l’incertitude de leur naissance… 

 A suivre...
Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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