Jeudi 10 avril 2008
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Entretien avec Hélène Cixous De l'autre côté de nos liens infernaux à partir de son livre
Les Rêveries de la Femme sauvage
Cet extrait fait suite à celui publié le 04-02-2006
Hélène Cixous
Les Rêveries de la Femme sauvage
Ed. Galilée 2000
De l'autre côté de nos liens infernaux
Ne pensez-vous pas qu'en contrepoint de sa cruauté, la situation algérienne imposée à tous ceux qui désiraient ne pas la
subir telle qu'elle était, leur a néanmoins offert en creux une image éclatante de
“ la juste vie ” ?
Ce qui se lit au travers de “ L'idée de regretter
l'Algérie ne me vient jamais. ” Votre absence en elle serait dépassée par sa présence en vous ? Le deuil se portant sur “ la scène de papier ”
?
H.C.: A partir du moment où personne ne voit par une sorte de consensus, celui qui voit est celui qui est nommé
aveugle. C'est pour cela qu'enfant je me sentais très mal car j'étais dans une fureur quotidienne. Le recours aurait été ceux avec qui l'on n'arrivait pas à se raccorder sauf par des scènes de
complicité qui passaient par le regard. On pouvait tisser des liens d'amour fugaces avec des Algériens mais c'était sans espoir dans la réalité.
“ Tandis que pour moi pensais-je tout ce qui entre en criant sur la scène sort sur la scène de papier.
”
Les quatre pages perdues de l'origine du livre que nul ne peut vous rendre “ quatre grandes pages de lignes ”, “ des pages vivantes charnues, puissantes, drues ” se sont‑elles à nouveau “ manifestées ” pendant son écriture ou après qu'il ait été achevé ? Ne pouvons-nous les lire en filigrane telle l'empreinte obscure du texte. Quelques mots, une
trace, des écorchures cartographiques pour un paysage inachevé.
H.C.: Le livre est lui-même le premier ou le dernier personnage du livre. Dans tout ce que j'écris il y a des tas de personnages et puis il y a le livre, ce qu'il
est en train de faire, ce qu'il veut. C'est évidemment un personnage mystérieux et décisif. Il a un équivalent quand j'écris pour le théâtre, qui est le public. En filigrane le public est dans la
pièce. Le livre en fait de toutes les couleurs. Il est imprévisible. Pour moi en ce qui concerne le moteur de l'histoire, le commencement et la fin, c'est le livre qui
décide.
La violence de l'épisode des pages perdues qui est en même temps dérisoire, signifie que ce n'est pas de ça dont il s'agit. C'est
évidemment le deuil de la perte de quelque chose d'autre. Et le lecteur a bien remarqué cette entrée où se confondent la terre de papier et la terre d'Algérie.
Ce texte est une attente. Tout en lui attend ou vous attend, vous
guette, vous traque. La mise à jour de votre obscur qui ne peut se faire non plus lors de la nuit diurne de l'éclipse et qui doit donc s'écrire en présence du soleil, cette expulsion ne se
fait-elle pas attendre par peur justement de l'inscription noir sur blanc de sa réalité et de la séparation définitive qui en résulterait ?
H.C.: Toute séparation mime la séparation définitive. La perte de soi, la perte de la mémoire, la perte de
la vie. Pour un livre il y a ce mouvement de genèse qui est tellement proche de la gestation. On a le sentiment qu'on est deux en un, qu'on est en train de porter quelque chose qui est une
créature. Et puis il y a une mise au monde et on est séparé. Moi je ne le vis pas comme un sevrage douloureux, puisque c'est comme un cycle saisonnier. Il y a un passage par un moment de néant
dont on sait qu'il est le commencement de la résurrection.
Mais lorsqu'on
écrit c'est vrai que cela est de l'ordre de l'achèvement. De la perte. En accomplissant quelque chose on sacrifie quelque chose. Je crois que c'est inévitable. Et je le sens d'une manière plus
physique encore en ce qui concerne le lieu. Jusque là j'avais pensé que je ne pouvais pas aller en Algérie encore. Et tout d'un coup j'ai vu qu'il s'était produit un glissement car il y a
quelques années ma pensée était: "je ne retournerais jamais en Algérie." Puis cela s'est mis à se rapprocher, à travailler à devenir possible. Et en même
temps lorsque cela deviendra possible cela va devenir impossible. Puisque je vais avoir à faire alors avec la perte de cet imaginaire étincelant et remémoré. Et je vais le payer très
cher.
Ce n'est pas le seul lieu dont je me dis cela. Tous les lieux
surinvestis sont des lieux que j'ai fuis. Je les garde dans la surréalité. Cela m'est arrivé avec Prague où j'ai fini par aller avec crainte et tremblement. Je sais que j'y perds d'innombrables
vivants. Je ne peux même pas penser que je pourrais me retrouver un jour devant la tombe de mon père. Je l'exclus absolument comme étant d'une violence terrible.
La première idée qui me vient est que cet Enfer qui prend la figure du “ ciel ” terre promis, cet envers du paradis, ne peut se situer qu'en haut et vous tomber du ciel sur la tête. Jamais même au sommet de l'arbre du livre vous ne
monterez assez haut pour qu'il ne demeure suspendu comme la menace de la chute. “ Nous avons continué à croire au “ ciel ”, voilà notre erreur or le ciel signifie : une tombe sur la
tête. Une tombe ou une bombe ou une caisse de légumes. (…) L'enfer c'est ça: la caisse du ciel qui te tombe sur la tête, et juste au moment où tu lèves la tête croyant l'heure de voler
arrivée. ”
Le lieu d'en haut est le lieu du crâne où la scène de mort se joue. Du calvaire où le chien est trahi.
Du père abandonnant le fils. C'est l'endroit où se met en place l'inversion : d'élu le corps est nommé maux-dit. L'enfer c'est l'envers “ … pour Le Chien c'est
l'enfer (…) le monde est à l'envers et Le Chien est trahi. ”
Donc si vous le voulez bien il faudrait que vous me parliez du personnage de Fips. L'expulsion de cette créature
qu'est le livre est-elle l'acte qui permet de sortir enfin Fips de sa cage ? De la jouissance de sa cage ? De toutes les cages ?
H.C.: Comme je l'expliquais avec l'image du portail, j'ai toujours été et de moins en moins inconsciemment
en rapport avec des cages et avec des prisons. Ces figures sont là et reviennent systématiquement en réalité ou en texte. Quelle est la première cage, je n'en sais
rien.
C'était peut-être à Oran, ce lieu incroyable qui
s'appelait le cercle militaire et qui était réservé aux officiers. Il s'agissait d'un jardin juste en face de chez nous et qui était désirable. Lorsque mon père est devenu officier pendant la
guerre, cela s'est ouvert tout d'un coup. J'avais deux ans et je suis rentrée dans le jardin. Mon père a ensuite été jeté dehors un an après en tant que Juif au moment de Vichy. J'ai donc été
expulsée de là où j'avais pu entrer. D'ailleurs j'étais déjà expulsée au moment où j'y entrais. Les gens qui fréquentaient ce lieu étaient violemment racistes. C'est là que j'ai appris que
j'étais juive sans même savoir ce que c'était. J'ai ainsi toujours vécu cette figure du dedans dehors, de l'encerclement ou de l'enclave.
Avec le chien et avec notre maison, la situation d'enfermement a duré longtemps et je me suis complètement
identifiée.
Enfant au Camp de Khan Younis à Gaza Marc Fourny 1993
A suivre...
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