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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Vendredi 4 avril 2008 5 04 /04 /Avr /2008 12:31

Ecrits d'banlieue Comme ça m'arrive de rédiger des petites notes de lecture qu'on me demande pour des revues, j'ai eu idée de vous faire partager celles qui touchent à ce qu'on aime dans notre blog des Cahiers des Diables bleus les écrits d'la banlieue...
Mais voilà que ça n'est pas simple d'écrire à partir du territoire de la banlieue et de faire en même temps un récit romanesque... pour ça faut être un chouïa écrivain me semble... pareil que quand on écrit à partir d'un autre lieu sauf que là y a une langue vraie et neuve à s'approprier...
Alors si vous avez envie de m'envoyer vos bouquins ou ceux de vos poteaux allez-y ! C'est en s'y collant qu'on la fera notre création d'banlieue... 
Vous pourrez lire ces notes de lecture dans la revue Algérie Littérature/Action animée par Marie Virolle.  

                                                     
Kiffer sa race
Habiba Mahany
   Ed. JC.Lattès, février 2008

      “ Kiffer sa race ” : un titre heureusement provisoire ( j’ai lu les épreuves de ce livre avant publication ) et on espère bien que l’auteur et l’éditeur l’ont laissé tomber car il est plus que temps de se poser la question de savoir quand on arrêtera de réduire la banlieue qui n’est pas une mais des banlieues, ses formes de créations qui ne cessent pas de se multiplier de se diversifier de se singulariser, et les langues ou langages qui y surgissent et s’y transforment à la vitesse d’un fusil mitrailleur à nébuleuses, de les réduire donc à deux ou trois mots qui sont pour les créateurs de banlieue comme un tatouage par lequel ils ont déjà bien du mal à ne pas être désignés marqués formatés ?
         Car un livre c’est avant tout une affaire de mots de langue à inventer à bouleverser à faire advenir à travers tous les méandres vicieux de la langue écrite et immortalisée depuis longtemps dans nos manuels scolaires qui ne bouge qu’une fois par siècle et encore parce qu’un écrivain très marginalisé ose risquer le pilori en écrivant “ autrement ”.
         Et qu’attendre d’autre des jeunes écrivains issus de notre métissage subtil avec l’Afrique en l’occurrence l’Algérie et vivant dans ces banlieues où le territoire des grandes cités et ce qu’il a généré comme imaginaires particuliers et à hautes intensités étant donné les frottements incessants et aventureux de tant de populations d’origines de cultures de mœurs de religions de rêves différents, qu’ils aient assez de jeunesse d’insouciance et de révolte face à l’écriture pour y jeter leur langue orale comme un pavé dans la vitrine astiquée et réastiquée par les centaines de mains des auteurs classiques connus ?
         Le rapp puis le slam et toute la culture hip-hop depuis une vingtaine d’années nous ont donné des preuves que la spontanéité de la création improvisée soutenue par une ferveur rebelle et divers sentiments d’exclusion et d’injustice flagrante semblables à ceux qui ont jadis fait naître le blues, dans le contexte singulier des cités si dynamique et si mouvant apporte avec elle un vrai langage qu’on aurait vraiment envie de retrouver dans les livres qui viennent aussi de ce lieu-là.
         Le problème se pose pour le livre de Habiba Mahani de transmettre cette langue orale à travers une histoire qui mêle forcément biographie car à 19 ans c’est à partir de soi et de sa famille qu’on écrit et désir d’intégration à la culture française, au plaisir et à la jubilation de l’écriture tout en créant un récit singulier qui ne se noie pas au gré d’une “ atmosphère des cités ” ou de l’utilisation non travaillée ni filtrée par l’arc-en-ciel poétique qui est le métier à tisser de l’écrivain de la langue qu’on entend et qu’on pratique chaque jour.
         Ce mélange des termes de la langue arabe courants : “ hlam, walou, zina, aïn, hachouma, carba, chitan, misquine, yema, chorba… ” à des mots arabes francisés : “ kif-kif, bled, casbah, toubib… ” auquel on rajoute un peu d’argot composé de verlan et autres expressions habituelles aux cités “ blase, daron, vénère, keums, ciste-ra, keufs, zgeg, ouf, scarla, thune, relou… ” même bien touillé avec des citations ou titres extraits d’émissions télés et ou de séries américaines panachés de mots anglais tout ça ne fait pas une langue forcément même si c’est forcément avec tout ça qu’on fait une langue…

            Le thème choisi pour ce récit est simple : Sabrina celle qui raconte est la deuxième fille après Linda l’aînée de la famille Asraoui “ Safia et Mohamed c’est mes darons, et moi, c’est Sabrina Asraoui… ”, famille algérienne moderne puisque Safia travaille “ … elle gagne plus de thune que son ouvrier de mari… ” et du coup l’ambiance est plutôt à la complicité entre les deux filles face au “ fils unique pourri gâté, encouragé par une mater trop protectrice”. Adam malgré le côté détendu de la pratique religieuse familiale va donc jouer le rôle rabat-joie et attendu du petit grand frère maghrébin.
          Le décor de la cité de banlieue est planté dès le premier chapitre avec le choix très orienté et médiatique d’Argenteuil et de sa dalle où le jeunesse de la zone s’est vue donner son titre de noblesse qu’elle ne quitte plus et qu’elle a transformé depuis longtemps en “ caillerra ”. La tour de 14 étages où crèchent Sabrina et sa copine Nedjma “ ma reine du Maroc ” est elle aussi décrite dès les premières pages du premier chapitre étage par étage avec en prime “ le Rachid ” “ le résident permanent du couloir ”, ce qui permet d’y aller sur les odeurs les bruits et tout le reste…
         Pour la suite du récit on se contentera d’un bref résumé car l’histoire se déroule entre l’appartement de la famille Asraoui, le toit de la tour où Sabrina et sa “ cop ” Nedjma se réfugient pour rêver à autre chose que le monde d’en bas et le lycée Romain Rolland d’Argenteuil avec sa population de jeunes lycéens métisses que l’héroïne nomme gentiment “ la joyeuse bande d’abrutis ”parmi lesquels débarque en ce début d’année scolaire un nouveau Alphonse Mercier “ un sacré gosse beau ” avec lequel Sabrina entame une amourette adolescente doublée d’une compétition d’élite pour la première place.
          Si on ajoute à cette trame simple du récit autobiographique quelques allusions aux problèmes de drogue qui touchent Nedjma un moment mais sans gravité, ce qui permet de ne pas plonger dans la réalité complexe de ce thème toujours traité avec méconnaissance et frivolité ainsi que celui des sans-papiers puisque le bel Alphonse est immigré haïtien dans l’illégalité… et que là aussi le premier de la classe se trouve sauvé par magie des centres probables de rétention qui attendent ses potes plus malchanceux, on a fait le tour de l’ambiance “ reportage ” qui anime l’ensemble du livre.
          Depuis Le Gône du Shaaba d’Azouz Begag on a pris l’habitude que les écrivains ou prétendus tels issus de l’immigration comme on dit sont forcément les premiers de la classe ce qui nous est délivré dans les premières pages de ce livre décidément chargées comme le code à ne pas perdre de vue : “ Je suis comme toute la classe et peut-être soixante-quinze pour cent des ados de mon âge, incapable d’envisager mon avenir. Mais à la différence des cancres de ma ZEP, je sais que, élève sérieuse, j’ai un futur. ” Le côté léger et plein d’humour de la façon de raconter de l’auteure qui ne manque pas de trouvailles de style est souvent malmené justement par cet aspect “ élève sérieuse ”…
          Dommage qu’on nous retire ainsi pas mal de nos espérances quant à un récit qui sorte des codes convenus de l’écriture scolaire car il me semble que ce qu’il y a d’original de créatif de nouveau et de vivant dans les multiples créations de banlieue se planque probablement sous la peau de ceux que Sabrina appelle des “ cancres ” en tout cas certainement des marginaux tel que l’a été il y 20 ans Mounsi quand à partir de ses expériences de jeune délinquant et de son séjour à la maison de redressement où il découvrait François Villon il nous offrait le récit unique jusqu’ici dans sa force évocatrice dont sont capables les jeunes créateurs de la zone : La Noce des fous.
            A la lecture de ce livre la question reste posée encore une fois : existera-t-il un jour un véritable “ Bardamu des banlieues ” dont les aventures emporteront avec lui toutes ces personnalités des cités qu’on rencontre quand on en prend le temps et qui venues du Maghreb d’Afrique d’Asie et de toute l’Europe mêlant leurs langues et leurs histoires font de l’univers de la zone un espace d’expressions puissant et original qui mérite qu’un grand romancier s’en empare ?
 
Publié dans : Petites notes de lecture
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