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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Image de Dominique par Louis

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Jeudi 3 avril 2008 4 03 /04 /Avr /2008 23:28

 La belle étrangère suite...  Ecoute… écoute…
                Quand ils se séparent il laisse derrière lui le monde qu’il a trop aimé quand il était p’tit et qui existe plus sauf dans la tête des vieux de la zone comme Mangoo et des autres ouvriers immigrés… les zimmigris comme elles les appelle dans son enfance à elle… eux ils ont gardé la mémoire de cette époque où les gars d’la banlieue sur les chantiers partageaient des bouts d’leurs vies et ils se rappellent… Mais les vieux ouvriers il n’racontent pas c’est pas dans les habitudes… Et il se dit en remontant chaque fois direction le trou d’Mulot et Hop ! sur la gauche qu’l’existence de son vieux y a personne qui la connaît aujourd’hui… sauf Mangoo… sauf  Mangoo…
               La famille de son daron était originaire du Nord et comme presque toutes les familles de paysans de ces régions où tout était noir… le ciel la terre les mains des gens leurs yeux profonds de fatigue et de pauvreté c’était Zola là-bas faut le dire les garçons trimaient à peine ils avaient dix piges à faire le garçon de ferme et après c’était la mine ou les fonderies parcours obligé on connaît ça… Son vieux avait été embarqué dans c’wagon-là pareil que les autres et comme la mine c’était vraiment trop la zermi alors il avait migré direction la banlieue… Les années de la banlieue pourpre après la grande frénésie des assassins avec uniforme et tout le barda elles étaient propices à l’envol des milliers de papillons d’leur province cocon du Nord où le noir leur charbonnait les ailes depuis des temps… On avait abattu massacré raboté et maintenant on allait reconstruire… y avait du boulot comme on voulait dans le bâtiment…
             Mangoo il s’en souvenait bien lui qu’était arrivé dans le deuxième wagon d’la chair humaine qu’on trimballe par ci par là et qu’on retrimballe dans l’autre sens quand y a plus besoin… ils se pointaient sur les chantiers à l’adresse qu’on leur avait refilée au village le type qui était là régulier venu de la Gaulle pour les décider il leur touchait la main pour voir s’ils avaient des traces du travail dedans et si t’avais les épaules de buffle blanc de Mangoo… il disait ça en se marrant à son vieux qui hochait la tête parc’qu’il était communiste et qu’il savait ça aussi alors ils te prenaient pas d’hésitation et tu partais avec le p’tit balluchon t’étais content c’était la bonne chance… Mangoo avant de monter dans l’autobus des brousses tout pareil qu’ici leur 154 leur bétaillère de la banlieue pour rejoindre la ville de Lomé il avait ramassé deux pierres sur le chemin du village et il les avait mises dans la poche de son boubou bleu c’était que le début du voyage et ça avait duré des heures de grosse fatigue et à mesure il était un peu inquiet heureusement qu’il avait les pierres…
           La silhouette d’arbre géant de Mangoo au bord du fleuve d’ici près des petites rues du vieux village d’Epinay le village du cinéma où on faisait les tournages elle se dressait fière depuis les années qu’il avait fait tout le chemin pour venir… la silhouette de Mangoo planté là avec tout autour la grande savane de lave qui flambe et le porteur de parole le griot de son village qui lui rend hommage à lui Mangoo qui a rien oublié il est la mémoire des hommes des chantiers… A chaque fois qu’il le rencontre en allant rejoindre son trou de la rue Mulot il lui parle de son vieux et des autres qu’il emporte à l’intérieur de sa peau sous la toile rêche du boubou bleu et ses paroles sont bonnes pour lui comme les dessins qu’il ramassait quand il était p’tit… c’est des paroles pareilles à des lampes pour la mémoire… Et quand ils se séparent d’un geste tranquille de la main le vieux Mangoo il fait rentrer le feu dans son chemin de braise…
 Ecoute…
               Son vieux quand il est venu il a été embauché comme manœuvre sur les chantiers avec les camarades c’était facile ils vendaient leur force et leurs mains d’ouvriers contre des poignées de monnaie qu’on leur vidait au creux des paumes à la fin d’la semaine et ils créchaient dans les cabanes du chantier tout ceux qui étaient pas du coin presque tous y avait pas de différence… Le soir ils partaient à pied le long du fleuve au printemps quand il avait son pelage de bestiole cuivré qui scintillait jusqu’à La Briche en écoutant le cœur lent des péniches de gravier qui battait à leur pas manger dans les gargotes de Saint-Denis et boire des verres de rouge de limonade et de coca…
            La ville c’était rien qu’un chantier d’un bord l’autre on entendait les bruits terribles des machines qui pétrissaient les énormes poignées de sable et de mortier pour monter ces falaises verticales où allaient pas tarder à s’installer les troglodytes modernes qu’ils étaient en train de devenir… La ville c’était eux qui l’avaient construite monté sur leurs dos avec leurs paluches d’anciens paysans de mineurs de lamineurs avant eux elle était qu’une prairie coquelicots bleuets chardons et les grosses têtes blanches des marguerites sauvages qui sentent fort l’été… elle était un brasier d’églantines rouges au printemps…
           L’accident aussi c’est encore Mangoo qui lui a raconté vingt fois cent fois quand il a plus été un p’tit heureusement c’était pas un jeudi… La grue ils avaient l’habitude de la voir se balancer comme ça au milieu du chantier personne faisait attention c’était un gros animal familier quoi… et d’ailleurs des accidents y en avait plein parmi les ouvriers on l’sait bien… Ce jour-là Mangoo était en train de ferrailler à l’autre bout du chantier quand il a entendu qu’on criait en même temps qu’y avait un bruit comme d’un effondrement et des brouillards de poussière qui bondissaient de l’endroit où étaient entassés les sacs ciment comme s’ils avaient explosé d’un coup… C’est un camarade qu’est passé qui courait qui lui a jeté que le crochet d’la grue avait plongé sur un gars il fonçait chercher du secours…
           Mangoo il s’est précipité et aussitôt il a pigé qu’c’était sur son vieux qu’elle était tombée la masse de ferraille il a senti qu’son cœur tapait tapait c’était pire qu’un vacarme là‑dedans l’intérieur d’sa poitrine ça pétait pareil que si on avait tiré des roquettes de la guerre… pan ! pan ! pan !… Même il avait l’impression que des fusées lui sortaient des oreilles… il se rappelait qu’il s’était dit : s’il est mort je reste pas… non je reste pas… C’était pas possible d’approcher les camarades ils faisaient un mur ils voulaient aider ils s’appelaient ils criaient ensemble il a fallu qu’il bouscule plusieurs qu’il les attrape par la manche du bleu il était méchant comme fou…
 - Laissez-moi ! laissez-moi !… il grondait il crachait il maudissait… il les piétinait avec ses grosses godasses du chantier pleines de boue on l’avait jamais vu dans c’t’état lui Mangoo qu’était du calme des grands baobabs d’odinaire…
                 Pour finir il est arrivé jusqu’au centre du drame et y avait déjà le patron qu’était là il avait posé sa veste sur le corps de son vieux et il faisait des gestes qu’on apporte vite fait un brancard il avait donné des ordres on allait pas attendre les secours y’avait trop l’urgence…
            Mangoo dès qu’il a vu il a su que le vieux était pas mort son visage il était blanc mais il bougeait les lèvres pour gémir tout doux tout doux… il a poussé un soupir comme l’alizé d’son village et des larmes ont fait des traînées dans la poussière grise de ses joues mais tout d’suite les camarades ont ramené l’brancard et l’patron qu’était un type bien a demandé deux gars pour emmener le blessé jusqu’à son auto il allait direct partir pour l’hosto de Saint-Denis… Mangoo il a saisi les poignées avec un autre qu’était leur poteau de la cabane du chantier et sans s’regarder ils ont soulevé le camarade comme si c’était un enfant malade et à chaque pas sa tête allait de droite de gauche de droite de gauche avec un peu de salive qui coulait et ses petits gémissements tout doux tout doux…
           - On a repris l’travail sans s’causer… il a raconté Mangoo mais tous on guettait l’bruit d’lauto du patron pour savoir si y’avait une chance que ton papa y s’sorte de là… il a mis long à revenir tu sais… quand on l’a entendu on s’est tous arrêtés d’un coup et le patron s’est pointé il savait qu’on guettait il est venu direct sur nous l’équipe qu’était là c’était les camarades à ton papa… il nous a regardés et il a dit avec la voix joyeuse presque…
          - Il va s’en tirer les gars… il va s’en tirer… les poumons ont pas trinqué c’est que les côtes… on a eu chaud alors ! Qu’est-c’qu’on a eu chaud !… et j’crois bien qu’il avait eu aussi peur que nous p’tit… On était une vraie équipe et ton papa l’communiste comme ils disaient ils avaient l’respect pour lui vrai ils l’avaient… L’patron c’était un ouvrier aussi… son papa à lui il était venu du Nord des mines il pouvait pas respirer… ça explique… on était des bons camarades c’était comme ça ouais… c’était comme ça… 

  A suivre...
Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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