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Journal de Palestine
Printemps- été 1993
Photos Marc Fourny Camp de Khan Younis à Gaza 1993
“ Comment un peuple qui a tant souffert pendant des siècles et qui a connu l’errance, les pogroms, les fours crématoires, les génocides et l’holocauste, peut-il à son tour, par les armes et le feu, imposer à un peuple qui l’a accueilli, l’affront, l’avanie, le vol des terres, la mise en cage ?
Comment, en somme, et par quel maladif retournement, le persécuté devient sans honte et sans mémoire le
persécuteur et le bourreau ? ”Jean Pélégri
Jean Pélégri Jean Pélégri l’Algérien Le scribe du caillou Ed. Marsa,
2000
“ Nous ne sommes pas les Juifs de l’état
israélien, nous sommes ses peaux-rouges. ”
Elias Sanbar
Le Bien des absents, Actes Sud, 2001
Pour accompagner les extraits de ce Journal de Palestine composé de lettres que nous nous sommes écrites mon ami Marc et moi en 1993
par la réalité quotidienne de ce que peut être la vie des Palestiniennes et des Palestiniens dans un camp, j’ai intercalé dans le texte des fragments du livre d’une jeune fille palestinienne
originaire de Tibériade.
Il s’agit de Racha Salah dont le recueil L’an prochain à
Tibériade publié en 1996 aux Ed. Albin Michel est constitué d’une suite de dix lettres écrites soit à partir de la France où elle séjourne
brièvement pour ses études soit à partir du camp Ein-El-Héloué situé au Sud‑Liban, non loin de Saïda, où elle est née le 31 mai 1973 et où vit sa famille. Ces lettres sont elles aussi adressées à
un ami français Nicolas.
Quelque part de ce côté-ci de la Méditerranée dans des espaces encore en marge des grands ghettos nous étions en pleine correspondance avec
un double projet fou en tête… Un voyage en Palestine d’où devait naître un livre mêlant photos graphismes à l’encre et textes à partir du journal de bord de cette rencontre. Et ce quelques mois
avant que ne prenne figure en Palestine un rêve à préserver à tout prix… L’illusion qu’un autre monde était possible à naître.
Mais d’abord qui ça “ nous ” ? Il n’y a pas un mot qui m’inspire plus de recul que
celui-là lorsqu’il désigne l’univers clos auquel les autres n’appartiennent pas… En l’occurrence nous n’étions que deux… Deux cherchant sans trêve la
gageure qui avait fait de nous des “ compagnons de route ” dès l’âge de 17 ans malgré les errances qui ne nous avaient alors pas encore séparés comment vivre et partager une certaine réalité
et continuer à l’inventer en bordure d’une société qui n’était pas la nôtre…
Jeune femme à Khan Younis 1993
“ Bordeaux, le
1er juillet 1994
Mon cher
Nicolas,
Depuis trois jours, malgré l’été, la pluie tombe sur Bordeaux. Des gouttes fines et incessantes qui rendent le
domaine universitaire de Talence plus triste encore. Il est 15 heures. Allongée sur mon lit, j’entrevois la noirceur du ciel. Je sirote lentement un café oriental au marc épais. J’y ai mis des
grains de Helle, dont l’odeur me rappelle les ruelles de Ein-El-Héloué. J’ai passé mon dernier examen hier. Dans deux jours je m’envolerai pour retrouver mes
parents.
Eveillée, les yeux grands ouverts, je rêve une fois de plus
à ce jour de 1948 où les miens sont partis de Galilée. Chassés par les fils d’Israël. Ma grand-mère, la vieille Oum Salah que tu as connue l’été dernier, m’a tant de fois décrit la scène, la
dessinant de son doigt sur la poussière du sol, que j’ai le sentiment d’y avoir assisté. J’ai tout revu : l’encerclement du village ; le rassemblement de ma tribu dans la prairie
derrière la tente de l’émir, mon grand-oncle ; ce militaire israélien à la voix dure qui leur ordonnait dans un arabe parfait, de tout quitter sur-le-champ ; les visages effrayés des
jeunes prisonniers retenus en otage, les mains liées derrière le dos, regardant s’éloigner leur famille. ‘ Si vous revenez, ils seront tués… ’, menaçait l’homme.
Oum Salah m’a raconté que les Satatoués étaient partis en laissant tout sur place. Il leur avait
fallu dix heures de marche pénible, avec les enfants et les femmes enceintes à travers les chemins tortueux des montagnes de Galilée, pour parvenir jusqu’au village chrétien d’El-Rama. Là, le
maire, un ami de notre émir Hussein Ali, les avait hébergés. Quand, trois semaines plus tard les Israéliens, vainqueurs de cette première guerre israélo-arabe, menacèrent El-Rama, ils prirent de
nouveau la route.
Pour se mettre définitivement à l’abri, ils
passèrent la frontière libanaise et s’arrêtèrent à Ein-El-Héloué, aux portes de la ville de Saïda. Sur un grand terrain vague loué par l’ONU au gouvernement libanais, ils montèrent les tentes
qu’on leur avait donné dès leur arrivée. Vieux, jeunes, femmes et enfants se couchèrent épuisés, à même le sol.
Combien de fois ai-je entendu ce récit ? ”
Une habitation au camp de Khan Younis 1993
Discours de l’homme rouge
Mahmoud Darwisch
“ Ainsi, nous sommes qui nous sommes dans le Mississippi. Et les
reliques d’hier nous échoient. Mais la couleur du ciel a changé et la mer à l’Est a changé. O maître des Blancs, seigneur des chevaux, que requiers-tu de ceux qui partent aux arbres de la
nuit ? Elevée est notre âme et sacrés sont nos pâturages. Et les étoiles sont mots qui illuminent… Scrute-les, et tu liras notre histoire entière : ici nous naquîmes entre feu et eau,
et sous peu nous renaîtrons dans les nuages au bord du littoral azuré. ”
Au dernier soir sur cette terre,Ed. Actes Sud, 1994
Extraits de Journal 93
( … ) Printemps… Jeunes cerisiers complètement fous… Je comprends que Louise Michel ait noté ça dans
son Journal de la Commune : “ Une pluie de pétales dans
les tombes… ” Première année qu’ils s’offrent à moi de cette façon obstinée et impudique… Trois ans que je les ai plantés… Cette offrande de papillons pour moi qui n’attendais que les
cerises… Une bonne leçon !
Où es-tu mon petit camarade ? Pas de nouvelles de
toi depuis… et notre projet alors !… As-tu oublié Palestine ? Est-ce que ça existe un paysage sans papillons ?… Là-bas les cerises n’ont pas besoin de printemps… Elles éclatent en
douce dans le dos des enfants… J’ai confiance… Tu as dû tout préparer dans ton silence qui a l’épaisseur ouatée d’une chrysalide… Depuis le temps je devrais te savoir...
Moi aussi j’ai bossé de mon côté comme tu imagines bien… La déflagration de l’hiver qu’a été ma
rencontre avec L’Indien rouge de M. Darwisch n’a pas cessé de produire des effets brûlants dans
mon ghetto intime… Pas possible de laisser un instant le poème… Car il me parle tant de moi de nous… La terre le jardin… ce qui nous a été détruit lorsque ce rêve d’une fusion nouvelle avec la matrice généreuse… ce mélange cosmique de boue et d’étoiles est mort après nos folles années
75-80…
L’Indien rouge… Celui dont on a coupé le corps de sa gravitation dans l’univers… Et on arrête pas de couper… Alors le poème qui relie…
qui réconci-lie… qui repose… comme une halte sous la tente ( l’attente ) en plein désert d’errance… Nuit-jour-nuit-jour… Une explosion d’images et de rythmes… un blues jouisseur à mourir… un
bien-être fou dans le corps… S’il n’y avait que ça ce serait déjà un signe… 40 dessins gribouillis avant l’encrage qui attendra ton retour si tu veux bien… ( …
)
Lu et annoté pour toi Palestine 1948 L’Expulsion d’Elias Sanbar, ainsi que tous les articles en ma possession avec détails
précis et renseignements pratiques sur Palestine de ces dix dernières années dans la R.E.P. ( Revue d’études
palestiniennes ). Ai préparé aussi de petites notes absolument inachevées pour poser entre mes dessins et les photos que tu ramèneras des “ Territoires ” avec ton
“Journal de bord ”. Tu vois notre livre pousse avant même que notre désir soit mis en actes…
Mais… ( excuse la question tu me connais… il faut toujours que j’introspecte… ) est‑ce que tu
t’es demandé ce que tu allais ce que nous allions chercher là-bas ? ( …)
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