Partager l'article ! Récit-conte:   ...
La porte n'est jamais fermée
suite
Ecoute… écoute…
De l'autre côté du block où se chamaillaient les tribus
d'Indiens qui n'avaient même plus de plumage à perdre c’était sa façon à Nora d’ouvrir tout entière la fenêtre pour que je sorte de la peau de la bête avec les accents graves irrésistibles de
Black Is the Color que la voix de Nina Simone faisait résonner dans ma tête… Ils montaient à l’assaut
comme une salve d'étincelles noires entre les feuilles de la glycine…
Nora débutait toujours par ce morceau de rhythm and blues… c’était un clin d'œil d’amusement à sa marginalité… Nina Simone elle avait joué
dans les night-clubs avant de se mettre à chanter pas vrai ? Alors elle passait direct aux accords acidulés du be-bop de Thelonius Monk ou aux accélérations cristal d'un ragtime de Fats Waller…
Nora elle improvisait ses airs sur la musique New Orlean et elle mélangeait des rythmes afro-cubains et des balades légères du cool jazz… Elle osait embarquer Keith Jarrett sous la bruine des
Gymnopédies de Satie et pour finir elle revenait sur ses pas de greffier légers légers jusqu'à la Louisiane de Fats Domino et ses blues rumbas
langoureux…
Alors tout dans la
rigidité machinale des façades avait l’air de s'enrouler dans ce rythme qui sortait de terre comme une onde bienfaisante… Ça c'était l'idée de Nora d'avoir transformé l'atelier de tailleur
abandonné en music-hall pour les deux heures redoutables de midi où les mômes de la cité qui ne mangent pas forcément vu que leurs vieux ne prennent pas le risque de leur laisser les clefs sont
en quête d’aventures terribles… Music-hall c'est pas tout à fait le mot qui convient… Nora au départ elle est pianiste de bar et elle a eu l’idée béton de montrer aux gamines métisses à bouger
leur corps plutôt que de l'abandonner lourd sur les marches où elles s'agglutinent pour attendre…
- Elles ont ça dans la peau… elle disait Nora qui ne
comprenait pas qu'on laisse tant de féline souplesse au rancart et les corps se charger de la lourdeur des pierres tout autour…
Le plus dur ç'avait pas été de persuader les vagues
représentants de l’ordre du coin que même les petites mômes de quatre ans narguent en leur faisant un pied de nez de céder l'atelier désaffecté et son odeur de vieux cuir et de toutes sortes de
peaux et ses chats à Nora… Non… à Nora c’était pas facile de lui dire non… Nora elle est pas quelqu'un qu'on arrête… Elle passe partout et bondit comme une éclaboussure de soleil… Avec
l'obstination et la frivolité de quelques notes de Satie Nora passait et elle laissait derrière elle une traîne de petites gouttes de lumière…
On allait disposer d'une porte équipée quand même d'une serrure dans notre lieu d'impropriété bien connue ? Ça nous a d'abord semblé
une mascarade et une provocation… qui pouvait avoir l'idée d'embarquer un piano ? Nora et moi on a découpé aussitôt à la scie égoïne une chatière vu qu’il n'était pas question de se mettre
l'esprit malin retors des chats contre nous…
Et qui sait de quoi est capable un greffier enfermé dans une boîte ! Même une boîte à musique… Et des matous l'atelier en contient une bande
aussi extensible que celle des Apaches… Fallait pas non plus se mettre à dos la Zinia et sa canne… Par la chatière les chats emportaient un peu de la musique et rapportaient des nouvelles du
dehors… c'était un mouvement incessant et magnétique comme une marée…
Le piano lui il était droit et pas mal antique et il avait beaucoup bourlingué… Et probable que c’était son destin de finir là dans un vieil
atelier de confection abandonné d’une cité à faire danser les mômes du ghetto… Nora l'avait troqué à un des patrons du bar Bleu contre un mois sans cachet et les bras des musiciens blacks avaient
faits le reste… C'est comme ça que vers midi les Indiens du ghetto et moi pas réveillée sous ma fourrure on l’a vu débarquer comme un gros oiseau blessé porté par trois Blacks incroyables… Un
albinos à la tignasse jaune citron et deux rastas vêtus de rouge fluo de la tête aux pieds ! Sauf les grolles qui étaient aussi noires que le piano.
J'étais sûre de Nora et de son don pour faire de toutes les
situations foutues un arc-en-ciel… Nora elle a jamais eu peur de la bête qui dort sur moi aux heures du petit jour et qui me possède… Y a que Nora qui sait que c'est une bête sauvage et fière… Et
que si elle sort chaque nuit pour marquer les hommes des trottoirs de ses canines fines et nacrées c'est qu'elle porte notre honte au creux de ses flancs…
C'est elle Nora qui a offert le pot avec la glycine enfant au
vieux du neuvième quand son chien s'est fait écrabouiller sous son nez par un type en costard qui a vite fait parlé de son assurance d’un air ennuyé et raisonnable… Le vieux il a pris son chien
mort dans ses bras et il le berçait sans s'occuper.
- Mon vieux Farou… mon vieux Farou… un compagnon de vingt ans… c'est pas vrai… c'est pas vrai…
Il disait ça… une sorte de mélopée languissante… et il s'est
mis à pleurer doucement emmêlant ses larmes au sang de son chien…
Alors d'un coup il a regardé l'autre dessous son visage tout barbouillé qui lui faisait un masque d'Indien rouge et il a hurlé
:
- Salaud !… salaud !… fous le
camp… assassin !…
Autour du
vieux et de son chien écrasé les Apaches qui n'étaient jamais loin ils ont commencé à se regrouper et pourtant y'a pas plus mangeur de chiens que ces tribus-là dans les cités quand ça leur prend
la haine de la vie qu’est pas la vie… Mais le clown au costard il leur faisait mal aux mirettes comme de l'ordure plaquée or sous les feux des miradors… Il a pas demandé son reste quand il a vu
les bombes aérosol d'un côté et les chaînes à vélo de l'autre… Sûr qu'un instant plus tard il était aussi mort que le chien… Les Indiens du ghetto ils ne retournent pas toujours leurs armes
contre eux-mêmes…
Le soir Nora a posé le pot
de glycine devant la porte avec un mot qui disait :
“ Elle est petite… Elle a besoin d'eau et
qu'on lui parle de temps en temps. Si vous pouviez faire quelque chose pour elle ”
- Y a pas de différence… répétait la Zinia aux matous puceux…
un être c'est un être…
A suivre...
Commentaires