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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Jeudi 27 mars 2008 4 27 /03 /Mars /2008 23:34

Ma machine à écrire s’appelait Calamity Jane 3

 Epinay, mercredi, 5, mars 2008

               “ … ha, ha ! la rue n’est jamais en retard d’une vacherie, surtout lorsqu’on ne porte qu’une chemisette californienne blanche ( usée, qui plus est, par moins zéro ), aussi ai-je frappé à une porte – il était à peu près 21 heures et la scène se déroulait quasiment deux mille ans après que le Christ eut abandonné la partie, un homme des plus quelconque m’a ouvert  ( … )

Ecoutez, tout ce que je veux, ai-je répliqué, c’est une chambre, dehors, on se les gèle, je paierai le prix qu’il faudra, sans doute pas pour toute une semaine, mais le temps de reprendre des forces, ce n’est pas mourir qui est dégueulasse, c’est d’errer comme une âme en peine qui l’est. tire-toi, m’a-t-il lancé avant de refermer la porte. ” 

Charles Bukowski Journal, souvenirs et poèmes, Grasset, 2007

 

Je n’sais pas si vous avez déjà lu cette nouvelle qui appartient au Journal d’un vieux dégueulasse de Hank et si c’est non faut absolument que vous la lisiez au plus vite c’est une des choses écrites les plus sublimes que j’aie lue avec la préface de Mort à crédit de Céline… se ressemblent pas du tout les deux lascars mais pour c’qui est de la profondeur du désastre alors là ouais !… y a là-dedans le même amour désespéré et farouche de la vie et la même souffrance radieuse… Sûr que si j’les avais lus plus tôt je m’en serais sortie mieux de mon intime malédiction !…

J’imagine qu’on va trouver bizarre que je cite tout l’temps Bukowski pour démarrer mes petites chroniques alors faut que je vous cause encore un peu des dérapages nocturnes qu’on a de ces envoûtements qui ont que’qu’chose de terrible voire de dégoûtant… y a toujours le risque qui guette de se brancher direct aux tambouilles de cette bande de papivores frénétiques que sont la plupart des écrivains… Enfin de ceux qui se refilent le titre dont moi c’est clair je n’veux pas…

Les titres les statuts les clans c’que ça m’épouvante alors !… C’est du genre de l’armée de réserve prête à foncer dans le tas… Ah ! surtout pas faire partie de cette bande de commerçants héroïques mille pattes cafards et fourmis ribambelles qui défendent leur belle image partout dans le miroir multipliée par cent par mille… Hop là !…

Moi je voudrais écrire comme les rats tout juste… comme les rats au museau rose et au ventre roux d’nos poubelles qui font le siège toutes les nuits des grands containers verts plastique de la cité j’vous assure pas plus pas moins… ramasser les détritus d’la vie et en faire des histoires… Ecrire et aboyer ouaouf ! ouaouf !…

Depuis l’début… depuis qu’les premiers mots sont venus incendiés insensés complet quand je n’savais pas que c’était ça qui grossissait à l’intérieur ma citrouille énorme mon carrosse… j’étais assise sur le rebord de la fenêtre au 15ème étage d’une tour qui traversait le territoire de ma folie en plein milieu… un mal déchirant et bon un rongeur néfaste habile à trier les déchets et à les rassembler en plein soleil pour les purifier de mots Molotov et les irradier du feu aussi intime et commun aux gens des rues que la petite lampe à pétrole de Buko dans la cabane glacée au sol de boue couvert de papier journal…
La cabane c’est notre corps à tous nous les vivants de boue et la lampe avec sa petite flamme de bonté fraîche qui dégotte soudain pour nos yeux de rats pas habitués à cet or-là des bouts du réel arrachés à l’obscur de tout du temps et de son revers l’impuissance où on nous a fourrés de n’pas mener le seul combat qui ait la vraie envergure celui contre la mort…

Ouais depuis le début quand les mots m’ont happée et que j’n’ai pas voulu j’ai eu la sensation peut-être parc’que moi aussi comme Buko au départ je n’cherchais qu’un endroit chaud pour me réfugier de c’monde où “ quelque chose avait foiré mais quoi ? ” et pour dormir… la sensation émerveillée du môme qui découvre à six piges Le dormeur du val que c’était trop grand pour moi… Trop grand oui mais ne pas écrire c’était m’enfoncer dans la bêtise qui tue plus sûrement qu’une balle en plein front… J’étais face à ma mort…

Ce moment-là c’était avant ma rencontre avec Calamity Jane une période où j’n’avais plus à côté de moi que la géante femme noire la femelle mâle ogresse de pierre du festin de Don Juan… Elle avait viré avec son rayonnement de phare black brûlant autour de moi les tas d’oripeaux de préoccupations ordinaires les orgies de théories auxquelles faut adhérer et toutes les façons d’se faire sa place dans le spectacle même en tant que spectateur tassé au fond d’son siège mou à vie…

La première fois que tu te la coltines la géante dans son amas de tombes de Carrare et ses doigts de lave blanc comme des lacs de lune tu n’sais pas encore c’que c’est que la terreur qui te poisse aussi les paumes le corps mouillé souillé barbouillé de ta sueur qui sent pareil que les fruits pourris à la fin des marchés sous leur attirail de mouches gavées agonisant au soleil et le vide dans la tête faisant son ouragan épicé et te dévorant tout…       

 Alors pour fuir la force épanouie pourpre de ce que tu appelles ta folie et qui est l’incarnation de la formidable maîtresse du monde toupie tu tournes tournes dans la Babylone écrasée sous ses milliers de corps endormis… bourrée de désespoir et de honte tu tournes enfant à la recherche de la cabane gelée au sol de boue recouvert de papier journal où t’attend peut-être sans que tu aies l’idée de ce que tu as traversé là la lampe à pétrole et sa petite farouche de flamme farcie de bonté…

Le piège à rats il est là tendu planqué prêt à se refermer sur toi avec sa gluante bêtise que t’auras pas vue pas flairée… mais heureusement on t’aide en te poussant dehors loin de l’enfance et des refuges de l’ignorance… Cet horreur cet abandon quelle que soit la situation on est à peine ado et il faut apprendre vite à ne pas crever de solitude de séparation du froid inhumain de la rue du train du pensionnat… tout c’qui n’a aucun sens… tes premiers mots d’agonie ils se sont aboyés là ouaouf !… ouaouf !…

Une chiennerie de hurlements que tu as gueulés au fond de tes intestins parc’que la peur te tordait la gorge au point que tu n’risquais pas de les sortir de l’ombre où ils grouillaient… ouaouf !… ouaouf !… à quatre pattes… ta confiance d’enfant dans l’homme trahie décomposée pareille aux détritus des poubelles où jouent les p’tits rats au museau rose fendu et c’est avec eux que tu vas enfin incendier le monde…

Moi j’avais eu la chance de me dégotter une piaule dans ce 20ème encore métisse et pauvre au début des années 90 un vieil immeuble à retaper désert où ma petite pièce qui pourrissait son premier étage avec béton buveur d’eau et sa peau avide la moquette collée à même nourrissait des champignons je vous ai déjà raconté… A l’intérieur de ce gourbi qui m’a sauvée moi aussi du froid absurde de la boue une destinée presque animale dans une caravane au bord du fleuve les gens qui n’ont pas de maison… ma tribu de bougies et un convecteur finissaient de transformer mon territoire sacré et précieux en une chambre d’un des châteaux d’Edgar Allan Poe ou une cabane de bambous au VietNam pendant la saison chaude…

Je me plains pas… je vous disais j’avais ma table basse où je balançais mes pages d’écriture avec l’innocence et la frénésie de ce qui transpirait là brutal comme de l’essence d’absinthe et qui flambait aussitôt… ça commençait à sortir et j’n’en savais rien… J’avais repéré le piège et la bêtise elle ne m’faisait plus peur… l’écriture c’était ma bombe aérosol déjà au pensionnat je l’avais entre les pattes mais je le savais pas… non plus…

Quand je levais la tête de mes papiers aux queues de cerfs-volants où la colle coulait tirebouchonnés couverts de café des tâches ocres et des miettes de pain je voyais emballée dans la clarté de la lune qui était toujours pleine la silhouette en contre-jour dressée de la chienne Bonie ma petite camarade ma folle ma braqueuse de jambons à l’os boucheries charcuteries les tueurs de bestioles elle leur faisait leur affaire… face aux carreaux vitraillés du black encré bleu de la night elle veillait sur notre démesure…

Cette sacrée bâtarde de chienne avec sa houppelande clocharde de poils hérissés pareils que passés au gel des jeunes gothics ses touffes brun sale jaune tabac des gauloises troupes et black charbon attendait guetteuse tragique et drôle… son allure de vieille traînarde des trottoirs transformée en déesse obscure… ma pilleuse de banque au flingue humide et fouineur elle muait aussitôt la fin du jour en double de Cerbère et la porte des enfers s’entrouvrait au moins une heure avant que ça nous arrive déboule effare la houle du gel torride qui chahutait les feuilles et me couvrait en un instant de sueurs infectes… de frissons et du désir affolé qu’avait mon corps de se jeter en bas dans la rue… Hop ! Hop !…

Elle se mettait à pousser des gémissements faibles des appels doux qui alternaient avec des grognements sourds elle grinçait des dents son auréole de lune sur la tête elle fixait dehors de l’autre côté l’obscur où j’allais bientôt me perdre… les contours fluorescents de la folie un être qui peu à peu lui retirait sa forme familière en maquillant le sol de cendres blafardes… Et pour finir elle se ruait dehors en aboyant… ouaouf !… ouaouf !…

C’était toujours à la même heure que ça démarrait ce cirque… un peu avant minuit quand dehors les guignols du jour ont lâché l’affaire et qu’on n’est plus qu’entre nous autres les hiboux tarés aux quinquets tristes hallucinés gyrophares les chauve-souris sniffant des lignes de sperme sec entre les portes cochères qui baillent sur des passages aux strings pailletés sous les réverbères les rats maigres et vifs au ventre roux et les clochards se pouillant à mort pour un container plastique vert dans la cour reniflant la pisse d’un restau chinois… Je sentais l’angoisse et son mégot ardent me sécher la gorge et la folie vider mon crâne jusqu’à ce qu’il ne soit plus qu’une ampoule incandescente où viennent se cramer des papillons nocturnes aux ailes déjà rongées par les feux follets… Je bondissais sur mes baskets jetées à côté d’la porte et mon blouson de cuir j’n’aurais pas eu le temps de chercher mes fringues c’était impossible l’urgence me lancinait les tripes fallait qu’les choses soient prêtes c’était un rituel de fuite d’échappement qui me sauvait la vie…

Rester là entre les murs qui s’rapprochaient avec la fumée des bougies que je venais d’éteindre ça m’ferait imploser la cage thoracique me balancer par la fenêtre dans les doigts blancs de lave de la lune… C’était l’moment de la mise à mort… mes mains mes mains de peintre se détachaient avec lenteur de mes bras… Le cuir du blouson de journaliste était assez épais pour arrêter une lame… C’était un vieux cuir fauve couleur savane qu’une bestiole traquée qui avait pas eu de flingue entre les dents comme ma chienne Bonie avait laissé aux pattes des acolytes de la géante forme noire…

Maintenant il me servait de peau généreuse face à tout c’que la rue ramenait d’êtres trop largués trop ivres trop misérables pour savoir pour regarder pour n’pas nous faire encore plus de mal… Vous comprenez ? J’en ai croisé tant d’ces êtres-là qui ne me voulaient rien… on était des vivants démesurés enfermés dans nos armures lancinantes et on marchait on errait on marchait jusqu’à c’que l’épuisement nous rende plus légers que des spectres…

Même le sac à dos il était à portée d’main avec le carnet et les stylos du pain des pommes de quoi tenir longtemps si j’me perdais… la Babylone nocturne hostile et son ventre lisse et huileux de pute asphaltée étaient aussi redoutables qu’un utérus maternel où j’devais plonger me noyer m’insenser rejoindre le temps maudit où j’existais pas… La chienne Bonie le poil scintillant comme gavée d’électricité attendait en bas des escaliers Hop ! Hop !… dehors on commençait par courir l’une à côté d’l’autre…

Sa silhouette fantôme se cognait aux autres morts vivants… on traversait les rues les boulevards malgré les yeux mordant on n’se retournait pas ça descendait des pavés échevelés sous nos pattes depuis notre 20ème tout en haut ses jardins d’étoiles givrées ses ruelles où l’herbe repousse le givre presque les anciennes fortifs direction la Seine c’est forcé notre trajectoire bolides… raouf… raouf !… On faisait jaillir des étincelles à l’angle des trottoirs rien qui pouvait nous arrêter ralentir on avait en nous dans nos os qui craquaient la force neuve de ceux qui viennent d’échapper à l’incendie…

On n’ralentissait qu’une fois traversé la Seine et l’hiver la buée froide figeait nos souffles sur nos lèvres je sentais seulement les crocs glacés des brumes se planter dans la peau d’mon cou d’mes oreilles… La chienne Bonie qui cavalait devant secouait la tête de son geste familier en aboyant ouaouf ! ouaouf !… S’il pleuvait elle aboyait après les gouttes serrées qui tricotaient son poil couverture de goémon salé qu’elle mordait hargneuse s’il neigeait elle chassait les flocons d’un claquement du bec s’il gelait elle aboyait après les éclaboussures de glace des fontaines où elle se jetait dans l’air étouffant des nuits d’été quand la poussière me scotchait la langue pour rebondir en arrière balle caoutchouc ensorcelée et remettre ça avec son cinéma à la première occasion…

Je n’vous dirai pas le chemin qu’on prenait ni les bistrots où on s’arrêtait qu’est-c’que ça peut faire… on avançait on marchait jusqu’à c’qu’y ait plus besoin jusqu’à ce qu’on touche le fond de la terreur qui nous possédait… le fond du silence qui nous volait notre hurlement… le fond d’la nuit qui nous faisait nous rejoindre là où personne ne va au bord des lèvres gonflées de sang de la mort…

Bonie et moi c’est Calamity Jane qui nous a réunies définitif quand je me suis mise à aboyer à mon tour après les flocons de neige les gouttes de pluie les éclaboussures de glace des fontaines… à aboyer avec mes mots… je vous raconterai… ouaouf ! ouaouf !…
A suivre... 

Publié dans : Petites notes de lecture
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