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Camille l'entoilée...
“ Le manque d’argent a été toute sa vie sa préoccupation quotidienne et constante ( Asselin ). Non qu’elle fût dépensière ou prodigue, comme le
croyait son père, mais la sculpture est un art dispendieux : les modèles, les praticiens, le marbre, l’onyx, la fonte en bronze engloutissaient ses modestes ressources. Tout est sacrifié à
la sculpture ; elle rognait sur le reste : les toilettes, la nourriture, les distractions. ” ( Dossier Camille Claudel Jacques Cassar )
Cette folie… Camille… Cam… seule et sans aucun moyen pour te tirer d’affaire dans “ le vieil immeuble du Quai Bourbon ” pendant que Rodin loue à l’Etat l’Hôtel Biron le futur Musée Rodin…
1909… Rodin aussi misérable que ses Bourgeois la corde verte qui pend à leur cou de bronze leurs pieds nus au milieu des aiguilles de pin et
ces mains… toutes ces mains terribles honteuses… ce ne sont plus des mains de gloire dressées dans la blancheur vierge… pas des mains cierges mais des paumes de vase et de mousses et rien que des
piafs qui viennent les grandir de leurs petits corps joueurs… Rodin et sa Duchesse de Choiseul “ une petite femme mince, vêtue avec une sobre élégance,
compromise par un violent maquillage de son visage fané ” … sa Muse d’Amérique qui vend… vend…
L’Amérique décidemment… le territoire des Indiens morts jongle avec l’art que la vieille Europe laisse pourrir dans des cabanes de jardin au milieu des cuvettes et des bidets…
Les mains bronze
1909-1912… Rodin vire à la folie lui aussi mais sa stature de mâle le protège… Rodin-Balzac se drape d’un
manteau d’argile brûlé par la fermentation des marais… il faut qu’il oublie Cam à tout prix… qu’il l’oublie… l’Aurore…son aurore… l’Eternelle idole… il y a un monde entre lui et Camille… un monde en costard et en chapeau à
qui ça ne convient pas la poussière du marbre frotté jusqu’au coquillage qui éclabousse les blouses des ouvriers…
Camille… la forge de Vulcain t’a conçu des outils aux aciers bleus coupants et durs comme la
ligne du rasoir frais de ton regard… la forge de Vulcain t’a ouvert ses portes de bronze et tu le laisse couler dans le creuset de plâtre femme volcan tu guides ta lave et tes fourneaux dans la
nuit ne cessent pas… Cam… les pierres couchées de Carrare les onyx redeviennent les galets pâles les bagues vertes et or sous la peau usée de tes doigts… tu les frottes tu les polis tu les laves
tu es leur océan… “ … mon groupe en marbre devient merveilleux, on dirait de la nacre… ”
La Vague Détail Onyx 1896
“ Retirée dans une
vieille maison de l’île Saint-Louis,
elle vivait toujours seule et très pauvre, entre les murs nus
et élevés d’un appartement complètement vide.
Sur des caisses d’emballages retournées, ses œuvres
en plâtre, de rares bronzes, des esquisses enveloppées de linges
limoneux composaient, avec deux ou trois chaises,
tout l’ameublement. ”
Dossier Camille Claudel Jacques Cassar
Cette folie… Camille… Cam… prise à l’intérieur de la toile que tisse autour d’elle le monde… une
toile de vie et une toile de mort… à mi-chemin entre des laines d’ombre et de clarté… ce qu’ils ont fait aux femmes depuis on ne sait quand ce que les femmes se font… ne nous reste plus qu’à
rêver que cette génération de femmes : la mienne… la nôtre soit la dernière à avoir dû l’expérimenter pour naître libre de la grande tisseuse la Reine Mère…
“ … Louise-Athanaïse demeura hostile à tout rapprochement : elle n’ira jamais voir sa fille à Montdevergues… ” La grande tisseuse du monde qui nous a greffé cette tentation d’espace inouï en nous interdisant d’y ouvrir nos ailes de filles-oiseaux… D’elle nous portons la trace d’une
soumission ancienne qui faute d’avoir trouvé ses mots pour se dire s’est inscrite dans notre pensée comme marque d’un féminin infâme…
Quant à Paul… “ mon petit Paul… la lune, un peu plus haut
dans le ciel. Deux visages d’enfants éclairés par la lune. Deux paires d’yeux bleus, les uns plus sombres, les autres clairs, terriblement clairs… ” après la mort du père c’est Paul l’apôtre à la tête d’or l’écrivain à qui la fumée des encensoirs cache le visage de la sœur aimée qui prend en
main l’enfermement de Camille…
“ … Le lundi 10 mars au matin, a lieu l’internement à la Maison
de Santé Spéciale de Ville-Evrard… ”
L'Age mûr
détail bronze 1890
Le 10 mars 1913… la folie… disais-je… C’est ce chemin tordu
d’avance qu’il a fallu prendre à corps défendant… Y’en avait-il un autre ? Enfant… qu’on lui rabote ses plus ardents feuillages ! La folie… C’est cette gaine de fer moulée à vif où le
corps est consentant à se faire du mal pour se punir de la vie qui éclate et qui n’a pas de droit dans ce monde… Aucune place dans ce monde où jouit la mort… Femme… entoilée au centre de sa
toile… maîtresse-esclave qui s’entre-dévore en croyant tenir tête au monstre qui la broie…
Alors elle se désintègre… Elle se fragmente en mille éclats d’impuissance et d’ultra-bleu… Elle retourne à l’obscur de ses nuits… Elle s’éparpille à l’intérieur d’elle… cathédrale-grenade explosée… Elle devient la folle qui tourne dans sa robe rouge au milieu de ses pierres en feu… Telle qu’ils l’ont nommée pour lui passer l’ultime muselière… Invisible… Parfaite… Faisant génitalement et génialement corps avec son corps défendu…
Petite fille elle naît empoussiérée d’étoiles folles… Entoilée… Araignée…
“ Si elles avaient pu se raconter toutes les quatre !
Quel secret leur cœur eût-il livré ?
Pour qui payaient-elles un si lourd tribu ?
‘ Hélène, pourquoi pleures-tu silencieusement
lorsque le soir vient ?… Ma bonne Victoire,
parfois tu enfonces ton poing dans la bouche comme
pour t’empêcher de crier - puis tu casses les noix.
Mais je vois tes mains qui tremblent encore… ’
Les yeux tristes de sa mère près du grand acacia en fleur.
Maman, mets la tête sur mes genoux, et dis-moi.
Nous avons le temps. ”
Anne Delbée, Une femme
“ Maman et ma sœur ont donné l’ordre de me séquestrer de la façon la plus complète, aucune de mes lettres ne part, aucune visite ne pénètre. ” Camille… Cam… pas innocent qu’elle soit sculptrice… Pas innocent qu’elle reprenne en charge notre destinée… Qu’elle reprenne tout ça à son commencement… Point zéro… Camille… parce qu’elle était la sensibilité la force la passion et l’intelligence… Parce qu’elle rayonnait d’une lumière de soleil opale… Parce qu’elle était une femme elle avait la faculté de se mouvoir entre dedans et dehors…
Parce qu’elle était une femme elle n’avait pas besoin de dominer le monde… Mais de le recevoir et de le transmettre… Camille… la sculpture… l’art le plus féminin quoi qu’on en croie… Parce qu’il se coltine avant tout à de la boue… de l’eau… et des corps nus qui se dérobent… Quel mythe de naissance ! Quel retour à l’essentiel ! Camille… un rêve sans cesse qui bouge… une coulée d’or profonde une vague verte qui monte le plaisir échevelé de donner naissance au monde… Seule…
“ Nous ne pouvons plus grand-chose, cher Asselin.
Il faut la laisser suivre jusqu’au bout sa route.
Libre. Si nous l’aimons… Un génie, Henry, vous savez ce que c’est ?
Une divinité qui dans l’Antiquité présidait à la vie de chacun.
C’est nous qui avons besoin d’elle, Henry. ”
Dossier Camille Claudel Jacques Cassar
J'ai tant appris sur tes pages, moi qui ne savais rien, ou pas grand chose !
Que ce dimanche soit doux, pour toi et ceux que tu aimes !
Eh bien moi aussi je peux te dire merci d'avoir passé ton texte sur Rodin dans ton blog car sans ça je n'aurais pas repris mon ancien texte écrit à partir de l'histoire si emblématique pour moi de Camille dans la création au féminin... J'ai aimé Rodin quand j'étais très jeune car je n'avais aucun recul par rapport à son oeuvre et à ce côté "hyper mâle" que j'ai ressenti ensuite quand j'ai pu la comparer avec celle d'un sculpteur comme Brancusi qui est tellement autre...
Je pourrais aussi te parler de Brancusi et de ses oiseaux d'or si légers et de ses tables de plâtre où il accueillait ses invités à dîner car c'est un personnage si "féminin" par certains aspects de son regard sur les êtres et d'ailleurs pourquoi pas... Ses visages d'enfant ces formes si épurées comme de simples oeufs de marbre ou d'or scintillants... la sculpture du Baiser ( rien à voir avec celle de Rodin ) qu'on a cherché durant plus d'une heure au Cimetière du Montparnasse avec mon ami Louis avant de la dénicher complètement dans un recoin introuvable ! et sans parler du scandale de Princesse X mais tu connais sans doute l'histoire...
J'ai pris un grand plaisir à travailler à nouveau sur Camille et ses sculptures qui me touchent tant et je continuerai sur ma lancée s'il y a des êtres qui sont aussi fort dans la vie et dans la création et que je peux les faire un peu entrer dans l'existence des autres...
La création ça nous aide à vivre alors... On continue ? Dominique