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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Image de Dominique par Louis

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Mercredi 19 mars 2008 3 19 /03 /Mars /2008 10:00

                       De la part du chien indigène
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Le jour où je suis arrivée à l’oasis il neigeait des mouches sur la tête des gamins qui me regardaient. Ahuris par mes cheveux jaunes volés à la crinière de la cavale d’or. Jaunes comme les chaises de mon père. Paille de mes cheveux. Où est le cheval marin qui connaît le chemin de l’île à laquelle n’aborderont pas vos peurs ?

Quand je suis arrivée ils ont couru derrière la camionnette en se bousculant pour sauter au milieu de la cargaison de légumes et de fruits qui s’écorchaient et buvaient le sable distribué par les pneus. Pieds nus comme des diables de pain d’épice ils sont venus sur moi toucher mes cheveux. Il neigeait des rires sur mes cheveux.

Mon père a bloqué les roues au bout de la tôle ondulée du sable qui nous balançait de droite à gauche semblables aux poussins dans le panier. Fou il a grimpé en écrasant les poivrons écorchés. Fou… les courges et les tomates léchées par le sable-épice. Pain d’épice… les gamins ont roulé sous ses doigts.

- Foutez-moi le camp saleté de… Qu’est-ce qu’il a dit ?…

Derrière la camionnette à plateau du malem de l’Hôtel-de-l’Europe… pain d’épice… les mômes de l’oasis imitent la traîne du grand lézard des sables en criant de joie. Enroulée à l’intérieur du burnous de Lakhdar je sens leurs mains. Caresses sur mes cheveux comme le souffle du cheval marin. Ils sont mes princes. Aucun d’eux ne m’insulte ni ne me jette des pierres ainsi qu’ils le font avec les filles. C’est le grand burnous blanc de Lakhdar l’Arabe qui me protège de l’affront d’être reconnue étrangère. Pour toujours dans l’oasis je serai la fille des djenoun. La djinia.

undefined  Lakhdar a passé son bras autour de mon épaule malgré la sueur goutte à goutte de mon père. C'est parce qu'il sait qu'on ne se reverra plus.

Alors il a dit :

- Promets-moi que tu ne nous oublieras pas ma fille...

- Ya Lakhdar… les toiles c'est ce qu'il y avait de meilleurs en moi... pourrais-je oublier que je vous dois ma liberté ? Zohra… Djeda Fatima et toi… vous êtes… Comment ça se dit en arabe ces mots là ?

- Tu ne vas pas te mettre à parler cette langue de… Qu’est-ce qu’il a dit mon père ?…

Mon père a crié en avalant la poussière qui tombait en voile grisâtre et brillante :

- Lakhdar !… Eh Lakhdar !… Pense à remplir les boîtes en fer blanc avant d'installer les lits sur la terrasse... tu sais que la melma a une peur horrible des scorpions...

- Oui malem…

Lakhdar me regarde dessous le voile de poussière grisâtre sur ses yeux. Il hausse les épaules en soupirant. Lakhdar sait que je n’accepterai pas. Lakhdar l’Arabe fils de l’esclave… Comme moi… Il sait aussi que c’est pour ça que je pars.

- Le maître est l'esclave de son chien... deux fois je vous la dois ma liberté Lakhdar… de n'être ni l'esclave ni le maître... Il me reste le chien indigène... Et lui s'il veut bien qu'on suive un peu les rails ensemble...

 

Mon père ne mettait jamais les pieds sur la terrasse. Sauf pour dormir. La terrasse c'est le domaine des femmes. Et des gros rats gris qui bouffent les scorpions et les épluchures. A l'intérieur des murs de chaux de la terrasse j'ai fait mes premiers tatouages indigo et turquoise. A pleine paume. Henné bleu. Déjà je ne pouvais plus m'arrêter. Les femmes qui craignent le courroux de mon père sont restées immobiles. Collées comme les mouches de la sueur. Après être allées au souk elle viennent en se dandinant sous le fardeau et les étoffes rebrodées de fil argenté ou de fil d’or. Pareilles à des princesses. Elles viennent voir la fille qui peint chez le malem.

Mon père ne mettait jamais les pieds sur la terrasse. Une fois posés les paniers d’où s’échappent les cris des poulets et le flanc saignant des pastèques mouillées que le chien surveille elles s’assoient sur leurs pieds rouges. Et puis elles commencent à parler. Des mots dans la langue de Lakhdar l’Arabe. Des mots qu’elles se murmurent en touchant leur cœur… leur bouche… leur front… et en poussant de petits rires. Et puis une d’elles la plus âgée se met à chanter en faisant sonner les khalkhal sous le nez des chats-mandarines. Alors au creux de mon corps se faufile le djinn de la danse jusqu’à mes doigts ensorcelés. Alors je peins le rire des femmes sur les murs blancs. Alors je libère leurs rêves sur les murs de chaux de la mémoire. Où est le cheval marin ?

- Tu vas partir ma fille... mais si tu n'emportes pas ton corps comment tu vivras ?  il a dit Lakhdar.

- Ça Lakhdar c'est peut-être le chien qui le sait. Un jour c'est vous qui ferez les peintures. Ce jour je reviendrai et je retrouverai mon corps là sur la terrasse comme vous me l'avez gardé. Sexe de terre. D’ocre et de rose. Mon corps illimité. C'est vous qui me le rendrez lorsque vous serez devenus libres.

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A suivre...
Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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