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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Image de Dominique par Louis

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Jeudi 13 mars 2008 4 13 /03 /Mars /2008 23:04

Ma machine à écrire s’appelait Calamity Jane  2

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Ouais c’est vrai… vous n’me croirez peut-être pas mais ma machine à écrire s’appelait Calamity Jane… ta ta ta ta ta !… et comme je vous l’ai dit il lui manquait la lettre “ e ” à son clavier qui ressemblait à une des impasses aux pavés un peu déchaussés de cet arrondissement parisien où j’avais refait mon terrier rebondi Hop ! sauté à pieds joints par-dessus la voyelle essentielle et mon passé pas si simple… je m’étais bien habituée… Du côté de la rue de Vitruve Passage Dieu Impasse Satan ce vieux 20ème rasé dégommé bourgeoisé nickel alors qu’il était plus zone que la zone… c’est là que je m’étais rapatriée avant de repartir en trombe direction ma banlieue d’origine et ses fouilles bourrées de sucreries qui nous niquaient les dents et qu’on raflait à l’épicier du coin qui nous voyait venir… roudoudous bleu azur vert pomme rose grenadine…

Ce 20ème là alors il était comme je vous causais plus banlieue que la banlieue et les poèmes de Blues Bunker que Jacky mon poteau d’y a quelques 25 berges a accompagnés de ses photos du jardin solidaire de l’Impasse Satan on a bien fait d’y aller à répétition tant que ça a duré le jardin et encore pas assez il était drôlement chouette avec son p’tit cinéma en plein air ses allées bricolées de matériaux de récup pas ordinaires ses sculptures sauvages et ses plantes qui en faisaient un lieu de création primitif absolu… tout ça arrangé par une bande de jeunes Blacks et leur assoc de quartier formidable… et maintenant y’a un immeuble gris béton à la place c’est comme ça… Les poèmes de Blues Bunker je les ai tapés aussi sur Calamity Jane… Clic-clac… clic-clac !…

Et Hop ! ce moment-là je créchais rue de la Réunion notre quartier bien métisse à côté de la petite place et du marché où y’a eu le campement des Maliens pour qu’on cesse de les traiter en animaux ma petite piaule moisie aussi fraîche que les frigos à poisson du port de Saint-Malo l’hiver ça fait des années que je me frotte les doigts quand j’écris mes doigts silex à étincelles… J’ai jeté toutes mes fringues pourries en tas par terre ça m’a fait de la place pour la dizaine de cahiers à petits carreaux que j’avais achetés grand format radical les mots m’arrivaient comme l’eau à un ruisseau en ce temps d’où je vous cause j’en avais bien besoin…

J’étais encore pas sûre… J’avais pas balancé mon gros sac de peinture par-dessus bord des couches et des couches que ça me faisait ces croûtes papillons aux ailes engluées dans la boue de mes angoisses… vingt ans de barbouille à donf on n’se débarrasse pas facile… Ce que je m’étais rempli le crâne d’erreurs alors !… Calamity Jane ça a été ma première arme de liberté tournée face à moi-même ta ta ta ta ta !… ma mitrailleuse à répétition braquée sur mon corps absent coincé au centre de sa coquille de peinturé séchée craquelée ces restes d’un festin qu’avait pas eu lieu jamais…
undefined L'ogresse du jardin solidaire   Photo Jacques Du Mont

J’faisais pas partie des convives moi et ma fascination bornée… ma charrue… ma dévotion d’enfant de cœur devant les toiles des peintres qui m’avaient fait survivre toutes ces journées à essuyer mes pieds sur les paillassons des boîtes de pub de Neuilly quand je leur rapportais photos et ektas du labo où je marnais… les ciboires dorés étincelants dans mes nuits… les maîtres que je m’étais donnés Rembrandt… Goya… leur lumière comme du lait nocturne et Vincent… qui faisait péter cramer sa nuit au centre du soleil d’Aix… ta ta ta ta ta !…

Calamity Jane c’était mon alliée ma camarade… avec deux doigts je l’ai écrit sur une page blanche… une de celles que j’ai enclenchées et puis j’ai fait tourner la molette plastique sans savoir du tout ce qui allait se passer… D’abord ça a été presque rien j’ai rempli la page de mots qui pouvaient baliser ma vie… des sémaphores… IMAGINATION… ANARCHIE… COULEURS… JOIE… REBELLE… POÈMES… SOLIDAIRE… ÉMOTION… MÉTISSE… PINCEAUX… FÊTE… ENFANCE… MONDE… CONTES… ta ta ta ta ta !…

A voir les petits caractères noirs s’aligner au milieu de la feuille comme une page de bouquin avec le bruit que moi qui ai pas vraiment l’habitude des armes à feu je savourais dans un frisson de plaisir drôlement physique… c’était une musique qui embarquait Clic-clac… clic-clac !… le rythme tam-tam qui faisait frénétique son effet ta ta ta ta ta ta !… le rythme des Blacks afro-américains des années 50 où je suis née ou celui plus langoureux des Cubains et des Sud-américains… la batterie d’Hard Blacky et la trompette de Donald Birds avec le piano d’Horace Silver… ta ta ta ta ta !… et je pigeais rapide ce qu’les autres écrivains les vrais Hank… Burroughs… Céline… avaient ressenti d’abord au bout des doigts et ça remontait pareil à des lézards d’électricité le long des muscles… c’était extra !… c’était bourré de vibrations… vrai j’allais m’éclater !…
undefined Dieu Carnaval  Jardin solidaire  Photo Jacques Du Mont

Rien à voir avec le travail laborieux que je me farcissais depuis que je m’prenais pour un peintre alors que j’imaginais au départ une sorte de danse au-dessus d’immenses papiers chinois et que l’seul moment où j’avais un rapport vrai avec tout ça c’était quand je broyais les couleurs entre la molette de verre et la plaque de marbre … son grattement régulier et joyeux… frutt… frutt… frutt… mêlé à l’odeur de l’huile de lin chaude et du vernis en train de cuire ça me donnait pour un instant l’illusion que ça y était j’avais le tempo entre les pattes et j’allais pouvoir me jeter sur la toile avec la liberté ensorcelée d’un joueur de sax… un de ces blues-man qu’on écoutait comme des fous quand on était ados sur le tourne-disques avec ses 33 tours vynils noir réglisse qui grattaient trop et que j’ai cru retrouver des années plus tard quand je zonais avec mon pote le joueur de guitare parmi les musiciens blacks les squatteurs de la rue de l’Ouest…

En fait quand j’y songeais j’en avais des choses à raconter… des histoires d’une période moins barbare qu’aujourd’hui probable mais on avait pas arrêté de frôler la mort… the death… dans les nights on écoutait Léo en attendant que les feuilles du canard soient prêtes avec mon copain le joueur de guitare… je vous raconterai… la nuit ça a toujours été notre grande complice notre demeure aux ailes de papier… on tirait nos tournées trois cents adresses de ce canard de pub à livrer Paris-banlieue avant six heures du mat… qui le dirait que le monde il est mené par ces engeances-là commerçants et vendeurs du temps des autres à ceux qui sont déjà esclaves !…

La machine tournait et nous crachait nos paquets de pub sous le museau en piles affolées on classait on faisait deux tas un pour moi et un pour mon pote le joueur de guitare… il buvait un peu il fumait beaucoup… on mettait ça dans les enveloppes kraft en se racontant les histoires d’un jour où tout ce monde qui nous menait par le bout de notre insouciance serait en cendres et on collait les adresses fallait se magner… quand la femme de ménage maghrébine se pointait elle aussi elle trimait by night c’était l’heure de partir… on lui servait un verre de coca le dernier pour la route… elle nous disait de pas faire les fous elle nous souhaitait la baraka dans sa langue… on enfourchait nos bécanes et Hop !…

Avec Calamity Jane j’allais pouvoir écrire pour la femme de ménage maghrébine… pour les putes de la Porte de St Cloud et pour la vieille clocharde qui dormait sur les grilles du métro du côté de la rue St Honoré… ta ta ta ta ta ta !…
undefined Le Jardin solidaire Impasse Satan 20ème   Photo Jacques Du Mont 2001

Calamity Jane je venais de la rapporter sous sa housse couleur grise pareille à sa grosse carapace métal à l’intérieur de mon gourbi elle pesait pas lourd et j’avais senti quand le type qui vidait sa cave quelque part dans le 9-3 je n’sais plus me l’avait mise entre les pattes contre un billet de cent francs que cette chose qu’ont fait sans doute tous les gens qui écrivent et qui ne sont pas sûrs que c’est pour de bon allait mettre un bazar terrible dans ma vie… A partir de l’entrée de Calamity Jane chez moi je n’pouvais plus m’arrêter…

C’était l’hiver je m’en souviens et j’avais allumé des bougies comme j’avais l’habitude avant de me mettre à peindre une sorte de cérémonie un rituel d’allumage et d’éteignage qui me permettait de rompre avec le reste de mon temps usé fripé râpé mon temps vendu pour rien aux patrons des boîtes de course… et à leurs clients déjà les managers friqués les Mickeys arnaqueurs en costard qui reluquaient leur verre de champ à la main nos paluches aux ongles noirs et nos blousons de cuir avec dégoût et envie le soir à la dernière tournée avant celle de la nuit où ils pionçaient pour sûr… on accompagnait d’un coup de bottes le démarrage de la bécane dans la lueur sucrée des réverbères… raouf raouf !…

Le petit bruit de l’allumette scritch… et mes poteaux joueurs de blues… un monde pour des géants… je peignais la nuit et l’éclairage je m’en moquais… la nuit c’était déjà mon territoire d’enfance je la guettais par la fenêtre de notre sixième étage à Aubervilliers… et les chiens du bidonville qui aboyaient à la lune ouaouf ! ouaouf !… quand elle se pointe moi je sors… dans les rues ou dans l’imaginaire c’est pareil… la solitude de ces moments a une épaisseur particulière on dirait un vieil édredon aux plumes légères et moelleuses où y’a plus qu’à s’enfoncer s’enfoncer… et le reste suit… et les chiens et l’écriture et la lune aussi… ouaouf ! ouaouf !…

Notre rencontre à Calamity Jane et à moi au milieu de la table basse jonchée de feuilles et de bâtons de colle ça a été une jubilation physique pas croyable aussitôt que j’ai essayé de taper un mot n’importe quoi sur ses touches qui ont répondu à l’urgence… Clic-clac… clic-clac !… J’avais déjà commencé à ressentir ça en raturant surchargeant découpant collant avec la gourmandise retrouvée mon texte gribouillé dans le premier cahier à petits carreaux et en rajoutant dans la marge à l’encre rouge ce qui surgissait diabolique… Y’aura plus jamais personne qui m’empêchera d’écrire avec un langage de chien au fond d’une cage à la fourrière ou de cheval évadé des abattoirs de la Villette !…
undefined Jardin solidaire  Photo Jacques Du Mont

Juste avant cette soirée singulière je déambulais au gré d’une sorte d’autisme… je butais contre les frontières coupantes aiguisées vives d’un territoire que j’avais tracé à coups de pinceaux vingt années ça faisait pas mal de coups de pinceaux et les murailles ruinées rétrécissaient sur moi à la façon des pièces mouvantes des châteaux d’Edgar Allan Poe… c’est là qu’on aboutit je crois cette étrangeté à son propre monde et à son corps aussi que les gens bien informés sur les désordres humains ont appelé la folie… quand l’angoisse rend la création impossible ce bouclier de feu… derrière on s’est planqué si longtemps et soudain on se trouve désarmé par une réalité beaucoup plus forte… on n’peut même pas traverser la rue tellement on a peur…

C’est qu’on n’a pas arrêté durant toutes ces années de s’éloigner des autres des gens au lieu de machiner un langage qui arrive à dire à raconter à dessiner ce qu’ils ont pas pu pas eu le temps pas eu la patience pas eu la force et la démesure… ta ta ta ta ta !… Moi j’avais tant voyagé à l’intérieur des toiles des autres les immenses ceux qu’on matte d’en bas nous autres les enfants d’ouvriers ou des gens qu’on dit ordinaires que j’en avais eu des images de grandeur absolue…

Ouais je sais… vous allez me dire et Calamity Jane dans tout ça on n’voit pas trop… Calamity Jane avec elle c’est simple en tapant de deux doigts sur son clavier ta ta ta ta ta !… et Hop !… en sautant par-dessus le “ e ” j’allais retourner là d’où j’n’aurais jamais dû partir là où François Villon allait ramasser la nuit du côté des gibets de Montfaucon des fleurs de sang de sperme et de salive où Rutebeuf essayait en vain de se protéger du vent d’hiver et des amis perdus où Edgar Allan Poe chassait la misère à coup de gnole et Jean Sénac errait à la recherche d’un frangin solaire avant de se faire planter au fond de sa cave vigie… c’est-à-dire dans la rue…

Pour l’instant elle était là sur ma table Calamity Jane et je venais d’enclencher la première feuille les doigts au-dessus des touches j’attendais avec au ras de ma peau des petits frissons de plaisir qui me disaient que quelque chose était en train de commencer là forcément quelque chose d’inconnu de nouveau c’était comme le premier poème que j’avais recopié à six ans sur mon cahier d’école et qui avait d’un seul coup farouche changé ma vie… et alors je ne le savais pas…

J’attendais et c’est venu au bout de mes doigts avec le bruit qui ne m’était pas encore familier Clic-clac… clic-clac !… une phrase que j’écrirai ensuite avant de commencer pareil au mot magique des conteurs… une phrase surgie du temps perdu dans les oubliettes des forteresses enfantines qui était à peu près celle que prononçait mon grand-père chaque soir quand venait sensuelle et désirable sous son parfum d’écorces d’oranges grésillant sur le poêle l’heure bleu nuit du conte…

Ecoute… écoute… je voudrais te raconter une histoire…            
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Barrière en bois Jardin solidaire   Photo Jacques Du Mont
 

                   A suivre...
Publié dans : Petites notes de lecture
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