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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
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  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Image de Dominique par Louis

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Mardi 11 mars 2008 2 11 /03 /Mars /2008 23:55

La porte n'est jamais fermée

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  Ecoute… écoute… je voudrais te raconter une histoire…

 

“ Les gouines !… les goui-neuh-euh-euh !… ”

Nous sortions d'un petit cinéma Nora et moi où nous avions été voir un film qui portait pour titre Genet à Chatila… Y’avait un drôle de bonheur dans les rues de cette Babylone de ville quand on s’est retrouvées en haut des escaliers sur le bord du trottoir éblouies par la lumière mandarine de la fin de l’après-midi parce que justement le film était terrible et trop fort et trop resplendissante la beauté des rencontres… Une toute jeune fille algérienne y rendait aux paroles de Genet leur innocence et à l'absence sa sépulture solaire… Sans sa présence légère comme l'ombre d'une enfant lisant Le Captif amoureux alentour du feu et des rires des révolutionnaires palestiniens j'aurais eu deux poings serrés dans le cœur.

Le rire des jeunes combattants palestiniens et la légèreté de leurs gestes comme une danse de poussières sur les collines blanches c’était ça qui nous faisait aimer la vie quand le rouge des petites taches de sang sur une page déchirée du texte de Genet Quatre heures à Chatila devenait impitoyable…

Palestine. Ce mot que j'aimais tant calligraphier en arabe. Palestine justement n'avait pas plus de sens que cette terre retournée par les bulldozers sur des morts jamais enterrés. Quels que soient l'épaisseur et le poids des pelletées de silence ils restaient à la surface du pays qu’on leur avait refusé. A la surface du poème aussi.

Nous marchions en nous tenant le bras et Nora a rompu le silence comme un pain sur la table.

- Eh bien maintenant… nous avons tous les mains sales… Peut-être c'est de ça dont il parlait Fanon… le passage par la violence ?…

Je ne suis jamais arrivée à comprendre comment Nora savait mettre une telle distance entre elle et la douleur… Le visage nu des Palestiniens devant la pelleteuse cet exécuteur d'acier… D'autres visages plus lointains qui venaient faire aux leurs une auréole ardente…

Il semblait que son corps qu'elle avait aussi impalpable qu'un cerne de brume tourbillonnait dans une valse de gouttes d'eau et que le mouvement l'empêchait de retomber sur terre avec la blessure au talon que nous avions nous autres…

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“ Les gouines ! … les goui-neuh-euh-euh ! … ”

Ils étaient deux ou trois pas plus et pas forcément tout à fait blancs mais qui est vraiment blanc dans cette histoire ? Je les ai vus se retourner sur nous en ricanant et j'ai pris le mot en plein nez mais Nora qui était restée dans le bruissement des mots de Genet sur la terre où ne naissaient plus que des pierres n'a entendu que le vent…

Pourquoi est-ce qu’il faut toujours qu'on entre en disgrâce par les bouches qu'on voudrait aimer ?

Combien de fois dans mes tentatives d'approche de cet autre étranger à mes féminines impatiences j’ai senti clignoter l'initiale rouge marquée sur mon épaule ? Brûlante insigne fleurdelisant à fleur de peau… filles des rues et des cabarets… gouines… putains… mendiantes ou gitanes avec petites filles sautillant entre leurs pieds et leur longue chevelure rousse… Juste avant l'insulte que je m'empêchais d'attraper papillon au vol dans mes filets de détresse aux mailles lâches et pourtant  rien ne m'avait échappé j'aurais voulu lécher la vieille plaie qu’on nous a faite… J'aurais voulu qu'une errance aussi solitaire que la mienne me la cicatrise… Qui ça ?

J'avais déjà choisi mon camp qui était celui du refus de la chair malmenée à grosses babines à l'aube après qu'elle ait lutté tant et plus toute la nuit… toutes les nuits contre la force qui nous écrase de son nombre et de sa certitude… J'avais tenté aussi d'apprivoiser la bête sauvage et fière dont je voyais se dessiner l'ombre sur les murs du ghetto quand je marchais… Et la bête s'était couchée tout entière sur moi et elle m'avait couverte de sa fourrure si chaude que c'était délicieux d'être nue dedans… A cette époque-là j'avais habité sous la peau d'une louve qui ne reculait devant aucun maître surtout la nuit dans le crissement des doigts sur les fermetures éclair… Ce qui comptait par-dessus tout c'était de mordre chaque passant mâle à l'épaule… Seuls les mecs blacks ou pas vraiment blancs mais qui était vraiment blanc dans cette histoire étaient peut-être hors du coup…

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Avant d'habiter avec Nora une des ruelles du ghetto macquée par les moineaux je n'avais jamais songé à retirer ma fourrure pour dormir étale et nue entre les draps sans désastres… des draps d'eau douce… Je sommeillais seulement roulée en boule comme un oursin en songeant aux merveilleux assassins qu'aimait Jean Genet qui ne viendraient pas se faire ma peau… car ils n'aimaient que les garçons… La traversée que nous aurions dû accomplir ou seulement envisager pour nous rejoindre était bien plus hors de portée encore que de donner un corps au mot Palestine… Et pourtant nous étions forcément du même bord qu’eux et que les combattants palestiniens que le keffieh noir et blanc rendait aussi légitimes qu’un poème…

Sans cesse nous étions désarmées par la candeur des jeunes Indiens prêts à devenir nos amants. Mais ni Nora ni moi n'étions émues par leur parole libertine. Seul Genet les entendait s'ouvrir et crépiter dans leurs cellules… Seul il pouvait écrire une langue chargée à blanc à partir de ces hululements. Une langue revolver qui mâchait la mort à pleine bouche pour la désincarner…

- Oui… me disait Nora.

- N'y a que lui pour inventer des mots de légèreté qui dessinent qui enrobent d'une neige d'orangers saouls les corps tombés sur la terre comme des flocons sans pesanteur…

A Chatila la mort était un fardeau de honte et de désespoir que Genet avait chargé sur ses épaules et porté ailleurs au loin et peut-être que ceux-là qu’on avait privés de la terre comme un drap pour leur peau nue avaient pu rentrer chez eux entourés du poème pareil à un keffieh noir et blanc…
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A suivre...
Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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