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De la part du
chien indigène suite...
Catherine Rossi
“ Je ne parlerai que par conteries
et brûlures… ” elle répète Morgane dans la tiédeur écœurante qui remonte des parkings bleus où s’allument puis s’éteignent des lucioles rouges. Entre ses doigts de pieds l’humide de l’herbe
des terrains vagues comme un ruisseau se coule. Elle a bien fait d’écrire tout ça dans ses cahiers la grand-mère Morgane… Moi j’écrirai pas… une ça suffit… oui ça suffit… Poisson pourri…
Ecoute… écoute…
Quand on est arrivés j'ai dévissé les tubes difficilement parce que la chaleur les avait fait gonfler comme des rats noyés. Certains avaient éclaté et vomi leur matière grasse sur les foulards que Lakhdar me rapportait du souk en cachette. J'ai vidé les tubes. Et les flacons qui collaient. Et les poudres de couleurs broyées dans la poubelle où on mettait les épluchures des courgettes et les piments que mon père ne mangeait pas.
Dans l’oasis le jour il y a juste la chaleur qui écrase tout. Les paniers des chats-mandarines couchés noirs sur de l’orange à vif. Les jarres retournées aux écailles d’argile. Malgré la paille dessus elles fendent. Les mômes qui portent l’eau s’enfoncent sous la peau de chèvre pour faire un somme. Moi sur le mur de chaux de la maison de Lakhdar j’ai creusé… gratté des courbes de hanches bleues avec mes ongles. Les courbes des chevaux marins. Tout comme moi des femmes ouvertes par l’homme puis par l’enfant ont mis au monde des jardins entre leurs cuisses de sable mauve. Même si elles ne le savaient pas encore elles l’ont fait. C’est une grande délivrance qui a commencé il y a longtemps…
Catherine Rossi
Dans l’oasis il y a que le soleil qui frappe et les chaises jaunes de l’Hôtel-de-l’Europe. Saleté de pays… qu’elle grogne la melma en tentant d’entrer tout entière à l’intérieur du frigidaire. Ce soir le chien indigène est venu avec son museau encore humide et il a reniflé grave les toiles. Une à une. Et il les a léchées. Ça craignait rien l'essentiel c'était indélébile. C'était dans la chair. Et le chien attentif il savait. Il allait tout doucement. Il enlevait juste la sueur de mon père.
Quand il a eu fini il a fourré son museau aux poils secs au creux de ma main. Colorié de toutes les couleurs son museau… Les toiles elles elles étaient comme j'aurais jamais cru. Comme avant. Comme si ça avait jamais existé. Nous et le sang et le sperme des guerriers étalé sur nous. Et les larmes... Rouge rouge rouge... C'était tout effacé la trace de la paluche coloniale qui s’étale partout quoi qu’on fasse. La cicatrice. Elles étaient immaculées les toiles des Nuits avec leurs personnages aux ombres violettes en dessous. C'était des toiles de nuages. Y'avait plus qu'à recommencer. Autrement.
En bas… tout en bas… jaunes… les chaises de l’Hôtel-de-l’Europe commençaient à être bouffées par le sable. Foutu pays…
Tout en bas les rails s'enfonçaient dans le désert au bout de l'oasis. C'est en suivant les rails et en marchant sur leur
ventre lisse et froid que j'avais connu ma liberté. Les rails ne suaient pas eux. Ils auraient pu traverser tous les déserts de chaleur. Tous les ventres épilés des dunes jusqu'au désert des
déserts. Jusqu'à l'Hadramaout même. Puisqu'ils ne suaient pas. Les rails s’arrêtaient un peu avant le dernier puits où les hommes qui marchent retirent le voile de leur bouche pour boire.
“ Que celui qui passe ne méprise pas celui qui demeure… ” Il disait Lakhdar l’Arabe. Là où ils s'arrêtaient moi je commençais. Sexe de terre. Pays d’ocre et de rose. Répudié. Pays de
l'esclave noire qui attend la délivrance.
Louis Fleury
Je sais que Lakhdar pensait juste comme moi à ce moment-là. Il pensait au jour où mon père m’avait amenée à l’oasis enroulée à l’intérieur du grand burnous qui marchait derrière lui. Le burnous de Lakhdar l’Arabe. Dans la brume bleue des matins il fait une trace orange. Enroulée. Il m’a enroulée dans le vêtement de l’Arabe mon père. Lakhdar était son double qu’il savait pas. Par ce geste il m’a libérée de son désir d’être le maître de l’oasis.
Lakhdar pensait juste comme moi vu qu’il était allé chercher le burnous dans sa maison. De l’autre côté du bled. La maison avec les personnages des Nuits pour lutter contre la horde des chaises jaunes. On ne sait jamais…
Djeda Fatima a donné le grand burnous à Lakhdar sans rien dire. Parce que ça s’dit pas…
- Tiens ma fille… les Nuits du désert sont froides…
Djeda Fatima ma vieille… me blottir sous tes voiles papillons… Qu’est-ce que tu as volé ?… Tu te moques bien de la melma ma grand-mère et de ses mains. Je suis arrivée au creux du burnous de laine. Le ventre de ma mère. Le ventre de ma mère était un burnous d’homme arabe.
Catherine Rossi
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