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A côté de la plaque
Epinay, Dimanche, 17 février 2008
On est deux femmes que tout sépare
Assises à la table d’un bistrot class
Ses calots gris zinc comme les toits d’ici
Sur moi Dehors le ciel aussi a des regards
De greffier souple qui s’approche
En banlieue il est bleu après cinq heures
C’est l’écran cinéma des trimeurs ordinaires
Deux femmes pour une rencontre de hasard
J’ai vingt ans Dans la rue Inconnue On se croise
Devant le manège des portes de verre
Le portier lui dit “ Madame ” elle sourit
Elle m’offre un verre le portier me toise
La fumée métal de sa clope m’efface
Le temps que je sorte de ma poche
Le carnet spirale où j’ai noté la couleur
Des murs de l’usine de Renault Billancourt
Hier un renard sorti d’un trou m’a fait peur
La rouille Les poutrelles d’acier ferraillent
Avec une tribu de hérons A côté
J’ai noté quand même le nom du bistrot class
Je voudrais un café mais elle a commandé
Du champagne L’usine a cramé leurs jours
Les cendres de la peau des gens c’est moche
Il est cinq plombes l’heure de la pause
La fumée des clopes chasse l’odeur
De la sueur et des oignons dans les fringues
Dix minutes pour l’équipe du midi
Les herbes ont poussé partout c’est dingue
Animale la tôle a embouti le gris
De leur vie Ils boivent le café Ils causent
Sur le carnet j’écris : Ils en ont bavé
La pause est finie j’écris aussi
Qu’entrer dans ce rade où des bouffons rimaillent
A chaque table y’a un nom gravé
Dans une plaque d’acier c’est trahir ma classe
Ça fait marrer les blaireaux les choses
Vivant en nous comme le nom des ouvriers
Nos vieux qui ont lutté des p’tits trous plein les poches
On aura vite fait de les oublier
Elle demande si c’est un journal
Ses calots gris comme le zinc du comptoir
Me filent la lueur douce du soir d’ici
J’en veux pas en banlieue il est bleu
Sa lame à vif tranche nos destins louches
Les doigts des vieux usés sont remplis de sable
D’où l’océan s’est tiré en salant leurs bouches
De mémoire dans le carnet à spirale
Je gribouille des prénoms Mohamed Lakhdar
Ali Karim Mariama Le garçon
Remplit nos verres Les miens non plus
N’ont pas de bouquin où lire leur histoire
Tintin Louis Firmin Jean Fany p’tit Raymond
Dans les ruines de l’Ile Seguin le renard
Avec deux trois SDF occupe la place
Avant la ruée des hordes immobilières
Je regarde ses calots gris je n’écris plus
On dirait une aquarelle de Matisse
Son turban ses bandeaux lisses elle a la classe
Des femmes orientales de ma cité
Leurs calots sont noirs et leurs regards fiers
Sous les tissus joyeux leur chevelure glisse
Les peintres voyageurs crèchent dans nos murailles
Qui garderont muettes notre passé
Il faut que je me casse c’est urgent
Je lui tends la main j’ai tout renversé
Le champagne fait un ruisseau d’argent
Entre mes pieds Elle dit : on sort ?
Quand elle passe un type lui matte les fesses
Les femmes ouvrières ont le même sort
A Billancourt il ne restera pas de traces
Des milliers de corps changés en grise limaille
Ils auront été pour toujours à côté
De ceux qui vivent au soleil du présent
Sur le carnet je note son nom son adresse
Au creux de sa paume elle écrit mon prénom
On est deux femmes debout sur le trottoir
Elle dit : il faudra venir à la maison
Je crois que c’était Boulevard Montparnasse
Les ciels d’ici sont gris comme le zinc des bars
Ceux de la banlieue sont bleus dans les yeux des gens
Libre l’âme des ouvriers qui se taille
Et le carnet à spirales est bien content.
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