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Je n’irai pas au Salon du Livre… Boycott… cot ! cot !
Enfant palestinien au camp de Khan Younis Ghaza Août 1993 photo Marc Fourny
Epinay, dimanche, 2 mars 2008
Comme vous l’avez peut-être vu et contrairement à c’que je fais depuis que notre blog des Cahiers des Diables bleus existe oh ! pas très longtemps… deux ans en gros… je n’vous ai pas raconté bafouillé notre dernier Salon du Maghreb des Livres… Pourtant y’a tout c’qu’y faut pour vous faire un récit extra mouvementé drôle bourré d’poésie et d’anecdotes de rencontres vraies fortes et drôles comme on en fait dans ces Salons qui sont un peu du théâtre faut le dire… Et nos poteaux maghrébins ils sont bien les premiers à nous refiler de l’émotion et des rires à donf !…
Mais voilà à ce Salon des 23 et 24 février 2008 à la Mairie du 13ème y’avait au-dessus de nous et d’abord au-dessus de moi vu que contrairement à c’qu’y est convenu de faire je parle juste pour moi dans cette petite chronique… l’ombre pas amicale du tout d’un autre Salon… celui du Livre de Paris avec son invité d’honneur Israël… vous êtes au courant je n’la ramène pas sur les raisons peu littéraires et pas du tout humaines de ce choix-là… Avec la semaine qu’on vient de vivre en regardant mourir des p’tits gamins palestiniens faut pas être dégoûtés… même sans parler du tout histoire de la Palestine et de son peuple et du coup politique du monde rien que ça c’est suffisant pour affirmer que c’est pas le bon choix… et que même y a pas pire comme façon de mépriser c’qu’y a d’humain en nous… si y en a encore ?…
Et puisque nous on est là pour causer de littérature eh bien causons-en !… J’ai découvert l’histoire de la Palestine et
ce que vivaient alors les Palestiniens grâce à deux textes sacrément différents mais si on regarde bien pas tant que ça y a 20 ans environ… D’abord ça a été la lecture par hasard sans que je
n’sache rien du tout de c’qui était déjà la réalité pour le peuple palestinien depuis un bon moment… de Quatre heures à
Chatila de Jean Genet dans les années 85 comme ça… moi j’ignorais tout comme un gros lézard endormi qui n’faisait que peindre à c’t’époque et qu’était un peu autiste alors
que quand même pas mal anar depuis toujours… J’vous livre du coup juste des bouts très courts de c’qui m’a ahurie terrifiée comme texte témoignage y a de quoi… surtout quand on a le parti pris de
n’aimer que la vie et la naïveté de croire que la création ça rend possible de tenir ce cap-là…
“ Un enfant mort peut quelquefois bloquer les rues, elles sont si étroites, presque minces et les morts
si nombreux. Leur odeur est sans doute familière aux vieillards : elle ne m'incommodait pas. Mais que de mouches. ”
“ L'amour et la mort. Ces deux termes s'associent très vite quand l'un est écrit. Il m'a fallu aller à Chatila pour percevoir l'obscénité de l'amour et l'obscénité de la mort. Les corps, dans les deux cas, n'ont plus rien à cacher : postures, contorsions, gestes, signes, silences mêmes appartiennent à un monde et à l'autre. ”
“ Quelle ruelle prendre maintenant ? J'étais tiraillé par des hommes de cinquante ans, par des jeunes gens de vingt, par deux vieilles femmes arabes, et j'avais l'impression d'être au centre d'une rose des vents, dont les rayons contiendraient des centaines de morts. ”
“ Au milieu, auprès d'elles, de toutes les victimes torturées, mon esprit ne peut se défaire de cette “ vision invisible ” : le tortionnaire comment était-il ? Qui était-il ? Je le vois et je ne le vois pas. Il me crève les yeux et il n'aura jamais d'autre forme que celle que dessinent les poses, postures, gestes grotesques des morts travaillés au soleil par des nuées de mouches. ”
Ouais je sais… commencer comme ça c’est hard mais j’dois dire que j’ai pas très envie d’me raconter que J. Genet qui est le grand écrivain rebelle qu’on sait a écrit ça pour le plaisir et aujourd’hui y a personne qui écrit c’qu’on fait aux Palestiniens alors voilà… parc’qu’il s’agit d’écriture nous concernant comme on arrête pas de nous l’répéter ici là partout… et que l’écriture et les bouquins c’est pas lié au reste hein ? alors voilà… d’ailleurs moi j’ai beau farfouiller dans le Monde Diplo y a jamais rien qui m’fait comprendre l’histoire des gens comme les poèmes et les récits des autres qui écrivent comme moi j’le fais aussi… par ci par là…
Et après ce premier choc j’ai fait un bond dans la conscience des choses avec la lecture du bouquin de J. Genet qui réunit ses entretiens avec Leïla Shahid
Genet à Chatila j’me suis mise sérieux à m’passionner pour ce pays si destroy avec un peuple tellement
attachant riche en valeurs humaines et pour sa culture arabo-musulmane mystérieuse et proche à la fois... et c’est par la poésie palestinienne que j’suis rentrée pour ne plus en sortir dans mon
histoire avec la création arabe africaine et algérienne pour finir…
1993… là j’ai
suivi comme tout l’monde ce qu’on espérait tant qui serait enfin le triomphe de l’intelligence avec un peu plus de rêve encore de mon côté parc’que mon copain Marc était justement en Palestine en
août et septembre de cette année-là…
Et j’vous distillerai bientôt notre échange de lettres avec photos dont vous avez là un p’tit échantillon c’était beau c’qu’on y a cru !… Donc 1993 je découvre un texte que je considère depuis comme le plus grand poème de vie et d’humanité que j’aie lu Le Discours de l’Indien Rouge de Mahmoud Darwish lui je n’vous en cause pas vous le connaissez obligé… le poète résistant qui porte jusque devant la Knesset la parole de son peuple… des siens…
J’ai lu ce texte dans La revue d’études palestiniennes que je recevais à c'moment de mon parcours dans les civilisations et les cultures arabes mais ce poème est publié dans le recueil Au dernier soir sur cette terre en voilà un tout p’tit extrait pour vous donner envie et vous montrer c’que c’est que la Palestine… l’autre… celle qu’on n’vous en cause jamais…
“ Nos noms sont des arbres modelés dans la parole du dieu et oiseaux qui planent plus haut que les fusils. Ne coupez pas les arbres du nom, vous qui venez guerre de la mer. Et ne lancez pas vos chevaux flammes sur les plaines.
Vous avez votre dieu, et nous, le nôtre. Vos croyances, et nous, les nôtres. N’ensevelissez pas Dieu dans des livres qui vous ont fait promesse d’une terre qui recouvre la nôtre. Ne faîtes pas de Lui un huissier à la porte du roi.
Prenez les roses de nos rêves pour voir ce que nous voyons de joie ! Et sommeillez au-dessus de l’ombre de nos saules, pour vous envoler mouettes et mouettes, ainsi que s’élancèrent nos pères bienveillants avant de revenir paix et paix.
Il vous manquera, ô Blancs, le souvenir de l’adieu à la Méditerranée et vous manquera la solitude de l’éternité dans une forêt qui ne débouche point sur un abîme, et la sagesse des brisures. Et il vous manque une défaite dans les guerres. Et un rocher récalcitrant au déferlement du fleuve du temps véloce.
Et il vous manquera une heure pour une quelconque contemplation, pour que grandisse en vous un ciel nécessaire à la tourbe, une heure pour hésiter devant deux chemins. Euripide un jour vous manquera, et les poèmes de Canaan et des Babyloniens, et les chansons de Salomon à Shulamit.
Et vous manquera le lys sauvage pour la nostalgie, et vous manquera, ô Blancs, un souvenir qui apprivoise les chevaux de la démence et un cœur qui racle les rochers afin qu’ils taillent dans l’appel des violons.
Et il vous manque et manque l’hésitation des armes. Et s’il faut nous tuer, ne tuez point les êtres qui avec nous d’amitié se lièrent et ne tuez pas notre passé.
Et il vous manquera une trêve avec nos fantômes dans les nuits stériles, un soleil moins enflammé, une lune moins pleine, pour que le crime
apparaisse moins fêté sur vos écrans. Alors prenez tout votre temps pour la mise à mort de Dieu. ”
Mahmoud Darwish
C’est vous dire que la poésie ça raconte un paysage une terre des hommes des femmes et des p’tits des vieux et des roses et des chevaux mieux que tout les grands rapports de socio et le reste… Et des poètes palestiniens y en a plein des fabuleux… je vous les ferai découvrir si vous voulez… Vous croyez que je vous perds vu qu’on en était au Salon mais pas du tout… Tout ça c’est pour vous faire sentir comment ça se passe en moi et la conscience que j’ai de ce que ça signifie écrire face aux autres…
Quand je peignais hier et quand j’écris maintenant j’ai choisi et j’y tiens cette manière marginale parc’que c’est dans les extrêmes limites de c’territoire que je peux exprimer avec ma force et ma jubilation la puissance créative de mes émotions de mes perceptions et donner à tout ça un sens. Je crois qu’j’ai eu très tôt conscience de la responsabilité de ceux qui s’offrent le temps de travailler à une œuvre d’art… Peindre ou écrire n’importe quoi dans la négligence et la facilité d’un amusement passager ou d’une représentation c’est pas mon truc… J’peux dire au contraire que j’ai mis depuis mon enfance dans le désir de m’donner les moyens de créer et puis dans la création un sérieux et une gravité qui m’ont privée de l’insouciance et des jeux de l’adolescence…
Ouais… m’a fallu du temps pour ressentir d’la joie d’être enfin reliée à moi-même dans l’intensité fulgurante de l’acte créateur… J’en ai bavé j’peux vous le dire de ces 20 piges de peinture qui ont débouché sur rien… Et puis avec l’écriture là c’est venu… un peu… Alors le geste de créer pour moi c’est à haute responsabilité vu que c’est tourné vers les autres… Les autres… ceux au nom de qui on prend le pinceau ou le stylo ou bien ceux à qui on essaie de transmettre des p’tits bouts d’moments uniques qui nous traversent et c’t’infime part d’éternité qu’y a en eux… Face aux autres on n’doit rien concéder sur ce qu’on sent d’essentiel c’est la moindre des choses…
Utiliser la création style fond de commerce ou pour faire reluire le Môa géant qui nous habite c’est l’attitude des bouffons qui a rien à voir avec ce que les créateurs qui font scintiller de p’tites pépites dorées notre quotidien plutôt lourd et crasse nous ont refilé du sens qu’ils donnaient à la vie…
Moi quand j’écris je bosse à mettre un maximum d’âme dans mes bafouilles et aussi pas mal “ ma peau sur la table ” comme disait si juste le camarade
Céline. Et j’imagine que mes poteaux écrivains d’Algérie c’est pareil enfin certain… Pourtant là notre façon de vouloir dire qu’y a pas de lézard l’appartheid c’est un mot qui a un sens précis on
le connaît… elle butte contre l’odeur de pourriture qui se dégage des choses dont on ne doit pas parler… c’est Interdit !… car bien sûr qu’une fois mises à jour elles puent !… Et le
silence de chacune et de chacun autour de sa participation à ce Salon pue drôlement vous sentez ?…
Jusqu’à y a environ un mois parmi un nombre certain d’écrivains maghrébins d’éditeurs et de gens du milieu du livre français et autres que je connais la question qui pouvait légitimement se poser de leur participation à ce Salon… ouais légitime entre gens qui ont l’habitude d’échanger des tas d’pensées opinions convictions et tout l’pataquès de mots sans mégotter sur la façon… la question elle n’avait pas été abordée ou alors j’n’en ai rien entendu…
En tout cas à la réunion finale des éditeurs de la région Ile de France où j’étais en bonne compagnie vu que dehors sur les panneaux en plein 7ème très cossu y avait des grands singes très beaux j’vous raconterai… personne a soulevé l’problème… quel problème au fait ?… Alors moi au Salon du Maghreb j’ai vaguement levé c’lapin-là vu que le silence de mes amis les plus engagés à s’élever contre la torture le racisme l’exclusion chez eux qui avaient rien à en dire ailleurs pour le coup il était un peu étonnant…
Les réponses j’les ai eues et j’les ai pas volées… ils avaient pas l’intention de priver le Salon d’leur présence pour des tas d’raisons auxquelles j’n’ai pas compris grand-chose mais comme j’ai mené ma p’tite enquête y a une semaine je n’sais pas c’qu’il en est au moment où je rédige cette petite chronique… Bon… c’est à eux de voir vu que moi pas question que je joue les redresseuses de conscience dans l’affaire… je témoigne de mon sentiment perso et voilà…
Et j’n’ai pas plus l’intention d’argumenter sur l’engagement du créateur et pire de l’écrivain qui s’exprime direct avec des mots qui sont notre façon de communiquer à tous la plus proche quand il participe à une expédition menée par l’Etat d’un pays dans lequel il habite vit et travaille enfin il crée… Certains écrivains israéliens invités au Salon ont d’ailleurs refusé l’invite c’est clair pour eux me semble qu’y a arnaque et on n’parle même pas de l’arnaque très grosse des langues vu que pas d’écrivains de langue arabe ni de langue yiddish à cette grande fête littéraire et pourtant !… et ils nous donnent ainsi toute la liberté de prendre nos marques…
N’y a d’ailleurs qu’à prendre l’exemple au cours de notre histoire littéraire à nous autres des écrits qui ont parsemé les années 1940-45 avec lesquels on nous rebat les oreilles encore maintenant en les appelant œuvres de collabos pour n’pas avoir de doutes sur la neutralité impossible d’une œuvre d’art conçue dans un pays qui en domine ou asservit un autre et dans la situation d’occupation d’appartheid de guerre civile etc…
Et j’n’ai pas besoin de la caution de quelque gugusse que ce soit pour savoir que le sort et la destinée d’un être humain vivant souffrant désespérant à l’autre bout du monde me concernent sacrément plus que n’importe lequel de mes bouquins et que ça m’est physiquement pas pensable de rappliquer à un Salon où l’invité est de ceux qui en empêchent d’autres d’exister sur leur terre et de disposer d’eux-mêmes dans la dignité l’intégrité et la liberté depuis des années… ça alors !
Cette décision c’est celle de l’être humain que je suis et de l’écrivaine que j’essaie de devenir chaque jour et même si celle-là est une totale inconnue marginale et tout c’que vous voulez c’est essentiel pour moi comme acte et comme ressenti… Bien sûr qu’on n’arrêtera pas de s’poser des questions sur les moyens qu’on a nous autres que la guerre la mort la haine débectent trop… pour agir contre elles mais on n’peut pas parce qu’on est des “ artistes ” regarder tout ça du dessus ou du dehors… se fiche de la barbarie qui zigouille et traite en esclaves des tas d’êtres humains et se fringuer du silence de la vertu ou de l’indifférence…
Un enfant un être humain un peuple privés de leur devenir m’empêcheront à l’infini chiennement de rêver…
“ Oh ! mon corps, fais de moi toujours un homme qui interroge. ” Frantz Fanon
A
suivre...
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