Partager l'article ! Petites chroniques: Ma machine à écrire s’appelle Calamity Jane… Samedi, 9 février 2008 Epinay ...
Ma machine à écrire s’appelle Calamity Jane…
Samedi, 9 février 2008 Epinay
Journal d’un vieux dégueulasse Charles Bukowski Ed. Grasset, 2007
“ il n’y a qu’une chose qui convienne à un écrivain : la SOLITUDE devant sa machine à écrire. un écrivain qui descend dans la rue est un écrivain qui ne sait rien de la rue. j’ai fréquenté assez d’usines, de bordels, de prisons, de parcs et d’orateurs publics pour remplir la vie de cent hommes. descendre dans la rue quand on a un NOM, c’est choisir la facilité ( … ) QUAND VOUS LÂCHEZ VOTRE MACHINE Á ÉCRIRE ? VOUS LÂCHEZ VOTRE FUSIL AUTOMATIQUE. ET LES RATS RAPPLIQUENT AUSSITÔT. ”
Je vous ai déjà parlé de Bukowski… Vous savez que c’est un écrivain et d’abord un mec qui écrit des poèmes qui me fait entrer en transe d’écriture… Je dis “ qui écrit des poèmes ” et pas “ un poète ” parc’que j’crois bien que Buko comme l’appelaient ses potes n’aimerait pas même dans les profondeurs marines où il se balade qu’on lui balance ce genre de titre…
Quand j’ai commencé à écrire pour de bon y’a dix ans de ça avec l’idée que “ ça ” allait continuer… je gribouillais mes pages sur des cahiers très gros grand format à petits carreaux où je recollais des pages par-dessus et je les tapais à la machine avec deux doigts c’était nul une petite machine qui avait pas toutes ses touches rien d’original la plupart des écrivains ont connu “ ça ” je l’avais achetée d’occasion pas cher et c’était formidable… J’ai écrit mes premiers articles où je causais avec des écrivains d’Algérie là-dessus… C’était juste avant d’être empoisonnée avec les ordinateurs à l’époque c’était possible de taper son article avec deux doigts sur les touches qui grinçaient le bonheur !… et de les envoyer à des revues où y’avait encore des gens à lorgnons qui les lisaient comme pour Buko…
A l’époque je n’savais pas c’que ça voulait dire être écrivain pas sûr que je l’sache mieux aujourd’hui et ma machine à écrire clopin-clopant s’appelait
Calamity Jane… Probable que les types comme Buko ont pas besoin de refiler un nom à leur machine à écrire et qu’ils tapent direct clic-clac ! clic-clac ! ce qui leur vient dans la
tronche sans passer par tout un tas de bouts de paplars qui remplissent leur territoire à force qu’on finit par habiter dedans enfin ils ont pas de maison de papier eux et leurs doigts sont comme
les doigts d’un pianiste ils en jouent tous de l’instrument c’est un métier quoi… ça s’apprend l’écriture… contrairement à c’que s’imaginent les baveux bavards qui nous polluent…
J’vous disais que ma machine à écrire s’appelait Calamity Jane… à l’époque je n’connaissais pas son histoire à Calamity mais je kiffais bien son
nom et les photos que j’avais vues d’elle me bottaient alors je me la suis inventée comme je fais toujours je lui ai brossé machiné trituré un personnage comme je croyais qu’elle était dans la
réalité une sorte de squaw blanche du côté des Indiens une meuf rebelle qui se pointait dans les bars avec sa Winchester et que les mecs faisaient pas suer… ta ta ta ta ta !… comme la p’tite
machine à écrire quoi… Je me la suis arrangée quoi et maintenant elle crèche dans mes bouquins Calamity Jane comme vous savez clic-clac !…
Y a dix ans j’écrivais dans ma piaule sur la table basse couverte de paperasses assise par terre au centre d’un tapis fait de bouts de tissus tressés bleus où y’avait toujours des tas d’bouquins qui traînaient… Y a dix ans je n’connaissais pas Bukowski c’était terrible j’étais dans une sorte d’enfance de l’écriture comme un être qui vient de naître au cœur d’un jardin grouillant de citronniers et d’orangers et qui bondit avec la jubilation de l’émerveillement d’un mot l’autre en sautant Hop ! par-dessus la touche manquante de Calamity Jane je crois que c’était le “ e ” mais ça n’avait pas d’importance… clic-clac ! clic-clac !…
Y a dix ans je n’savais rien de c’que ça veut dire avoir un NOM dans l’écriture ou dans n’importe quoi j’n’avais pas idée qu’une chose comme ça puisse occuper les gens mais les rats j’pouvais en causer vu que ç’en était plein et de toutes les catégories là d’où je sortais et les seuls qui n’me faisaient pas peur et que j’avais plutôt à la bonne c’était les rats des poubelles dans nos quartiers hier y’a pas longtemps… j’étais môme et j’les matais des petits maigres le poil ras et roux sous le ventre et les pattes courtes pour bien s’aggriper et toujours prêts à la castagne…
Ouais les rats des poubelles ils m’accompagnent quand je zone la nuit des heures sur black bitume quand je descends dans la rue avec la frangine angoisse
dessous mon cuir épais il me protège avec son odeur de graisse et d’incendies les rats les autres les dangereux ne m’approchent pas… je marche des heures qu’elle me lâche la peau de ses griffes
ardentes les trottoirs malaise les recoins louches qui puent la pisse et la mort et les bistrots où juste avant qu’la nuit se tire y’a le pire qu’y attend dans Macadam city blues j’les ai bien
fréquentés…
Alors Calamity Jane quand je rentrais à l’aube tranquille son corps gris métal luisant vautré qui roupillait au milieu d’la table basse avec le petit tas à côté de pages picorées de signes sauf le “ e ” Hop ! faudra pas oublier de le rajouter au stylo noir… c’était bon comme le café brûlant dans le bol un peu cassé et la lampe penchée on dirait une vieille au-dessus de nous qui veille je m’y mettais direct clic-clac ! clic-clac ! cette écriture de l’aube c’était la meilleure celle du retour à la vie au creux d’mon gourbi où personne allait venir me taper sur l’épaule et me reluquer avec l’air qu’ils ont de sales lascars qui font peur les vieux macs de la nuit j’en ai croisé plein tous le même discours… si j’voulais de la poudre j’avais qu’à les suivre ils détaillaient la marchandise le prix de la viande à l’époque j’vais 40 piges mais le museau frais…
C’qu’il peut avoir raison Hank moi aussi j’ai erré dans l’dessous des strings de la ville de jour comme de nuit vu qu’j’avais choisi mon camp celui de la rue
les gens de ma famille avant ils étaient ouvriers et moi le jour sur la mobylette la bleue vous savez… la banlieue tous les quartiers de la zone comment je les ai traversés funambule fulgurant
dans les tranchées de pluie qui giclent antre les journaux rue de Réaumur les labos photos de Bonne Nouvelle et les agences de pub de Neuilly les boîtes de prise de vue d’Ivry de Fontenay de
Boulogne… Coursier pour ceux qui n’connaissent pas c’est le lumpen bien pire que l’usine et ses trois huit… alcoolos semi cloches camés et dealers anciens chauffeurs poids-lourds trop vieux
anciens tôlards et tous les zonards comme nous mômes des banlieues qui n’rêvaient que de s’payer une bécane et Hop !… Easy Rider Paris banlieue c’était nous !…
Et la nuit je repartais sur mes baskets rouges me gaver d’images d’histoires et de cafés-crèmes dans
les bistrots qui ne fermaient qu’au petit jour pour écouter causer les gens… C’qu’il avait raison Hank… y’a dix piges que j’me suis mise à écrire pour de bon… à écrire tout l’temps quoi vous
comprenez ? C’est là que Calamity Jane et moi on a commencé à faire une sacrée bande de massacreuses de papier solitaires à donf parc’qu’y avait pas moyen qu’ça soit autrement…
L’écriture vite fait deux doigts sur les touches clic-clac ! clic-clac !… ça a rempli toute ma vie… Mes premières chroniques avec les écrivains
algériens des heures pour les taper parfois je m’endormais la joue appuyée sur les touches noires de Calamity Jane je me réveillais en sursaut mes notes comme des draps chiffonnés sous la lampe
la cafetière à portée de paluche je la vidais et je la remplissais trois fois dans la nuit si je ne sortais pas… Je jubilais de sentir les mots leur parfum de citrons et d’oranges c’était ma
revanche je la tenais là je la célébrais je la serrais au creux de mes paumes ravie d’avoir largué les études au gré de seventies pour partir inventer un monde différent…
Mes premières chroniques je faisais comme Hank je les envoyais aux journaux aux revues… Calamity Jane sous sa carapace grise luisante et son clavier à
répétition ta ta ta ta ta ! ou bien clic-clac ! clic-clac ! clic-clac !… comme vous voulez… ça me donnait la sensation physique d’exister d’être là à l’intérieur de ma peau
d’enfant écrivain sous la lampe alors que j’existais si peu presque pas.
Un enfant
écrivain de 40 balais avec l’humilité et la rage de ceux qui appartiennent à certains milieux… les journaux les revues je les connaissais de l’autre côté du côté des escaliers des paillassons et
de la mobylette bleue les semelles des baskets qui dégueulaient l’eau des jours de pluie… les gens qui étaient derrière la porte comment ils me regardaient il faudra que j’écrive tout ça… ta ta
ta ta ta ta !
Entre les caniveaux et les pneus des bagnoles qui m’aspergeaient flaouch… flaouch !… je fonçais sur la mobylette bleue en donnat des coups de pied dans les virages vlim vloum ! j’avais 20 berges je m’éclatais plus vite toujours plus vite… on pouvait mourir nous on n’vieillirait pas on était des anges sauvages aux ailes coupées vlim vloum !… et encore ! J’apprenais la vie d’en bas pour une fille dans ces années-là c’était un milieu de mecs plutôt pourraves… ça te donnait une idée de c’que c’est qu’la zermi et pas en couleur… du noir et blanc rien que du noir et blanc… faut pas croire…
Des poteaux qui sont morts d’overdose ou qui se sont explosés sur les parechocs d’un camion y’en a eu trop à c’t’époque… ils se sont consumés pareils à des soleils raouf !… d’un coup ils étincelaient et Hop ! c’était la nuit…
Clic-clac ! clic-clac ! faudra que j’écrive tout ça une sorte de témoignage d’un monde qui existe plus… c’est pas si loin mais ça existe plus notre enfance feu de bengale elle a cramé c’était beau… Clic-clac ! clic-clac !… dès que je veux parler d’eux mes copains morts le sable crisse sous les pneus de la mob je glisse sur les pavés luisants de lune vlim vloum !… je peux pas… avec des mots comme ceux de Hank j’y arriverais ?… des jappements… ouaouf !… ouaouf !… faudrait que je remonte jusqu’à eux la gueule pleine d’écume… ouaouf !… ouaouf !… que je lape leur mémoire mouillée… souillée… c’est d’la bonté qu’y faudrait… d’la bonté d’animal attaché à sa carriole d’enterrement et qui tire tire… et qui n’sait pas…
Mes copains morts c’est pour eux que j’écris… Clic-clac ! clic-clac !… pour ma chienne Bonie aussi à 4 heures du mat quand je l’ai emballée dans une couverture avant de la porter entre les bras de la brouette … elle pesait trop lourd… ouaouf !… ouaouf !… elle aussi dans le jardin des citronniers et des orangers elle est partie et elle m’a pas quittée… Hop ! Hop !… deux petits bonds joyeux sur le clavier noir de Calamity Jane et vas-y… ouaouf !… ouaouf !…
Ouais il avait raison Hank… avec Calamity Jane j’ai conquis la dignité des solitaires celle qui se compte en fragments d’étoiles tombées des heures d’écriture dans le tamis de nos doigts pas habitués à ce genre de pépites…
Bien sûr les rats ils finissent toujours par revenir… les gros les gras ceux qui dealent aux fils d’ouvriers des kilomètres de vie à crédit… mais c’est vrai qu’avec ce flingue-là on peut descendre dans la rue… demain… et leur faire leur fête enfin aux rats… une bonne fois… ta ta ta ta ta !… Clic-clac ! clic-clac !… ouaouf ! ouaouf !… Comme vous voulez…
Commentaires