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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Mardi 24 janvier 2006 2 24 /01 /Jan /2006 01:32

      C’était Novembre encore de par le monde…

      Il a neigé très fort ce jour-là pendant que la nuit laissait tomber ses vieilles nippes sur nous. Il a neigé très fort dans les rues et ça a transformé Macadam black parkings et murailles de lave en un édredon dont les plumes givraient aussitôt au milieu des draps d’ombre de la Cité Nègre.
      Il a neigé très fort et les réverbères aux halos bourrés d’ailes de noctuelles comme les feus des villages d’Africa rendaient tout ça encore plus effrayant avec ce masque blanc figé pareil à la mort aux yeux couleur du fleuve sur la peau de la Cité Nègre.
      C’est vrai qu’à l’intérieur de la cité ils ont pas eu l’habitude de ça souvent vu que la neige quand elle se pointe de par ici et sûr que c’est une erreur elle dure pas longtemps à cause de la chaleur de c’qui couve sous la lave. Pfuitt… pfuitt…
      C’est vrai que cette année elle a commencé à ramener les plumes de son édredon troué par malveillance alors que c’était pas du tout l’hiver et qu’il a fallu partir à l’entraînement les matins roux d’automne qui sont les mêmes que tu vives dans la zone ou pas avec ses flocons de coton gelé qui entrent sous la capuche du jogging et que c’est pas possible de les virer de là.

      C’était Novembre encore un peu de par le monde…

      Déjà qu’ils aiment pas trop ça sortir du ghetto à l’aube à force d’avoir vu leurs vieux se tirer du pieux dans le ventre de la nuit noire les paupières bouffies comme des têtes de chauve-souris le café noir à peine avalé et les fringues tu les remets pareil à la veille parc’que la force d’en prendre d’autres tu l’as pas et tes pieds sur les trottoirs bitume de la cité ils cognent… ta-ta-ta-ta… jusqu’à l’arrêt du bus… le premier…
      Non… sortir à l’aube du ghetto ils aiment pas vu qu’ici cette heure-là elle n’a rien de la poussière ocre rose mouillée sur la peau nègre d’Africa au cœur de la savane écarlate quand ça commence à chauffer un peu et que l’odeur elle suit d’herbes brûlées et d’épices froides et que les animaux se réveillent en se frottant contre la terre comme leur ont raconté leurs vieux.
      Et pourtant ça fait depuis qu’ils ont l’âge des mômes qui vont chercher le pain qu’ils ont commencé à lutter de leur corps de jeunes guerriers capables de courir durant des heures le long des pistes rouge cinabre et sang contre la brûlure des ailes de noctuelles qui marquaient leurs muscles tendus de petites coupures cuisantes.
      Oui… ça a commencé tôt ce rituel d’initiation et c’était bien pour eux car ça leur a donné une arme redoutable et beaucoup plus subtile face aux gamins blancs que les cailloux qu’ils ramassent pour se défendre des plus grands qui les attendent à la sortie de l’impasse et dont rien ni personne ne va les défendre.

      C’était Novembre de par le monde…

      Il a neigé très fort ce jour-là et personne ne sait quelle idée est venue dans la tête des gamins blacks de fabriquer soudain à la place de la piste de glisse un énorme éléphant blanc totem de glace en plongeant leurs mains nues à l’intérieur des tas de flocons qui ont planqué déjà le bas des escaliers et les murailles béton de lave noire jusqu’à pas loin d’un mètre.
      Ici c’est un pays où les choses démesurées elles existent aussi et quand ça commence on n’sait pas du tout par quel moyen on pourrait arrêter ça. L’idée des gamins blacks de construire entre les grilles du ghetto où y a rien qui donne de la grandeur le totem de l’éléphant sacré à la peau d’un gris fragile quasi blanc elle venait de la quantité de neige pas croyable qui a submergé vite fait Macadam black et tous les parkings de la Cité Nègre.
      Y avait pourtant les vieux qui rentraient en déblayant de larges coups de leurs souliers qui avaient dans des temps écrasé les fleurs fragiles des coquelicots les termitières pâles aux parois déjà solides et qui les appelaient pour qu’ils traînent pas dehors à c’t’heure !
Faut dire que c’était pas bien vu qu’ils soient dehors des limites du ghetto à n’importe quelle heure et la nuit alors ça surtout pas… mais quand ils étaient encore au creux du ventre d’Africa leurs vieux ils avaient des nuits violettes et ocre rose qui en finissaient pas de faire la fête sous leurs pieds…

      C’était le printemps encore un peu de par le monde…

      Non… ici c’était pas bien vu que les jeunes s’amusent au milieu des herbes craquantes des terrains vagues rouges et depuis qu’on avait décidé de leur interdire de sortir de la Cité Nègre après l’heure du couvre-feu y avait autour des grillages dehors des vigiles armés de leurs guns et de leurs flash balls qui les guettaient pour entamer avec eux une partie de chasse cruelle au cas où ils auraient été assez fous pour ne pas écouter les recommandations de leurs vieux.

      C’était Novembre de par le monde…

      Et encore plus de ce côté-ci de la terre vu qu’on vit depuis les temps d’un peu après leur naissance claquemurés entre les lourdes plaques de lave noire et que la nuit ici même l’été quand ça pétille rouge c’est violent si t’es un Nègre.
      Et surtout un jeune Nègre cousin ! Alors là c’t’encore pire !…
Ce couvre-feu ils l’avaient mis on n’sait plus à quelle occasion qu’on s’est dépêchés d’oublier et ils l’ont laissé parce que quand t’es un Black dans la nuit t’es comme chez toi… tu leur échappes…



      C’était Novembre de par le monde…

      Il a neigé très fort ce jour-là et au moment où ils sont sortis du terrain pour o’entraînement la ville tout autour était étrange… une déesse obscure tatouée blanc… un masque noir sous la neige…
Ça les a fait rire et ils ont couru comme des gamins en criant fort et en se poursuivant vu que les quatre heures d’entraînement c’était plutôt tendu avec les compétitions qui auraient lieu au printemps partout de par le monde… Et s’ils gagnaient ils pourraient enfin quitter le ghetto devenir des seigneurs de guerre qu’on admire sur ce territoire où on n’s’occuperait plus de leur couleur.
      Ils ont couru comme ça en poussant des cris de guerriers vainqueurs en direction de la Cité Nègre et d’un coup brutal ils ont pris les phares d’une voiture de police en plein dans les yeux.

      C’était Novembre de par le monde…

      Il a neigé très fort ce jour-là pendant que la nuit laissait tomber ses vieilles nippes sur nous. Il a neigé très fort dans les rues de la Cité Nègre et ça a rendu tous les chemins les carrefours et les terrains vagues qui l’entourent de leurs derniers enlacements pas reconnaissables.
      Y avait que le large cercle des réverbères et leur halo de noctuelles accrochés aux filaments blancs luisants des grillages et aux palissades qui ressemblaient ce soir-là à des pans de banquises sculptées par les poings fous des vents qui pouvaient faire un repère fixe mais quand on s’éloignait alors c’était la nuit des mondes où ne régnaient que la frayeur et la solitude comme deux énormes gongs de cuivre sur lesquels frappaient des êtres sans tendresse. Boum… boum… rata ta ta boum !…

      C’était le printemps encore un peu de par le monde…

      Ils étaient deux jeunes Blacks qui sortaient de l’entraînement et ils riaient en se poursuivant certains que pas une antilope débusquée au cœur de la savane rouge pouvait leur échapper à la course… Deux jeunes Blacks au torse de guerriers couvert d’étoiles de sueur et prêts à conquérir d’autres grandes cités de par le monde… Deux jeunes Blacks qui rentraient à la Cité Nègre en culbutant les termitières de neige gelée à la carapace de lucioles d’argent mat de joyeux coups de pieds et ils ont pris brutal les phares d’une voiture de police en plein dans les yeux…

      C’était Novembre de par le monde…

      Rapides cinq types armés de guns et de flash balls ont bondi de là-d’dans prêts à rigoler un peu comme ils font à chaque fois qu’ils tombent sur de jeunes Blacks dans un coin où y a personne qui peut survenir et qu’ils sont sûrs d’entreprendre une chasse fructueuse.
      Il a neigé très fort ce jour-là et de l’autre côté des grillages de la Cité Nègre pas du tout loin d’eux le totem de l’éléphant au corps de givre avait pris des proportions incroyables et le froid qui marchait sur lui en faisait lentement une présence terrible et inquiétante que le halo des réverbères environnait de feu.
      En voyant les cinq types hérissés de leurs piquants d’acier sombres se précipiter sur eux les deux jeunes garçons blacks ont retrouvé l’aisance de la course dans leurs pieds chaussés de baskets de couleurs vives et ils se sont enfuis du côté de la nuit.
      Vitale présence savait que rien ne pourrait les arrêter quand ils sont entrés dans l’impasse obscure qui menait tout droit aux entrepôts frigorifiques de viande où de lourds paquets d’animaux morts et de grandes quantités de viande d’éléphants blancs attendaient que les camions du marché de gros viennent se charger d’eux.

      C’était le printemps encore un peu de par le monde…

      Peut-être les parfums très forts venus des fleuves et des marigots aux colliers de villages roux et blancs le soir… Peut-être les couleurs qui incendiaient le tronc des baobabs… Peut-être les appels et les cris au creux des gorges qui guettaient la transe du tam-tam d’Africa pour entrer dans la fête…

      Oui… tout ça c’était « vitale présence » mais la neige qui était tombée très fort ce jour-là avait tout effacé de leur mémoire.

      C’était Novembre de par le monde…

      Arrivés au fond de l’impasse ils ont escaladé le mur haut de trois mètres qui séparait les bêtes mortes découpées en morceaux durs comme des blocs d’ébène des vivants et ils ont ouvert sans savoir la porte du premier entrepôt frigorifique qu’ils ont trouvé sous leurs doigts qui ne sentaient plus que les dents du froid en eux.
      C’est à l’aube que l’homme vêtu d’une épaisse blouse de coton blanc avec la capuche qui le faisait ressembler à un voyageur du désert les a trouvés blottis l’un contre l’autre au milieu des monceaux de quartiers d’éléphants gelés qui leur faisaient une muraille étincelante comme une banquise tagguée de fines traînées d’herbes rouges et sang.
      Quand il a allumé toutes les lampes de l’entrepôt persuadé qu’il était victime d’une mauvaise vision due à ce qu’il venait à peine de sortir du sommeil avec un peu de café et de vin rouge il a vu avec de la frayeur et du désarroi que leurs visages saupoudrés d’une brume de givre pâle avaient la beauté immobile et ancienne de deux masques noirs sous la neige.
      Quand les gamins Blacks de la Cité Nègre sont descendus pour l’école l’éléphant totem sacré de glace à la peau ridée de griffures légères qui dessinaient des paysages inconnus d’un gris fragile quasi blanc dont la carcasse géante arrivait la veille au second étage d’un des blocks avait disparu. Il ne restait de lui que de petits cratères creusés par ses énormes pattes dans la croûte de neige gelée… de petits cratères creusés à l’intérieur de Macadam black qui étaient curieusement remplis chacun de couleur.
      Et ceux qui ont suivi ce chemin de traces multicolores affirment tous qu’elles finissent par se perdre à l’extrémité du dernier terrain vague en direction du Sud et qu’on peut ramasser au creux de chacune d’elle autant qu’on en veut des poudres de couleurs comme on s’en sert pour dessiner sur les maisons d’argile blanche d’Africa.

      Alors on peut croire que ce sera encore un peu le printemps un jour de par le monde…

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Banlieues
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