Partager l'article ! Deux masques noirs sous la neige suite: C'était le printemps ...
C'était le printemps encore une fois de par le monde...
« Vitale présence »… c’est le nom qu’ils se donnent entre eux les jeunes Blacks qui habitent la Cité Nègre aux murs recouverts de lave noire d’où ils partent le matin très tôt alors que les fenêtres des blocks ressemblent à de petits lagons d’eau claire où se refléte la brume orangée dès que c’est un peu le printemps et que tous les autres autour d’eux dorment sous la lourde fourrure des rêves traquée par les maîtres des lieux.
Les quelques années misères plus tôt où leurs vieux étaient arrivés dans les cités d’ici et où il n’y avait déjà plus rien à faire avec ses mains de ce que faisaient les anciens parmi les odeur du charbon mouillé frais et des coulées de fonte qui fuyaient rouge des fûts immenses ce qui les a rendus aussi puissants que des guerriers au torse d’arbre baobab ou niungo couvert de scarifications… les quelques années misères sont loin d’eux comme les grandes étendues de savane encore sauvage.
Il faut dire que vite fait les cités de ce côté-ci qui ont eu l’air y’a des temps de flagrantes brousses qu’on regardait s’incendier de flammèches d’or et ça crépitait au large des palissades après les espaces coupés en petits carrés tranquilles des jardins ouvriers vu que des terrains vagues où des troupeaux de chiens errants menaient la chasse aux fouines et aux renards y en avait plein… oui… faut dire que vite fait on les a séparés de la terre en les travestissant d’une pelisse de goudron noir indélébile.
C’était le printemps encore une fois de par le monde…
Au départ leurs vieux ils ont pas vu la différence d’avec Africa sauf pour ce qui est du paysage flamboyant de là-bas et de ces épouvantables froidures qui tournoient ici en vrombissant de silence aux ailes ferrailles transies dans les vibrantes forges et se posent sur leurs épaules couvertes de boubous légers de couleurs vives comme des noctuelles de cendres claires presque blanches.
Au début… non… rien vu ou à peine… c’était encore des ruelles macadam ouvertes sur des vergers semblables à de riches tissus à l’abandon ou sur des friches qui se tissaient de coquelicots et de mûres saignant noir et sucre à l’automne.
Au début… leurs vieux… ils ont imaginé des espaces où leurs corps pourraient se libérer des sueurs du jour dans la course avec les grands vents entre les usines qui les rongent de leurs dents lentes et les baraques où ils créchent sur des paillasses rêches…
Au début… leurs vieux… se libérer de cet esclavage-là par le plaisir des jeux au long des corridors criblés de ces floraisons fragiles que leurs pieds écrasent en retombant et des mains écorchées sur les peaux et les cordes tendues où elles glissent graves et légères parmi les vents… pfuitt… pfuitt…tam-tam-ratatatam…
Au départ leurs vieux ne vivaient pas comme eux depuis qu’ils se souviennent à l’intérieur du ghetto que le grillage a séparé des gens d’ici bien avant leur naissance et qu’on appelait déjà la Cité Nègre.
C’était le printemps encore un peu de par le monde…
C’est vrai qu’ils se retrouvent en bas des blocks de lave noire qui sont rien qu’à eux vu qu’ailleurs on n’les veut pas et qu’c’est là qu’ils ont appris les rites des sociétés d’ici ensemble comme ils sont toujours et comme on l’a décidé à leur place.
Pour eux y’a eu de folle étendue de savane sauvage et de villages aux éléphants sacrés la peau ridée de griffures légères qui dessinent des paysages inconnus d’un gris fragile quasi blanc que dans les histoires que leurs ont raconté leurs vieux.
Oui… y’a rien eu d’autre ici qui puisse les faire rêver pour sûr…
Mais « vitale présence » a pris le relais de ces origines qui sont plus que des traces à l’intérieur loin… drôlement loin… peut-être des parfums très forts venus des fleuves et des marigots aux colliers de villages roux et blancs le soir… peut-être des couleurs qui incendient les troncs des baobabs… des appels et des cris au creux des gorges qui attendent la transe du tam-tam d’Africa pour entrer dans la fête…
Oui… tout ça c’est « vitale présence » au centre de leurs torses de guerriers que les scarifications ne protégeent plus et le long de leurs jambes qui n’ont pas pu se mesurer avec l’antilope et le lynx ni entrer en êtres fiers et libres dans le combat de la vie solitaire. Pour eux les jeunes des cités d’ici y’a eu de la fraude dès l’origine faut le dire car on n’leur a pas donné le choix.
La fraude c’est d’abord d’habiter à l’intérieur de la Cité Nègre avec les autres qui sont tes cousins et d’être ensemble à discuter en bas des blocks comment faire pour leur montrer à ceux du dehors… ceux qui ont pas des grillages qui les gardent d’aller se mélanger… leur montrer qu’on a dessous la peau l’élan des grands vents qui portent plus loin que les pieds des gens d’ici et la vigueur du sang des guerriers aux scarifications faites jadis pour se protéger des désirs hostiles.
La fraude c’est de commencer à courir de l’autre côté de la zone d’herbe craquante et brûlée qui délimite le territoire de la Cité Nègre au milieu des mômes blancs qui ont les fringues avec les marques que toi tu as pas et qu’ils te narguent mais déjà tu les largues à la première échancrure des palissades vu qu’y n’savent courir que sur black bitume et que les égratignures des terrains vagues n’sont qu’à toi.
La fraude c’est de commencer à croire que tu peux leur ressembler vu que sur les terrains de l’école aux cendres grises légères quasi blanches tu te mesures à eux et que c’est toi pour une fois qui éveilles le regard déjà affranchi des types qui te matent dans les vestiaires avec curiosité et presque de la bienveillance pareille à celle de l’instit quand tu racontes au centre des cousins qui t’entourent les histoires d’Africa que disent parfois tes vieux avec la nostalgie sur leurs lèvres humides.
Mais toi au fond tu sais bien que tu appartiens à la coulée de sang qui a séché sur l’herbe des terrains vagues de la Cité Nègre… Tout i appartiens aux rêves d’Africa sur lesquels veillent les éléphants sacrés dont la peau est ridée de griffures légères qui dessinent des paysages inconnus d’un gris fragile quasi blanc.
C’était le printemps encore une fois de par le monde
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