Partager l'article ! Mai 68 Témoignage: Mai 68 Sous les pavés… nos rêves… Pour le prochain numéro de nos Cahiers des Diab ...
Mai 68
Sous les pavés… nos rêves…
Pour le prochain numéro de nos Cahiers des Diables bleus
nous avons choisi de fêter les 40 piges de Mai 68 qui dans nos rêves et dans nos
coeurs n'a pas vieilli d'un poil...
Marie Virolle qui est une copine d'écriture et de moments très oufs nous a offert ce joli témoignage dont voici un avant-goût ici...
puisque le printemps c'est pour bientôt...
Marie avait 19 ans en 1968 elle était étudiante et elle a vécu ces moments de joie et d'utopies magiques ces moments de révoltes et d'intelligence de poésie et d'invention en plein coeur du grand
incendie parisien...
Voici Mai comme nous l'avons enchanté de nos désirs plus vivant que jamais...
La musique des grilles… et Beethoven…
A l’époque j’étais étudiante, j’avais 19 ans et j’étais à Paris pour la première fois de ma vie. Donc tu t’imagines que je suis tombée en plein dans ce mouvement extraordinaire et que je m’y suis bien sûr impliquée. Peut-être pas tout à fait du bon côté parce que j’étais pas gauchiste, je venais tout juste de découvrir que le parti communiste était un parti révolutionnaire… venant de ma province profonde où le gauchisme n’était pas très implanté… Je me suis retrouvée plutôt dans la mouvance des cocos comme on dit mais avec les oreilles bien ouvertes sur tout le reste…
Je passais les nuits à faire des piquets de grève à la Fac de Jussieu parce qu’à l’époque j’étais en classe préparatoire et c’est là-bas qu’on avait notre QG donc on gardait la Fac amiantée et à l’époque on ne savait même pas qu’elle l’était… On y passait nos nuits et nos jours pour pas que les flics rentrent dans la Fac et fallait pas laisser les lieux à l’abandon… On était nombreux et c’était la période des discussions sans fin ! De ma vie je crois que j’ai jamais autant discuté et c’est là que j’ai appris à être bavarde car comme tu le sais je parle beaucoup…
Mais franchement Mai 68 c’était aussi la culture de la parole politique qui certainement ne voulait rien dire souvent mais où on a fait nos classes pour comprendre un peu comment fonctionnait la société et essayer de la décortiquer… C’était des discussions étayées sur des livres : Lénine, Trotski… on lisait beaucoup ce genre de littérature qui nous paraît aujourd’hui assez indigeste mais qui à l’époque était une référence obligée. Fallait lire des trucs du genre Que faire ? de Lénine… enfin il me semble me souvenir parce que j’ai même oublié les titres !
C’était surtout des discussions à la Fac entre des gens qui étaient politisés vraiment : y avait les maoïstes, les trotskistes, les gens de la mouvance de Lutte Ouvrière, y avait des anars, on était entre gens de gauche extrême et en face de nous les autres qui étaient mobilisés c’était les fascos… c’est-à-dire qu’il n’y avait pas trop de milieu… Au fond le PC et l’UEC l’Union des Etudiants Communistes et les JC étaient le milieu de l’époque… les autres étaient absents de la scène, ils regardaient en spectateurs…
Je me suis régalée à faire mes apprentissages politiques à 19 ans venant de ma province… si j’avais été à Paris j’aurais peut-être été plus éveillée… et en même temps parallèlement la révolution sexuelle bien sûr…Y avait beaucoup de beaux garçons qui étaient très assoiffés de drague dans ces assemblées-là et je pense qu’il y avait pas mal de séances politiques qui cachaient d’autres choses et j’ai eu plusieurs expériences ce qui était assez nouveau et tout ça fonctionnait ensemble…
Les militants étaient assez machos je dois le dire et il y avait des filles qui commençaient à dire que c’était bien joli de prêcher la révolution dans le
monde mais si on ne la pratiquait pas pour soi même dans son environnement et notamment dans ses relations avec sa compagne ou sa copine c’est qu’on était un foutu hypocrite… Donc y avait des
embryons féministes aussi mais qui n’étaient pas encore organisés ni virulents puisqu’il a fallu attendre pour ma part 71 ou 72 pour que je m’acoquine avec des féministes autour des mouvements
pour la liberté de l’avortement.
A part les piquets de grève à Jussieu j’avais une chambre dans le 17ème où je revenais quand même de temps en temps et ça faisait une sacrée trotte… donc comme y avait plus rien pour marcher à roue sauf les vélos et qu’on n’en avait pas… je ne sais pas pourquoi… eh bien on marchait à pieds… c’était environ 15 bons kilomètres aller-retour… enfin c’était long et c’était intéressant parce que Paris était une ville très différence de ce qu’on pouvait connaître habituellement…
Y avait des poubelles qui s’amoncelaient jusqu’au premier étage des maisons… les gens sortaient peu parce qu’il y avait tout le temps des échauffourées surtout dans le centre de Paris et elles étaient imprévisibles parce que les groupes gauchistes comme on les appelait déjà fomentaient des petits foyers qui surgissaient dans les petites rues du 5ème, du 6ème, voire sur les Quais de la Seine, Boulevard Saint-Germain… Les gens n’osaient pas trop sortir et ça faisait un peu ville morte et je me rappelle ce bruit incroyable que ça faisait les grilles des arbres qu’on traînait sur les pavés parce que oui ! oui ! oui ! Messieurs Dames y avait à l’époque des pavés dans le centre de Paris !…
Et quand on était en manifs et que ça commençait à sentir la poudre on arrachait les grilles de ces gros platanes et on les traînait sur les pavés et c’était une musique qui devait ressembler à la musique de la Commune de Paris ou d’autres musiques des époques d’émeutes de révolution ou de soulèvement populaire…
Ce bruit-là est resté pour moi complètement associé à Mai 68 et c’était un bruit assez terrifiant je dois dire quand y avait plusieurs grilles qui étaient
traînées tout le long du Boulevard… c’était impressionnant !…
Je te disais que je marchais beaucoup… qu’y avait les poubelles… qu’y avait aussi des bandes de gens bizarres qu’on appelait les Katangais… je ne sais pas si tout le monde en a la mémoire… Les Katangais étaient des bandes incontrôlables à priori que certains disaient contrôlés par le pouvoir gaulliste pour semer un peu la peur et la zizanie… pour que les braves citoyens se resserrent autour du berger comme des bons moutons et que les gens comme moi qui étaient au fond des brebis égarées comme moi ou comme d’autres reçoivent de temps en temps des petits avertissements… Donc les Katangais étaient assez avant-gardistes… ils portaient des pataugas et des tenues vestimentaires qu’on retrouverait chez les Skins ou des gens comme ça…
Y avait plus de postes, y avait plus de banques, y avait plus de sous… on ne pouvait plus retirer d’argent nulle part alors on volait dans les magasins… Moi je volais dans les Monoprix des boîtes de pâté… je le confesse… je l’avoue… on volait pour survivre parce que c’était un peu un état de siège et c’était chouette pour ça aussi…
Du côté des étudiants Jussieu c’était quand même merdique faut bien le dire… c’est un environnement déplaisant… par contre en Mai 68 le haut lieu c’était la Sorbonne alors souvent on s’échappait de Jussieu quand on était pas de tour de grève pour aller voir ce qu’y s’y passait… Et là il se passait des choses incroyables ! D’abord des AG avec des gens qui sont devenus célèbres depuis… qui sont devenus des ministres socialistes pour certains d’entre eux qu’à l’époque on considérait comme des camarades tout simplement… C’était des beaux esprits déjà à leur façon et au lieu d’être devenus des marginaux ils sont devenus des tenants du pouvoir… ce qui est au fond le destin de la plupart des révolutions malheureusement…
Par exemple une fois je me rappelle que dans le grand hall de la Sorbonne y avait un piano à queue qui avait été traîné là par des gens qui avaient déserté les amphis et qui faisaient la grève contre les mandarins… et qui s’étaient appropriés le piano… l’avaient mis au milieu pour que tout le monde en profite et les virtuoses jouaient… Et je me souviens qu’une fois j’entre dans la Sorbonne et j’entends ces flots de musique… c’était La Passionata de Beethoven… et je peux te dire que dans une université livrée à ses étudiants entendre librement au milieu d’une galerie un étudiant dont on ne sait même pas qui il est te donner t’offrir cette musique comme ça ça avait quelque chose de radieux…
Tu vois au fond Mai 68 pour moi c’est des bruits… le bruit des grilles… La Passionata de Beethoven… mais ça n’est pas que ça…
Commentaires