Partager l'article ! Le chien indigène:   ...
De la part du chien indigène suite...
Ecoute… écoute…
- C’est pas vrai… mais quel foutu pays de…
C’est la melma ma grand-mère qui râle le cul dans son frigidaire en quête d’une banquise et d’une famille d’ours blancs qui la recouvre de neige. Pas qu'elle soit sale… oh non mais la chaleur !… C'est pas vrai… Elle s'installe elle et son énorme derrière d'Ogresse à l’intérieur du frigidaire de l'hôtel tout le temps de la grande chaleur pour ne pas fondre. Parce que quand ça vient la chaleur sur l’oasis… on ne peut pas s’attendre à ce que ça passe de si tôt. La chaleur est la principale ennemie de la grand-mère coloniale. Comme vous savez…
Par la cause des chaises de fer que mon père a obligé Lakhdar l’Arabe à peindre en jaune on est la risée des hommes de l’oasis. La risée du vent de sable qui bouffe les réserves du frigidaire. Qui boit l’eau du narguilé. Qui s’assoit sur la queue du chien indigène. On est la risée des sauterelles qui éteignent les lampes dans la tête des hommes arabes aussi. Les sauterelles d’acier.
Gentiment sous le burnous ils ont regardé avec de la compréhension les Arabes de l'oasis. Comme ils regardent indifférents la sueur sur les poignets de mon père goutte à goutte. C’est peut-être pour du théâtre ?… Suer l'burnous… qu'elle dit la melma ? Mais les Arabes ils ne suent pas… Ils attendent pour voir la suite… Après les chaises jaune citron ce sera quoi ? Y a déjà le décor… et le texte il est bien écrit quelque part… S’il y a le texte alors on peut savoir comment ça va finir… A moins que ça ne soit de l’improvisation… Les Arabes ils rigolent un peu… gentiment… Comme ça… Même Lakhdar il a essayé d’intervenir en donnant la parole du vieil Arabe sage qu’il est.
- Mais malem… y’a déjà l’soleil…
- C’est pas vrai… il a répondu mon père… tu vas pas me donner des conseils maintenant ?
Pour le coup on est aussi la risée des Européens qui habitent les bunkers blancs semblable au nôtre. On est la risée de tout le monde d’ailleurs. Et même le chien indigène qui ne s’occupe de rien d’ordinaire a marqué un temps d’arrêt devant le bataillon des chaises jaune citron et tournant la tête de gauche puis de droite… Intéressé il s’est assis sur sa queue parce que ça brille comme si c’était de l’or un peu pali. Certainement il croit que de nobles invités ne vont pas tarder à prendre place. Tous ceux qui habitent les murs de la maison de Lakhdar sont attendus pour le grand festin du désert…
Demain l’oasis ruissellera de lait… de miel… de parfums et de jardins fleuris… Demain il n’y aura plus la tristesse vague ou
l’indifférence dans les yeux des femmes et des hommes de l’oasis… Demain la joie… la joie sauvage…
Et dans les chantiers de la Cité d’ici sur Seine… demain ?…
- Morgane… tu es notre joie ma fille…
Le chien indigène me fourre son museau aux poils secs entre les doigts…
Oui… on est la risée de tout le monde ici… C’est bien mieux. Ainsi on est plus légers que les sauterelles aux ailes d’acier de la lampe. Celles qui ont fracassé le verre. On ne peut vraiment plus dire à quoi on appartient. Avec notre décor jaune guettant des acteurs qui ne viendront pas. Bientôt le décor il retournera aussi dans la malle aux accessoires… Etrangère j’habite le moins possible l’Hôtel-de-l’Europe ou bien alors les cuisines que la melma surveille en poussant son ventre contre les tables. Djeda Fatima de ses petites mains potelées épluche les légumes dans la pièce où on joue chacun le rôle qu’on peut.
- Tu te les es lavées les mains dis… Fatima ?… Hein ! tu es sûre ?…
- Oui melma…
Djeda Fatima rit avec ses dents devant la melma qui tourne autour d’elle consternée.
- Foutu pays !…
Etrangère je suis tout autant que l’esclave noire. Esclave… mon corps qui peignait a rencontré son maître. Le malem. Dévoilé mon corps… par les mains des femmes de la tribu auxquelles il m’a offerte. Elles ricanent en montrant du doigt mes petits seins et mon ventre lisse d’enfant. Mais dans leur regard complice je reconnais notre connivence. Il leur a donné l’ordre de faire de moi une fille à l’âme prisonnière et au corps qu’on pourra un jour acheter. L’esclave noire qui danse sait aussi bien que moi à qui elle doit ses chaînes.
Les illustrations sont de Catherine
Rossi
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