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Le chien indigène suite
Assise au pied du Block trois l’Afrique Morgane renifle les fumées d’usine ocre roses couchées au-dessus des
tours tels de grands chiens gardiens de la ville qui plonge dans la nuit rouge d’été. Ici s’il y a du sable c’est celui des chantiers que les hommes qui ont le même regard indifférent que Lakhdar
retournent luisants de sueur. Ici le sable grimpe jusqu’au ciel entre leurs mains. Ciel brasier bientôt mouillé d’étoiles phares où sommeillent les chiens gardiens de la ville. Demain… pendant
qu’elle dormira Morgane… les hommes au regard semblable à celui de Lakhdar reviendront offrir leur sueur aux remous amers de la ville.
Ecoute… écoute…
Durant tout le trajet de cahot en cahot dans la camionnette à plateau qui nous a déchargés de Biskra à Touggourt au bas de la maison de Lakhdar l’Arabe les gouttes de sueur une à une tombaient sur les poignets de mon père. Il en avait honte. Moi aussi j'avais honte de lui. Mon père l'homme de pas ici. Lakhdar à ses côtés sec et rugueux restait grave. Ses poings fermés étaient des nœuds de pierre. Les poings fermés de Lakhdar n’avaient rien à voir avec sa bonté qui était toujours la même. Sa bonté d’indifférence. Peut-être ils avaient à voir avec l’oubli des jours ou avec l’immobilité froide des déserts.
Moi je ne suais pas. Jamais. Lakhdar ne disait rien. Il regardait l’essuie-glace pousser le sable. Les fleurs de sable. C’était un jour de vent. Roux. Un jour de jappements. Pour la première fois depuis mon arrivée à l’oasis je savais. Je savais que j’allais nous faire du mal… Lakhdar. Zohra. Djeda Fatima… Pas d’autre famille pour Morgane. Je ne veux pas d’autre famille… Je suis devenue la fille de leur tribu. Celle dont le père n’a pas voulu. Celle qu’il avait fait venir ici parce qu’ici on a gardé la mémoire du harem et que ça sera plus facile de la cacher et de la faire se tenir tranquille. Moi… rebelle… je ne suais pas.
Moi… sous le burnous de Lakhdar l’Arabe des glaçons glissaient dans mon sang vif. La femme avec laquelle il m’avait faite se cachait quelque part parmi les replis ardents des ksour… La femme esclave. Quand je lui jetais ces mots au visage il répondait moqueur :
- Tu as vu la couleur de ta peau… et celle de tes cheveux…
Une à une les gouttes de sueur sur ses poignets… Une à une entre ses pieds aussi elles tombaient et formaient de minuscules trous ronds dans le sable qui grimpait à l’assaut de mon cœur… Morgane… la fille du malem de l’Hôtel-de-l’Europe-de-l’oasis-de-Biskra…
Ecoute… écoute…
Seule djeda Fatima parvenait à démêler ma tignasse pollen crépue. La melma ma grand-mère trop grosse pour qu’on prenne au sérieux sa méchanceté et ses cris - elle pensait toujours que les Arabes cherchaient à la voler - luttait contre le sable avec ses dents. Plus forte que le sable la caravane des sauterelles en flèche avait cerné l’oasis. Craque leur corset contre la lampe qui vacille et s’éteint. La melma les yeux fermés tentait avec hargne de retrouver son centre de gravité en glissant sur le jus vert et sucré des sauterelles écrabouillées par milliers. Ecrabouillées encore par les roues de la camionnette à plateau. A chaque tour de roue écrabouillées. Nuit noire.
La melma ma grand-mère ne touchait plus à mes cheveux de djinia. Seule djeda Fatima… seule elle connaissait les mots pour rallumer la lampe. Les mots des Nuits sacrées sur ses lèvres tatoués comme des perles d’eau.
Quand on est arrivés au milieu du serpent de poussière près de la maison de Lakhdar l’Arabe tout avait été balayé et lavé malgré le sable souillé pour nous accueillir. Quand on est arrivés… Lakhdar il a porté lui-même les toiles que j’avais récupérées à l’Hôtel-de-l’Europe - l'hôtel de mon père le malem - sur la terrasse qui transpirait une odeur fraîche de petit lait. Il les a portées une à une comme les gouttes de sueur de mon père.
Aujourd’hui j’ai donné le gros paquet de toiles sur lesquelles les personnages des Nuits étaient revenus à la surface de notre histoire à Lakhdar l’Arabe pour qu’il les enfouisse. Qu’elles retournent à leur maison de terre comme le ksar où personne n’habite plus. Qu’elles retournent au ventre qui les a conçues. Au sexe d’argile. Le sexe de la femme que le père ne touchera pas. Mon père le malem. La femme esclave. Plus jamais il ne la touchera.
Il a reculé de quelques pas de ses pieds nus… Lakhdar. Ses pieds de poussière et de chaux Lakhdar. Le commis. Le serviteur. Lakhdar l’Arabe. Et il a regardé la mosaïque bleue écaillée des murs de sa maison et il a regardé les toiles. Et il a regardé la paille acide des murs et il a regardé les toiles. Et il a regardé le chat endormi sur le panier-mandarines et il a regardé les toiles. Et il a regardé tout ce que nous avions partagé au cœur de la grande blessure où nous dormions ensemble sous le burnous de sable crème.
Alors il a dit :
- Quand tu voudras ma fille... quand tu voudras... Tu sais que pour Zohra et moi pour nous tous… tu es la fille d’ici… Les toiles elles restent dans la maison de Lakhdar… Ceux qui sont venus là habiteront avec nous… Et toi quand tu reviens tu les trouves… Quand tu reviens… dans pas trop longtemps ma fille… Lakhdar il est vieux.
Il a dit ça Lakhdar l’Arabe à la fille du malem-de-l’Hôtel-de-l’Europe-de-l’oasis-de-Biskra au bout de la grande rue des orangers. Il a dit ça Lakhdar. L’Hôtel ici on l’appelle le bunker jaune. A cause de ses murs bétons et des chaises de fer qui brûlent comme le soleil ici… Foutu pays…
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