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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Mardi 15 janvier 2008 2 15 /01 /Jan /2008 20:50

                                                        Petites chroniques
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Mardi, 15 janvier 2008  La bonne année quoi !…

 

Dire qu’on est à la moitié du mois de janvier et que je n’vous ai même pas raconté notre façon de fêter la bonne année dans nos cités de banlieue ! Faut vous dire aussi que depuis la fin de l’année justement la fin de l’autre année on a été pris dans une sorte de tourbillon de mots et d’images qui voletaient partout et qui formaient des gros tas style feuilles mortes mais pas question de les laisser emporter on n’sait où dans la brouette du balayeur avec son habit plastique fluo pas maginable sur une autre planète qu’ici…

Ha ! c’est vrai qu’ici c’est plus des balayeurs mais des ouvriers de surface ou un truc dans le genre… donc fallait rattraper tout ça qui se trimbalait sur les parkings de notre cité d’Orgemont et des autres cités aussi bien sûr… mais nous on est avantagés les cousins vu que comme je vous le raconte aussi dans l’histoire d’Epinay notre “ belle étrangère ” grâce au Comte de Lacépède qu’était un Monsieur qui s’occupait des animaux comme Buffon si vous voyez on a des géants arbres maîtres de la forêt un peu partout et ils nous protègent !

Alors donc les feuilles de nos Cahiers des Diables bleus très endiablées en cette fin d’une année qu’on est pas prêts d’oublier nous autres dans les cités de banlieue se faisaient la malle de parkings en halls d’escaliers et en petites ruelles tortillardes qui existent toujours de ci de là au fin fond de cette vieille ville du cinéma que ça a été Epinay comme vous savez… Elles carapataient direction les bords de Seine grande vitesse et on avait qu’une peur l’ami Louis et moi c’est que la grand-mère qu’on a rencontrée un soir du côté du parc de l’Ile qui vendait des marrons rôtis qu’elle faisait sauter sur une énorme poêle à trous une vraie au-dessus de son feu de bois qui avait bricolé des braises orange et vermillon avec des nuances de sang rubis clair nous les chipe au passage nos pages pour rallumer son foyer…

Fallait pas hésiter même s’y’avait un p’tit zéphir de givre qui nous la coulait pas trop douce par-dessous les oreilles sous la casquette de laine de Louis et qui nous chahutait les doigts de pieds à l’intérieur de nos baskets et si c’était presque déjà la teuf des petites loupiotes qui font des clins d’œil d’allumage et d’éteignage complices sur les façades de nos blocks ça commence quand c’est vraiment la nuit presque tout l’temps et ça nous la rend féerique notre cité avec ses guirlandes chandelles rouges jaunes bleues vertes clic-clac ! clic-clac !… c’est du rêve d’étoiles barbouillées d’couleurs à pas cher et on s’en moque bien de c’qu’en pensent les raffinés qui ont pas des kilomètres de murs mistigris sous les quinquets toute l’année… 
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Non ! fallait pas hésiter fallait se dégrouiller de descendre quatre par quatre nos quatre étages vite fait en laissant au frais la bourriche d’huîtres sur la fenêtre avec les pigeons qui la matent picorent piétinent par-dessus veulent savoir… sont pas au courant des habitudes des Bretons d’Epinay qu’on est devenus tous les deux l’ami Louis et moi depuis qu’on fréquente assidu Saint-Malo et ses petites vagues vertes d’océan qui nous lèchent émeraudent les arpions aussi d’hiver et qu’on hésite pas à enlever nos baskets pour y aller nous les mômes de la zone les veinards qu’on est quand on peut de s’tremper les panards dans l’eau d’l’océan pour sacrer le début du retour du camarade soleil dans nos banlieues ouvrières…

Bon et quand on n’peut pas comme cette année on n’a pas pu on grignote les huîtres avec plein d’eau salée dedans et on se frotte les yeux pour se dire qu’on y est un peu… et on est encore drôlement heureux vu que des huîtres tout’l’monde n’en mange pas dans la cité… Nous aussi on a mis le feu à nos p’tites merveilles chandelles joyeuses pour se faire des signaux jusque de l’autre côté des barres béton qu’ont l’air cette nuit-là d’une formidable flottille d’navires corsaires et on se dit en déboulant sur les parkings où y’a déjà les gamins qui attendent minuit pour faire le tam-tam des cités que si on a gardé une vitale énergie pour la fête dans les quartiers c’est qu’on est heureux d’vivre ensemble et qu’on n’loupe pas une occasion pour s’le rappeler…

C’est que nous autres les gens on a toujours su faire la teuf avec des trois fois rien y fallait bien la music on l’a réinventée à notre façon et ça a bien donné vu qu’aujourd’hui on n’peut pas mentir s’y avait pas le rapp et les groupes style IAM La Rumeur et un maximum d’autres jeun’s musicos de la zone on aurait un peu de soucis à se faire sur les chansons qui s’bidouillent dans la foire officielle des studios… Et on pourrait causer sur la langue qui se propage à l’intérieur des CD qu’on trouve en quantité dans les bacs si c’est notre langue à nous qui avons nos p’tits refrains au fond des esgourdes… Bon mais là on s’égare parce qu’on était au bas de notre escalier dehors à minuit tout juste et voilà que nous déboule dans les pieds une bande de p’tits avec casseroles et cuillères et boum boum ratatata boum ! … et vas-y ils ont 5… 6 piges ils sont fous de joie et boum ! boum ! boum ! ratatata boum ! …

Ils courent ils se poursuivent et ils rient comme les enfants qu’ils sont comme les enfants qu’on était dix vingt… avec des fringues pas chères sur le dos des anoraks multicolores qui les font papillons les plus minus ont les affaires un peu vieilles des grands mais les parents ils se débrouillent… leur ont donné à chacun des choses chouettes pour Noël même si c’est pas la même fête pour tout l’monde… une écharpe dernier cri un bonnet de trappeur et le luxe des baskets rouges ou blanches avec des étoiles dorées… Ils rient ils tapent sur les casseroles ils crient avec des accents de partout et partout dans toutes les cités favellas barios quartiers des villes du monde ils crient “ la boun année ! la boun année ! ”

Les parents derrière pas très loin ou à la fenêtre tapent aussi comme tout l’monde qui a ouvert ses fenêtres malgré l’air qui glace les lèvres sur le cul des marmites où on cuit le poisson et le riz pour la famille et le foutou… sur les balustrades des fenêtres et les rampes d’escalier on frappe et on se salue et on ouvre les portes et on tape dans les mains… tata tatata !… Et ça sent trop bon dans les escaliers qu’on descend pour se retrouver dehors avec les klaxons au loin dans les rues de la ville de toutes les villes aussi loin qu’on entend qui font leur zicmu et les pétards qui commencent et les artifices qui myriadent ensorcellent trifouillent la peu verte des étoiles les vraies qu’on voit un peu et qui s’épatent de toutes ces explosions roses orange lilas chocolat menthe et indigo…

La fête pour les gens c’est quelque chose qui sort d’eux qui explose qui trace une comète de feu dehors et qui se mêle les chevelures nébuleuses avec celles des autres comme un grand appel à se rejoindre à se dire tout ce qu’on est obligé de murer dans les cachots de sa tête parce qu’on vit dans des sociétés où c’qui ressemble à un idéal qu’on aurait à des rêves de vivre autrement avec quelque chose de plus généreux quelque chose de vraiment solidaire… tout ça c’est Interdit !… Des sociétés disciplinaires il les appelle notre frangin Deleuze… Interdit de se réunir en bas des blocks pour faire de la zicmu pour causer pour s’marrer avec ses poteaux… Interdit les pétards les feux d’artifices les bombes aéro pour repeindre notre ciel nos murailles avec des couleurs mirifiques qui tuent l’ennui et le désespoir des jours des enfants de la zone ! Interdit de t’amuser quand t’es un môme coincé au milieu des barrières d’acier des voies express et des poutrelles des chantiers à quoi que ce soit qui n’entre pas dans les codes d’une société où les jeux s’achètent… Interdit d’être un môme tout simplement un enfant quoi…
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Tam tam ratatatam !… Boum boum ratatatatam !… Nous on a eu la chance la baraka qu’on n’y croit pas quand on regarde un peu derrière… Tout c’qu’on pouvait manigancer dans les terrains vagues des années 60 c’était des entreprises des voyages des aventures massacreuses et incendiaires à fond qu’on aurait pu faire s’envoler tous les chiffons des chiffonniers en poussières d’argent mais y avait une autre atmosphère dans le cinéma de nos années d’enfance et on avait le droit d’être des enfants… des enfants tout simplement quoi…

Tam tam ratatatam ! … de loin on l’entend qui frappe aussi la grand-mère des bords de Seine sur sa trop grande poêle qu’elle a remonté direct des coins où personne ne va la cambrousse ça existe pas pour les gamins d’banlieue… Elle a les paluches noires de son feu qu’elle arrête pas de secouer dans le bidon énorme à trous il ronfle et il fait rôtir les châtaignes que tous les mômes se ruent pour s’en mettre plein dans le cornet de papier journal qu’elle roule et ils reviennent en criant la bouche pleine de la bouillie brûlante mais l’écorce comment tu l’enlèves ?… Oula la !… c’est la galère c’truc-là ma parole…

Ils arrivent en bande dix vingt… ils se chamaillent comme nous ils rient et ils appellent la grand-mère de loin “ la darone ” elle les nourrit comme leur mère elle appartient à ce paysage des gens d’ici depuis toujours comme les gros vieux arbres géants d’la cité et elle leur redonne le droit d’être des enfants… des enfants tout simplement…

L’ami Louis et moi on était partis pour courser les pages de notre prochain Cahier des Diables qui se faisait soixante-huitard et qui arrêtaient pas de nous échapper à cause des bourrasques pas folichonnes de c’te drôle d’année 2007 où on a tous un peu perdu encore de nos utopies d’adolescence quand on criait en tapant dans nos mains derrière les grands nos frangins qui se sont bien éloignés ensuite : “ Ho Ho Ho chi Min ! Che Che Guevarra !… ” Mais en voyant les p’tits frères revenir avec les mains blacks pleines de marrons et les yeux pleins de mirages sauvages on s’est dit que tant pis nos pages on les rattraperait plus tard… si elles avaient pas servi à alimenter le feu nourricier de la grand-mère venue exprès de son p’tit patelin pour offrir aux mômes des cités des rêves à pas cher…

Et tant mieux alors si elles avaient fait grand feu nos pages de mots et d’images… c’était pas grave… elles renaîtraient de leurs cendres pour le mois de Mai de 2008 et si nos Cahiers ne sortaient pas comme d’habitude en février c’était bien qu’il fallait la dévorer ensemble cette teuf d’enfer et de joie complice des si beaux jours de Mai… tata ratatata tam !… Ouais c’est décidé on va les reprendre les chemins buissonniers de l’enfance et on verra bien où ça nous mènera…

Lorsqu’on est arrivé en bas de notre escalier la bande des p’tits nous a regardé la cuillère d’une main et la casserole de l’autre… et quand on leur a dit ensemble “ la bonne année ! ” ils se sont mis à tambouriner de plus belle et toute la cité dans la nuit givrée bleu de la banlieue a repris le tambourinage comme un tam-tam des brousses insouciant et rebelle qui nous accueillait entre ses doigts légers. “ La boun année ! la boun année !… ”   
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Publié dans : Banlieues
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