Partager l'article ! Une fille qui écrit sans papier suite: Gare du Nord vous connaissez ? … Je vou ...
Gare du Nord vous connaissez ?
… Je voudrais vous entretenir ici de cette histoire dont le museau grogne en soufflant avec des vobrations de partout comme une grosse locomotive à vapeur…
Ce qui s’est passé ensuite après qu’on se soit quittées ce jour-là Marion le chien Sentinelle et moi c’était déjà une histoire avant que je me mette à l’écrire vu que c’est Célestin le libraire de l’Impasse des Deux Anges planquée au milieu de la rue Saint-Benoît dans un quartier que j’nai pas l’habitude de fréquenter autrement que pour aller au journal porter mes articles… ce qui s’est passé ensuite c’est Célestin qui me l’a raconté.
Comment elle s’était enfoncée de plus en plus Marion sa frimousse au rire de lin bleu ses baskets rouges et le chien Sentinelle à ses côtés le long du ballast qui se recouvrait de sable fin ocre rouge et durant ce terrible mois de Novembre de neige de verre transparente et froide… de plus en plus à l’intérieur de la banlieue et jusque là où les choses se sont passées personne pourrait le dire sauf elle peut-être avant qu’elle disparaisse au milieu des tourbillons de sable portés par les vents géants de l’hiver qui finiraient un jour par recouvrir les quais macadam black de la Gare du Nord sans qu’on s’en doute… pfuitt… pfuitt…
Personne sauf les rats qui n’diront rien évidemment … les rats au museau rose fendu dressés assis sur leur queue qui sont déjà prêts à se faire là-dedans des terriers de silice et de quartz vitrifiés comme des pains de sucre gelés et à continuer leur besogne opiniâtre autour des sacs poubelle en plastique bleu et du croûton du soir. Vous comprenez ?…
Ce qui s’est passé ensuite j’aurais pas pu l’imaginer moi qui écris des chroniques pour un journal où s’alignent les faits d’hiver grinçant de leurs pattes aux griffes affûtées sur les tables lisses des salles de rédaction pendant que les larmes gèlent au coin des yeux des gens tels des cristaux vivants.
Non… j’n’aurais pas pu l’imaginer malgré les heures passées à creuser Macadam city blues dans toutes les banlieues où j’erre depuis vingt berges et à lui faire rendre sin jus d’histoires amères que personne ici ne raconte et à le sucrer de rêveries.
Gare du Nord vous connaissez ?
Célestin le libraire de l’Impasse des Deux Anges je suis tombée sur lui et sur sa librairie qui ressemble à un rafiot qui ne prendra plus jamais l’océan dans ses filets et qui tangue éperdu amarré à n’importe quel port de passage… je suis tombée sur lui par hasard ou plutôt c’est Julius le garçon qui fait la nuit aux Deux Magots qu’on appelle chez nous dans la banlieue les deux mégots où j’ai pris l’habitude de boire le chocolat chaud… après les heures passées au journal le soir c’est mon repas favori… qui m’a refilé le contact.
Julius le garçon de nuit des deux mégots je le connais bien vu que c’est lui qui m’apporte à chaque fois le chocolat mousseux et dessus y a comme de l’écume de mer tiède où je plonge ma langue et mon nez avec le plaisir des mômes à quatre heures quand on a d’la chance…
On s’est jamais causé auparavant et j’avais pas plus remarqué dans la lueur cuivrée chic des deux mégots la présence parfois de Célestin et d’un des chats qui l’accompagne ainsi que je l’ai su par la suite.
Faut dire qu’aux deux mégots je n’y traînais pas et une fois léché mes doigts couverts de chocolat je partais vite de ce lieu où les humains dans l’ensemble ont l’air de porter sur le dos des pardessus en peau de billets de banque retournée. Je m’y arrêtais sur le point de rentrer au cœur de ma banlieue aux paupières mauves parce que c’était sur mon chemin en sortant du journal et que le chocolat y avait un goût de cannelle diabolique et sacrément bon.
Je m’y arrêtais et puis… pfuitt… pfuitt… je filais en douce en piquant les semelles de vent laissées par Rimbaud au coin de la rue dont personne se souciait direction la Gare du Nord.
Gare du Nord vous connaissez ?
Célestin le libraire de l’Impasse des Deux Anges je suis tombée sur lui et sur sa librairie le soir où Julius a vu à côté de la tasse de chocolat à moitié vide le livre des correspondances que Céline avait envoyées chaque jour depuis sa prison de Vestre Faengsel au Danemark à son avocat et à Lili sa femme ou plutôt Lucette dans la vie… des lettres comme y a pas grand monde qui peut en écrire sauf un type allumé comme lui et qu’il y avait là-dedans toute sa peur et tout son désarroi.
Et pourtant c’était pas un bonhomme trouillard faut le dire. Partout dans ses voyages au bout des nuits il avait fait face mais là y pouvait plus…
- Ah ! vous cherchez peut-être des livres sur Céline Mad’moiselle ?…ça doit vous intéresser vu c’que vous avez là…
J’ai levé la tête de ma songerie le nez égratigné de mousse ocre et douce et j’ai vu un grand bonhomme qui me fixait derrière les loupes de ses lunettes avec un nez de tape à repérer de loin des tas de choses.
- Oui… surtout des bouquins interdits… j’ai répondu en lui clignant de l’œil pour la provocation et pour voir s’il était vraiment aussi myope que ça.
- Ah ! pas de soucis Mad’moiselle… y’a un libraire ici pas loin qui a tous les manuscrits interdits et même des choses qu’on n’trouve nulle part… J’vais vous indiquer Mad’moiselle… Venez voir… venez par ici c’est tout près…
Il avait chuchoté ça comme s’il me connaissait de bonne amitié en me regardant derrière ses vitres énormes et il m’a pris le bras sans façons et m’a emmenée jusqu’au comptoir qui étincelait pareil qu’un pont de bateau juste astiqué pour m’indiquer avec des gestes de gardien de phare qui juraient un peu dans ce lieu si délicat l’emplacement exact de la librairie de Célestin. Célestin dont les yeux de lavande bleus lavés m’avaient aussitôt serré le cœur.
Y’avait plusieurs mois que je n’savais plus du tout où elle était Marion et où ses baskets rouges l’avaient emportée avec le chien Sentinelle sur les talons… y’avait plusieurs mois que les choses terribles s’étaient passées sur Macadam city blues… ou qu’elles avaient commencé à devenir mauvaises à l’égard des enfants des cités et ça c’était bien le signe d’une société qui se coule à l’intérieur du costume de lave glacé de la mort…
Y’avait plusieurs mois que les choses mauvaises avaient commencé à donner des signes que ça allait partout se couvrir de neige carbonique et nous étouffer et nous tuer… Y’avait plusieurs mois… et c’était l’hiver alors…
Gare du Nord vous connaissez ?
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