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Une fille qui écrit sans papier
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Gare du Nord vous connaissez ?
Donc j’avais eu du retard au journal où je travaillais ce soir-là et je reprenais le chemin de ma banlieue qui ressemblait de plus en plus par ces temps où les réverbères orange vif qui nous empêchaient de dormir explosaient en comètes incendiaires sans qu’on devine pourquoi à une planète perdue naviguant au large de son océan d’émeraude et d’oubli.
C’est d’un coup que j’ai entendu derrière moi alors que je n’croyais plus ça possible sa voix que je connaissais bien qui m’a ouvert toutes les portes du rire à la volée. Sa voix et son rire bleu de lin toujours ils me font remettre mes pieds sur les chemins d’enfance perdus où on saute à pieds joints les cases des marelles pour arriver plus vite au ciel.
- Hé ! ma jolie… t’aurait pas un peu d’monnaie pour un café des fois ?…
Je la regardais Marion… comme la première fois où je l’avais vue accompagnée du chien Sentinelle… et ça me remontait de là-bas… Là-bas où je n’irais plus farfouiller aujourd’hui sans elle… Là-bas où les graffiti n’existaient pas quand j’avais son âge…
Je la regardais… sa frimousse au rire de lin bleu… son rire qui me revenait de très loin… de notre enfance macadam qui ignorait qu’un jour nos terrains vagues seraient claquemurés et gardés par des miradors des policiers armés de guns et des chiens… et qu’on ferait de nous les habitants d’un ghetto…
Ecoute… écoute…
Assise sur les tabourets hauts du bar à l’extérieur de la gare où je l’avais emmenée parce qu’il faisait vraiment trop froid je la regardais… Marion qui trempait sa langue et son nez aussi dans la mousse rouquine et sucrée du chocolat l’air très appliquée pendant que le chien Sentinelle à nos pieds dévorait en couinant de satisfaction un vieux bout de sandwich jambon beurre que le patron du bistrot m’avait refilé sans commentaires sur notre allure bizarre.
- Doit pas avoir l’habitude des gens dans notre style le patron… j’ai dit en reniflant l’odeur adorable du café et les sucres là aussi ils étaient comptés…
- Tant qu’il appelle pas les flics ma jolie… elle a ajouté Marion avec un clin d’œil… J’pourrais pas m’tirer vite fait avec ces godasses-là pas d’d’anger… elles z’ont plus d’semelles…
Gare du Nord vous connaissez ?
- Eh Marion ! j’ai dit… j’ai un cadeau pour toi… et je me suis penchée afin d’attraper le sac à dos dans lequel la paire de baskets rouges que je trimballais depuis deux mois pas plus pas moins ne ferait pas ce soir le chemin du retour direction la banlieue une fois de plus.
Si on veut qu’ça soit un cadeau il faut qu’y ait un vrai paquet et du joli papier autour… alors j’avais fait pour finir un vrai paquet mais il s’était un peu fripé froissé bouchonné et il avait plus trop l’air de rien… Mais il y avait l’intention du cadeau et ça comptait pas qu’un peu entre nous…
Elle a écarquillé ses yeux bleus de lin et elle a fourré ses doigts dans sa tignasse hérissée qui cette nuit était d’un rose indien très étonnant en signe de perplexité. Elle fixait le sac à dos comme un enfant la hotte du Père Noël et dans ses pupilles il y avait toute la joie de cet instant encore neuf qui semait ses paillettes argentées.
- Tiens… avec ça tu seras une vraie taggueuse de banlieue !…
Je lui ai mis le cadeau chiffonné malmené dans les mains et j’ai vu sur son visage passer d’étranges courants marins venus des océans très loin au fond de sa mémoire. C’était de l’outremer foncé et du lapis-lazuli avec des étoiles d’émeraude presque noires qui avaient pris la place des champs de lin et de la lavande claire.
C’était comme si elle cherchait à se souvenir depuis combien de temps elle n’avait plus eu de cadeau Marion…
- Ah toi alors ma jolie t’es drôl’ment chouette !…
Et puis aussitôt elle s’est mise à déchirer le papier qui n’tenait pas vraiment et elle a poussé un cri d’enthousiasme et de plaisir qui a fait sursauter le type derrière le bar et aboyer frénétique le chien Sentinelle qui voulait pour sûr participer à la fête.
- Des baskets rouges ! Des baskets rouges ! C’est tout juste celles que j’voulais… ça alors !
Et elle a envoyé aux quatre coins du bistrot les vieilles godasses qui avaient trépassé y a longtemps sous le regard hargneux du patron qui nous voyait nous installer là pour la nuit alors que le chien Sentinelle bondissait à leur suite comme si c’était pour jouer.
Vraiment les baskets rouges dans lesquelles elle avait fourré de force son Jean déchiré en bas lui allaient comme à une reine des banlieues à Marion… personne pouvait rivaliser avec sa classe c’était sûr… Non personne…
Elle a fait le tour du bistrot en courant et le chien Sentinelle en bondissant sur ses talons qui aboyait toujours et elle m’a mis une grande claque sur l’épaule avant de sauter sur le tabouret du bar et de taper du poing à trois ou quatre reprises sur le comptoir de cuivre semblable à un habitué qui réclamerait son petit rouge.
- Hé ma jolie !… sur c’t’affaire c’est moi qui t’paie un coup… faut qu’on s’fête les baskets rouges !
Et on a bu nos deux verres de rouge pour faire passer le froid qui givrait les trottoirs de Macadam city blues de pétales transparents saupoudrés blancs de neige carbonique.
Gare du Nord vous connaissez ?
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