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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
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Texte Libre

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Mardi 13 décembre 2005 2 13 /12 /2005 01:41
Ces mots ont été écrits il y a presque dix ans pour parler de ce dont déjà on ne parlait pas. L’arrivée des immigrés à partir des années 60 venus dans les bidonvilles de la région parisienne pour travailler dans les usines et de ceux qui sont aujourd’hui leurs enfants.
Après ce qui vient de se passer dans les cités de banlieues, l’histoire de Mounsi est plus que jamais l’illustration de ce qu’ont vécu ces gens et l’exemple de ce qu’ils nous ont donné. Une histoire qui raconte la vie dans cet univers de banlieue autrement et qui dit aussi combien les jeunes des cités peuvent être fiers de leur passé et de leurs parents.
 
Dialogue avec l’écrivain algérien Mounsi
 
Ce texte a été publié dans la revue Algérie Littérature Action en Novembre 1996.
 
Mounsi est né en Kabylie. Il est venu très jeune en France avec son père. Après une adolescence difficile dans le bidonville de la Cité des Marguerites à Nanterre, il fait la rencontre de la littérature par François Villon à la maison de redressement. Auteur-compositeur de chansons, il est également l’auteur de La Noce des Fous aux Ed. Stock, 1990, La Cendre des Villes aux Ed. Stock en 1993, Territoire d’outre-ville aux Ed. Stock en 1995.
 
 
Ces mondes de la marge qu’engendrent toutes les sociétés sont ceux qui renvoient le mieux à la béance en soi-même. Ils dépècent l’être qui s’y plonge jusqu’à la rigidité de ses os, ils ne lui laissent plus qu’une ouverture froide sur sa mort.
 
« N’importe quoi pouvait arriver, il n’eût point fallu s’en étonner. Je ne sais quoi nous retenait juste au-dessus de l’abîme. Que cherchions-nous dans ces lieux de violence et de douleur ? (…)
Il fallait que je parte avant de céder au vertige du vice, où je savais maintenant que Malou se complaisait. J’acceptais tous les outrages, mais les choses sordides n’étaient rien que d’autres solitudes plus monstrueuses encore. » La Noce des Fous
 
Mounsi : Ce que l’autre montre c’est ce que l’on voudrait parfois bien détruire en soi, ou ce que l’on n’ose pas être, une certaine forme de fantasme. Lorsque des gens se décalent par rapport à nous, d’abord cela suscite de la moquerie et puis on admet qu’ils sont aussi une composante du monde. Il y a une sorte de fascination lointaine pour renier une violence, une étrangeté que l’on porte peut-être en soi. On détruit cet inacceptable sur autrui. Lorsqu’on ne peut pas vivre dans une certaine réalité, on va faire l’expérience d’une part mortifère. Si la vie n’est pas possible, la mort l’est peut-être. On essaie de toucher l’envers de la vie. L’une résonnant dans l’autre. Ce ne sont que deux chemins différents.
 
L’expérience essentielle qui ouvrira à Mounsi ce territoire d’écriture, c’est la confrontation avec le pire, qui lui fera d’un seul geste rédimer toute la culpabilité qu’il porte sur lui et qui va prendre forme. La mort qui survient par surprise, comme s’il s’agissait encore d’un jeu au cours d’une nuit dans un lieu de débauche mondain, où lui et ses compagnons avaient mis au point ce qui ne devait être qu’un simple casse.
A nouveau l’atmosphère sordide et parfumée de l’endroit, l’opulence et le désordre créent une illusion théâtrale où chacun devient un bouffon. Dans ce contexte l’homme qui tente un geste incroyable pour se défendre des jeunes voyous émerveillés de leur butin, ne peut que s’empaler seul sur une lame de couteau. Et ce crime de théâtre mènera Tarik-Mounsi à la reconnaissance de lui-même.
 
« Mon regard rencontra celui du mort, aux paupières rouges, bleues et froides, qui me fixait de ses yeux de poisson à travers un liquide visqueuex. Sa disparition, en entraînant la mienne, me vouait à la pire des destinées. Les lèvres du cadavre me semblaient sourire d’ironie comme s’il savait que sa mort allait tuer nos vies. La mort n’était donc pas seulement un mot, mais cela, ce liquide pourpre qui s’écoulait d’une poitrine transpercée. » La Noce des Fous
 
Mounsi : On doit affronter une part de souffrance, une part maudite de soi, mais elle peut aussi être quelque chose qui nous construit et ne nous détruit pas seulement. Elle peut ne pas être vaine. Il y a une part de malédiction biologique et poétique en soi, ces démons que l’on doit combattre en plus de ceux qui nous harcèlent de l’extérieur.
 
Pour la première fois Mounsi va franchir la barrière de la normalité, et de plus, à l’âge de quatorze ans. Par cet acte, sa vie va être délimitée, tapée sur une déposition, enfin révélée à lui. Et même si cela va le conduire à la maison de redressement, il est certain qu’il y aura trouvé un fragment essentiel de lui-même qui le fera entrer tout comme François Villon et sa cohorte de pendus, dans la race de ceux qui refusent de rogner sur l’essentiel de leur vie.
De la même manière que Nadjim dans La Cendre des Villes tapera instinctivement sur la machine à écrire le seul mot qui lui vienne : C.O.U.P.A.B.L.E, Mounsi va dénoncer ses complices parce qu’il survit sur cette nécessité en lui de la culpabilité du mal.
 
« C’est dans cet instant que j’ai eu peur de moi-même, de cette exhalaison de pourriture vénéneuse qui montait de moi, ce fond de merde, de chair et de vase gluantes. Je sais bien que les hommes ont besoin de héros, mais jamais je ne vis trace de ce culte en moi. Le miroir du bureau m’a renvoyé la première révélation atterrante de ma vie : la lâcheté. » La Noce des Fous
 
Mounsi : Le lâche ou le héros font encore partie des rôles répertoriés dans cette société. Montrer ce que la lâcheté peut avoir d’unique, c’est une forme d’héroïsme à l’envers. Atteindre le comble de sa fragilité, de son impuissance, et apporter un témoignage de ce qu’il y a d’humain chez l’homme, simplement. Il y a une part d’humanité dans un être qui coule, la part qui nous fait le plus peur car les gens qui descendent dans ce qu’il y a de pire nous effraient. Nous portons cette part du pire en nous mais la voir peut être dangereux pour notre propre raison. Eclairer ces parties sombres en soi est une forme de courage.
 
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Ecritures d'Algérie
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