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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Image de Dominique par Louis

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Mardi 6 décembre 2005 2 06 /12 /Déc /2005 01:36
 
 
Une fille qui écrit sans papier
Des livres de sable
 
      Gare du Nord… Gare du Nord… les rats ils pointent leur museau rose fendu de sous les rails où ils crèchent à cette heure justement… les rats anthracite au cœur de la savane rouge d’où partent tous les rails et les trains de nuit qui vont toujours quelque part…
 
      Gare du Nord vous connaissez ?
 
      Elle s’enfonçait Marion sa frimousse au rire de lin bleu et le chien Sentinelle à ses côtés le long des rails de la Gare du Nord la nuit avec ses vêtements trop légers à ce moment qui était déjà plus que l’automne et que ça tourbillonnait presque les premiers flocons au goût sucré au-dessus des braseros à la lueur orange comme des papillons.
      Neige carbonique…
      Je savais que c’était la nuit qu’elle taggait Marion sur les murs gris béton et rose usé des briques plâtrières où ça s’effrite semblable aux murs des cases des villages d’Afrique que les femmes peignent avec des terres de couleurs et leurs paumes nues…
      Je savais que c’était la nuit qu’elle taggait Marion et les autres aussi tout comme elle qui bariolent joli les façades trop sinistres le long des rails qui s’en vont jusqu ‘au bout de la périphérie… ouais c’était la nuit et même si ça peut paraître étrange à ceux qui la nuit dorment dans leurs lits aux draps de tiédeur et d’oubli… la nuit y’a des gens qui font des choses incroyables… Pfuitt… Pfuitt…
      Mais c’était pas tout ça… moi il fallait que je la retrouve Marion à cause de cette histoire de la paire de baskets rouges que j’avais achetée pour elle dans un super marché ou je n’mettais jamais les pieds d’ordinaire… des baskets d’une marque qu’elle avait pas pu avoir auparavant vu qu’chez elle on n’se payait pas des trucs comme ça et je savais que ça lui plairait à Marion et qu’avec ces godasses-là elle volerait semblable aux oiseaux du vent bien plus loin que les murs de verre qui la retenaient prisonnière.
 
      Gare du Nord vous connaissez ?
 
      Non pour sûr des baskets comme ça ni elle ni moi on n’en avait eues entre les mains et pour les admirer pareil à un jouet du Père Noël je les avais sorties de leur boîte et posées chez moi à côté de la bibliothèque au milieu des bouquins éparpillés partout par terre la grande étendue de sable blanc de leurs pages qui me faisait mes dunes d’océan à l’intérieur de la pièce où je travaillais et où je dormais à la fois dans ma cité périféerique.
      Imaginez des livres de sable… une folle quantité de grains de sable autant que de mots qui se faufilaient entre les doigts comme si on avait été là au cœur d’un géant désert et qu’une bibliothèque sans murs et sans portes s’étalait grimpait enjambait de formidables dunes où glissait la parure ocre et fauve des histoires amoncelées sous le fastueux pétillement des étoiles bleues…
      Imaginez des milliers de livres de sable dont les pages s’immobilisaient soudain entre les mains des créatures qui les ouvraient avec une curiosité et une tendresse amicale et se couvraient de traces d’encre…
      Imaginez ensuite à l’aube la bibliothèque mirage redevenant dunes et se couvrant de météorites calcinés qui marquaient le lieu de la rencontre… le lieu des pierres où prendrait fin un jour notre errance… vous comprenez ?
 
      Je les avais posées chez moi les baskets rouges au pied de la bibliothèque et chaque nuit après mes heures d’écriture à la lueur de mon petit fanal je m’endormais en les regardant et en songeant à Marion et au chien Sentinelle qui devait traverser dans le froid violet aiguisé de cette heure-là de monstrueux tas de feuilles mortes pour rentrer enfin à l’intérieur d’un des squatts où ils sommeillaient parfois tous les deux serrés sous la couverture orange aux losanges vert pomme.
      Ouais… je les regardais les baskets rouges et je me disais qu’à son âge si j’avais osé je les aurais piquées dans un de ces super marchés où je n’mets jamais les pieds d’ordinaire… et Hop ! Hop !       Alors chaque matin avant de partir direction Gare du Nord pour porter mes chroniques au journal dans lequel je travaillais je les fourrais au fond de mon sac à dos râpé vieillot malmené de pluies amères et de soleils insensés pour elle Marion… Marion au rire bleu de lin vous comprenez ?…
 
      Gare du Nord.
 
      Quand on arrive le matin sous la verrière qui pleut sa lumière gris-rose on les voit pas les vigiles blacks au visage bleu-noir avec leurs chiens noirs-noirs d’ennui… ils sont devenus comme transparents lavés léchés gommés par le regard mouillé des gens aux yeux gris-cendres et mauve avec des cernes en dessous encore tout endormi… un regard qui boit la gare entièrement et les rails les quais macadam blues les trottoirs goudron et les rues aussi pour finir.
      Un regard qui n’voit ni les rats et leur museau rose fendu qui guettent éparpillés frileux assis sur leur derrière les premiers morceaux de croissants jetés à côté des sacs poubelles ni les SDF accroupis contre leur barda sacs bouteilles à moitié vides couvertures godasses défaites pantalon trop grand autour de la luciole orange qui chauffe un instant leurs doigts de givre…
 
 Gare du Nord vous connaissez ?
 
Comment ça lui a pris à Marion cette idée de suivre les rails d’acier bleuâtre la nuit pour tagger sur les murs béton gris et ocre rouge des briques plâtrières avec le chien Sentinelle dans ses pas elle ne sait plus trop…
Imaginez ensuite à l’aube la bibliothèque mirage redevenant dunes et se couvrant de météorites calcinés qui marquaient le lieu de la rencontre… le lieu des pierres où prendrait fin un jour notre errance… vous comprenez ?
      D’abord y a le fait que la nuit quand tu vis dehors avec ton chien tu n’peux dormir nulle part sauf dans un squatt par hasard et même c’est pas tel’ment r’commandé pour une fille de son âge… Alors souvent tu marches… tu marches et t’attends qu’le matin y vienne et si t’as un peu d’monnaie t’avales un’ tasse de café… la grande si tu peux… ou alors l’extra c’t’un chocolat avec plein d’mousse par-dessus…
      Et puis tu t’installes au creux d’un coin qu’tu connais avec le chien Sentinelle pour garder et tu pionces si t’as la chance qu’on t’dérange pas…
      Sûr qu’la nuit jamais tu dors alors vaut mieux avoir des choses à faire elle s’était dit Marion en r’montant la première fois le long des murs des entrepôts ses pieds dans les rails givrés qui filaient sous les semelles vite vite… hop ! hop ! en écoutant qu’y ait pas un train qui les fasse carpettes elle et le chien Sentinelle pour de bon…
      C’était la fille qu’écrivait qui lui avait donné l’idée d’faire un truc qui lui plaisait sacrément à Marion et ça n’lui était pas arrivé avant… elle se disait ça en sautillant d’un rail bleu givré à l’autre hop ! hop ! et en respirant pas facile derrière le foulard noir que lui avait passé un vieux qui travaillait dans les dépôts d’récupération en échange d’un coup d’main pour décharger des cartons avec le bazar dedans.
      Y vaut mieux s’cacher l’museau sous un foulard noir quand tu tagges la nuit le long des rails où les vigiles blacks au visage bleu-noir n’vont pas avec leurs chiens noirs-noirs d’ennui mais on n’sait pas…
      Ouais… y valait mieux… c’était un des types veilleur de nuit des entrepôts qui lui avait dit à Marion quand elle l’avait croisé les premiers soirs avec le chien Sentinelle qui le reniflait et qui aboyait pas… Il connaissait bien les taggeurs le bonhomme qui avait une patte plus courte que l’autre et il était tout silence et complice avec…
      Il lui avait dit ça à Marion et elle avait senti qu’lui aussi comme la fille journaliste il avait d’la bienveillance pour elle et le chien Sentinelle l’avait senti pareil pour sûr…
 
      Gare du Nord vous connaissez ?
 
      Hop ! Hop ! Les pieds sur les rails bleus givrés ils glissent légers et aussi ils manquent de la faire tomber Marion avec ces godasses de quand elle créchait chez ses vieux c’est pas gagné de s’faufiler à travers les poussières de sable qui chutent des réverbères autour des entrepôts…
      Hop ! Hop ! Marion plus ça va plus elle fréquente ces coins-là autour de la Gare du Nord et de plus en plus loin direction de la banlieue elles trouve des endroits où les autres ont déjà écrit leur nom.
      L’avantage des gares le long du balast ou des lieux d’ce genre c’est qu’une fois que tu as quitté l’espace où les gens ordinaires ils attendent fourmis autour du fanal orange et les vigiles blacks et les chiens le museau ficelé et les rats assis sur leur derrière c’est qu’y a pas lerche de passants pour te déranger et qu’y a de la lumière.
      Les entrepôts des gares la nuit y sont plus lumineux blafards que la neige carbonique qui t’mousse dans les mirettes en paillettes d’argent.
      On l’croirait pas mais c’est vrai et Marion avec le chien Sentinelle ça l’arrange bien vu qu’pour l’instant elle a pas d’quoi s’payer la lampe qui éclaire projecteur et qui pèse dans la musette que les autres taggeurs y s’débrouillent en l’ayant à plusieurs… Non… elle peut pas Marion et pas plus les bombes de toutes les couleurs…
      Hop ! Hop ! Ouais… pour l’instant les bombes qu’elle a planquées au fond d’la musette militaire Marion c’est seulement du rouge du noir et du blanc…
      - Tu commences avec ça et t’apprends à faire les formes avec les bombes… et quand tu sauras corretc j’tâcherai de t’en avoir d’autres des couleurs…
      Ça c’est Banou un jeune black qui lui avait parlé vite fait une nuit où ça commençait à geler le bout des doigts… Elle l’avait pas entendu venir sautant bondissant volant sur ses baskets diaboliques pendant qu’elle dessinait son nom à la craie par-dessus le tag d’un autre qu’avait fait là l’outremer et l’émeraude d’Océan profond profond avec tout au bout le troupeau d’éléphants blancs qui attendaient l’aube.
      Elle l’avait pas entendu Marion parc’qu’elle avait pas l’habitude des oreilles toujours ouvertes coquillages pour se prévenir de l’arrivée des trains de nuit bien avant et Sentinelle non plus qui vagabondait farouche à l’aventure.
      Non… elle l’avait pas entendu Marion… hop ! hop !…
      - Eh ! fais attention cousine… si t’entends pas un mec qui t’approche derrière m’étonne que tu r’pères l’Amsterdam avant qui t’ait raplatie…
      Ça l’avait fait sursauter Marion c’te voix presque dans son cou et en s’retournant elle a vu que du noir c’qui était encore plus incroyable. Banou c’était une grande silhouette black avec la cagoule du sweet et l’foulars on aurait dit qu’c’était aussi sa peau…
      - Pas d’risque qu’y m’voient dans la nuit les vigiles si jamais y z’avaient l’courage… il a dit à Marion quand il lui a passé les bombes… j’suis plus noir qu’leur âme de cirage…
      Et en reluquant la signature que Marion elle avait tracée par-dessus l’outremer océan il a écarquillé le blanc d’ses yeux qui pétillaient allumaient toutes les allumettes brûlées de l’obscurité. Il a fouillé à l’intérieur de son sac à dos et il lui a donné juste de quoi mettre la main au monde étrange des taggeurs. Alors  il a ajouté en sifflant un p’tit coup joyeux :
      - Eh la cousine !… c’est trop l’pseudo qu’t’as là… neij carbonik… j’vais t’le piquer moi ça m’ira terrible !…
 
      D’abord il lui a refilé rien qu’les deux bombes… une de noir et une de blanc à Marion qui savait pas comment faire avec ça dans les mains. Et puis il a sorti une bombe de rouge aérosol d’la couleur d’la savane écarlate autour des éléphants blancs dans la nuit d’la banlieue.
      - Tiens cousine !… le rouge c’est l’sang des taggeurs ! Et fais gaffe à l’Amsterdam hein ! Y va pas tarder…
      Et comme le chien Sentinelle était v’nu voir si y avait pas un croûton d’sandwich h jambon beurre dans l’sac à dos il a ajouté en riant avant d’filer sans bruit sur ses baskets pas croyables :
      -Eh ! l’chien toi t’es un super bon gardien alors !   
Hop ! Hop ! Neij carbonik !… Neij carbonic !…
 
      Gare du Nord vous connaissez ?
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Banlieues
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