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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Vendredi 25 novembre 2005 5 25 /11 /Nov /2005 12:17
J’ai eu envie de publier à nouveau la fin de cet article écrit il y a quelques temps à partir du livre Des filles et des garçons pour répondre à une amie qui me disait après avoir lu mes textes récents sur les cités de banlieue, qu’il ne fallait pas idéaliser ces lieux de vie souvent assez difficiles. Afin de montrer qu’on peut être à la fois lucide quant à certaines réalités quotidiennes et à la fois aimer vivre parmi les gens des cités de banlieue qui sont tout simplement des gens et affirmer que les cités sont nos territoires rayonnants et beaux.
 
 
Des filles et des garçons
suite
Aux jeunes filles et aux jeunes garçons des cités
Cet article a été écrit peut de temps après la mort de Sohanne à Ivry.
 
Article écrit à partir du livre collectif des filles et des garçons, préface de Fadéla Amara, présidente du mouvement Ni putes ni soumises, Ed. Thierry Magnier, 2004 que m’a envoyé Leïla Sebbar.
11 nouvelles de : Jeanne Benameur, Shaïne Cassim, Kathleen Evin, Guillaume Guéraud, Véronique M. Le Normand, Susie Morgenstern, Jean-Paul Nozière, Thomas Scotto, Leïla Sebbar, Frank Secka.
 
Pour Samia           Kathleen Evin
 
“ J’ai promis de répondre aux questions de cette journaliste qui me tanne depuis des semaines. Et je sais que je dois le faire. Pour Samia, d’abord. C’est ce qu’elle voulait. Que son histoire serve, pour que d’autres filles ne vivent pas la même horreur. ”
 
      Samia est semblable à Sohanne à Samira bien que Samira ait eu l’énergie et la chance de se tirer de là. Semblable à chacune de ces filles qui vivant dans un pays dit moderne dit laïque et démocratique sont sacrifiées sur l’autel de la déesse Ordure. C’est le nom qu’ils leur donnent dans leur langue à eux. Leur langue de mecs apprise au fond des ghettos de la haine et de la peur où ils sont mis à mijoter sans soupçonner à quoi ni a qui ils servent.
      A quoi ni à qui eux-mêmes sont sacrifiés. Eu, les garçons des cités des banlieues crasses. Eux les garçons auxquels les pères ne parlent pas… ne parlent plus. Ordure ou charogne c’est ainsi qu’ils les nomment les filles les garçons dans ce monde-là.
      Ce monde que des administrateurs fous ont commencé à inventer il y a quarante ans et qui s’appelle lui puisque tout au fond n’est qu’une histoire de mots : Périphérie. Périphérie de la vie.
 
“ …J’habite ici depuis sept ans. Dans la tour Léonard-de-Vinci, la plus haute des dix qui composent la cité des Artistes… ”
 
      Marie-Gazelle et Samia vivent dans la cité des Artistes et Samia trouve que c’est quand même mieux que ce qu’elle a pu voir de l’autre côté là-bas à Alger. “ … La violence des cousins, moqueurs et brutaux, envers elle et les autres filles… ” Samia et Marie-Gazelle venue de Madagascar. Deux fillettes dans la tour Léonard-de-Vinci de la cité des Artistes majuscules. Deux amies… deux sœurs “ à la vie à la mort ”.
      Deux filles qui finiront forcément par avoir un corps de femme et ça dans la Périphérie ça signifie danger !
      Comment imaginer qu’à l’intérieur de certains territoires, au sein d’un pays moderne où il y a certaines lois qui parlent d’égalité et de liberté, exister seulement c’est risquer sa peau ?
 
“ J’avais pris des rondeurs féminines qui faisaient sourire ma mère, et qui, moi, me poussaient à m’enfouir sous des pulls de trois tailles trop grands et des pantalons dans lesquels deux comme moi auraient pu tenir à l’aise. ”
 
      Elle a des raisons Marie-Gazelle pour cacher son corps. C’est que le mari de sa mère la convoite en douceur.
      Que peuvent faire les filles contre la violence du désir des hommes ? Que peuvent faire les filles si ce n’est se sauver fuir ou se cacher sous l’obscur des tissus noirs. Résister… braver leurs mots orduriers “ putes ” “ salopes ” en bas de la tour Mozart ?
      Mais les garçons à Paris à Lyon ou à Marseille aujourd’hui ne s’en tiennent pas aux insultes et aux mots orduriers. Les garçons aujourd’hui sont passés à l’acte. Ils savent que c’est devenu possible. Pire ils savent que c’est licite.
      Que peuvent faire les filles sinon écrire… raconter leur histoire. C’est ce qu’elles font Samira… Samia… Marie-Gazelle. Des mots contre des coups. De l’encre contre du sang. Des feuilles de papier contre des lames aiguisées.
      Pour Samia c’est Farid le frère aîné retourné en religion lors de son séjour en prison qui a pris la place du père. “ … Farid a décidé de reprendre mon éducation en main et de faire de moi une bonne musulmane… ”
      Violence sur l’esprit “ … Je ne peux plus lire ce que je veux… ” Violence sur le corps “ …D’abord en tentant de me persuader, puis en me frappant, il m’a interdit tout ce qui était ma vie… ” Le corps muet, le corps masqué passe des mains d’un homme à celles d’un autre. “ … L’oncle d’Alger avait rappelé à Farid la promesse “ formelle ” de son père envers lui : sa fille aînée était promise à son fils. Il était temps de la tenir… ” Objet. Monnaie d’échange. Produit consommable. Produit consommé. Emballé. Pesé. Livré.
 
“ … Le lendemain, c’était un samedi, Samia a enjambé le balcon (…) Dans l’enveloppe de Samia, il y avait, écrit serré, toute son histoire. Abdoulaye en a fait beaucoup de copies, pour la presse et la police, comme elle le voulait. ”
 
      Ecrire pour cesser de mourir.
 Les trois sœurs et les filles des cités       Leïla Sebbar
 
“ Les trois sœurs, on les attend. (…) Les cheveux fous des trois sœurs, comme Safia l’orpheline on l’appelle “ la folle ” ses cheveux en l’air, elle a pas un père ni une mère pour lui dire : “ Ton foulard, n’oublie pas ton cardoun ”, le tissu qui s’enroule autour des cheveux de mes sœurs, ça fait une longue queue dans le dos, Safia elle a pas de sarouel et elle tape dans le ballon avec nous sur le stade. ”
 
      Le jeune garçon qui regarde passer les trois sœurs les trois filles du maître de l’école des garçons arabes. Il vit là-bas en Algérie même si alors l’Algérie ne porte pas encore ce nom-là. Ce sont des années un peu avant celles de nos enfances à nous dans les cités de ce côté-ci de la Méditerranée.
      Nos enfances à nous vingt ans après avec d’autres garçons algériens mêlés aux frères aux cousins et aux garçons de toutes les origines qu’on veut… Des fils d’immigrés ou pas en bas des blocks avec nous les filles sur le macadam terrain de jeu obligé entre les poubelles.
 
      “ … Safia l’orpheline on l’appelle “ la folle ”… parce qu’elle joue comme les garçons dehors. Elle fait ce qu’elle veut sans la famille pour lui interdire ci ou ça. Parce qu’elle a senti alors que la liberté c’est d’être du côté des garçons et pas de celui des filles.
      Ici aussi les filles des cités portent des jupes plissées à l’époque où je me souviens “ … les plis des jupes découvrent la cuisse, elles ont les cuisses blanches… ” Et les garçons en bas à côté des poubelles qui débordent et qu’on laisse entre le parking des voitures où ils jouent à se cacher et à hurler si jamais on approche… et le bac à sable des petits où ils vont pisser quand personne ne les voit… Ils n’ont pas plus de neuf ans et peu importe l’origine alors tous ensemble ils s’appellent “ les Indiens ” et ils organisent la guerre contre les filles qui habitent pourtant le même escalier qu’eux.
 
      Je me souviens, 1960-70, pas encore la haine distillée dans le compte‑gouttes habile du religieux mais déjà sous nos jupes trop courtes pour nous mêler à leurs expéditions dans le terrain vague où le chiffonnier surveillait de grandes collines de détritus fumant nuit et jour qui menait aux petits chemins boueux des jardins ouvriers, et de l’autre côté plus loin aux cabanes où survivaient des gens dont on ne parlait pas à la maison nous sentions la brûlure.
      Nos mollets et nos cuisses surtout la pliure du genou derrière ils les visaient avec les lance-pierres où ils mettaient de gros boulons d’acier… des bouts de ferraille rouillés volés au stock du chiffonnier et des billes de plomb. Cela nous faisait de petites étoiles violettes sur la peau et déjà je me demandais sans jamais me plaindre pourquoi ?
      Pourquoi nous étions des êtres différents qui n’avions ni lance-pierres ni rien qui nous permette de jouer avec eux à armes égales alors que cette “ mixité ” n’allait pas tarder à nous tomber dessus et qu’on nous ferait croire que nous étions semblables. Pourquoi alors que leurs culottes courtes les autorisaient à exhiber leurs jambes grêles et sans cesse éraflées oui pourquoi les nôtres étaient-elles la cible de       leurs quolibets et de leur cruauté innocente ?
Je me souviens que je devinais que quelque chose d’essentiel nous séparait. Quelque chose qu’on me cachait. Et qu’à force de ne pas pouvoir puis de ne pas vouloir y mettre des mots il y aurait une sorte de “ folie ” qui s’emparerait de moi. De nous.
 
“ Elles ont peur, je suis sûr, parce qu’on crie aussi fort que les cavaliers, on tire pas des coups de fusil, mais les mots les frappent, même si elles comprennent pas, les petites “ Roumiate ”, elles entendent nos insultes et même si elles nous regardent pas, elles voient nos gestes vers elles. ”
 
      Lui il vit là-bas. L’interdit qui souligne la différence il le connaît. Il le partage avec les hommes dans la brutalité de la séparation d’avec la mère lorsqu’il est devenu trop grand pour l’accompagner au hammam des femmes.
      Ce qu’il ne doit plus ni regarder ni toucher il le devine, toujours sans qu’il n’y ait de mots pour désigner… pour nommer l’autre… sa réalité, sa présence alors que rien n’explique qui “ elle ” est. Cet inconnu demeure à l’intérieur de lui prisonnier d’un espace fusionnel perdu qu’il nourrit de légendes de croyances de superstitions.
En ne s’éveillant pas à la femme en tant qu’être dissemblable mais fraternel égal à lui-même il alimente sa peur et son désir toujours refoulé… enfoui… honteux… haineux.
 
  “ … Ce qu’on pense, nous les garçons, (…) qu’elles sont peut-être des filles, nos sœurs aussi, même si on voit rien, mais qu’elles sont filles à moitié et l’autre moitié des “ Djiniate ”, des génies, bons ou mauvais, mais on pense aussi que les “ Djiniate ” sont belles… ”
 
      Lui maintenant il vit ici “ … Je suis vieux, c’est pas l’âge, c’est le travail… ” dans une des cités où les garçons continuent sur la même lancée à n’avoir aucun mot pour parler aux filles avec lesquelles ils vivent chaque jour… l’escalier… le hall… le parking… la rue… l’école… mais que fait-il pour leur expliquer… pour leur imposer la différence qui fait le sel de l’amour, le respect ? “ … Nous, les pères, qu’est-ce qu’on fait, qu’est-ce qu’on dit ? Rien… ”
 
      Peut-être qu’il sait au fond de lui-même en repensant à son enfance et aux trois filles du maître qu’elles ont raison les filles des cités. Qu’elles ont raison de dire aujourd’hui ce que nous n’avons pas dit hier.
      Ecrire pour dire qu’il n’y a pas de vie vraie et bonne sans la liberté.
 
 “ … Mais nos filles, les filles de la cité, les filles des cités résistent. Elles étaient belles, j’étais fier… ”
   
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Banlieues
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