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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
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Texte Libre

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Mercredi 23 novembre 2005 3 23 /11 /2005 00:36
      Ces mots ont été écrits il y a presque dix ans pour parler de ce dont déjà on ne parlait pas. L’arrivée des immigrés à partir des années 60 venus dans les bidonvilles de la région parisienne pour travailler dans les usines et de ceux qui sont aujourd’hui leurs enfants.
      Après ce qui vient de se passer dans les cités de banlieues, l’histoire de Mounsi est plus que jamais l’illustration de ce qu’ont vécu ces gens et l’exemple de ce qu’ils nous ont donné. Une histoire qui raconte la vie dans cet univers de banlieue autrement et qui dit aussi combien les jeunes des cités peuvent être fiers de leur passé et de leurs parents.
 
 
Dialogue avec l’écrivain algérien Mounsi
 
Ce texte a été publié dans la revue Algérie Littérature Action en Novembre 1996.
 
Mounsi est né en Kabylie. Il est venu très jeune en France avec son père. Après une adolescence difficile dans le bidonville de la Cité des Marguerites à Nanterre, il fait la rencontre de la littérature par François Villon à la maison de redressement. Auteur-compositeur de chansons, il est également l’auteur de La Noce des Fous aux Ed. Stock, 1990, La Cendre des Villes aux Ed. Stock en 1993, Territoire d’outre-ville aux Ed. Stock en 1995.
 
« Il faut brûler par tous les bouts plutôt que de s’éteindre. »
 
      C’est ainsi que tout commence avec Mounsi, aussi bien lorsqu’on parle avec lui que lorsqu’on le lit. Cette outrance et cette folie, cette lutte sans répit avec soi-même et contre la malédiction originelle, est le chemin où l’on se faufile à travers ses trois livres.
      La passion d’écrire pour celui qui se nomme lui-même « un enfant du Maghreb périphérique », prend ses racines dans cette malédiction et cette culpabilité qui nous échoient, et qui ne sont rien d’autre au départ que la « Nostalgérie » que l’on retrouve dans le texte de ses chansons.
      Pour tenter d’existe et de sauver sa peau au cœur des cités de l’exil, Mounsi choisit une trace qu’il ne cessera pas de suivre, au plus profond des souillures et de l’absence, celle des Fous.
      Celle de tous les êtres qui comme lui, sont en marge d’un monde cruel et menaçant, et qui du fond chaotique de leurs rêves, essayent de rester « de grands vivants ».
      La folie ainsi que le dit Mounsi, c’est tout simplement ce qui dans le pire des désarrois nous fait tenir debout : « Quand on est né dans une destruction, l’on a besoin de faire l’expérience du pire pour pouvoir survivre. »
      L’expérience du pire, son histoire, Mounsi la retrace en compagnie des héros de ses livres, elle vient heurter et rejoindre celles multiples de l’immigration, elle vient parler au nom d’un peuple sans paroles.
 
      Mounsi est venu en France comme tant d’autres depuis la Kabylie où il est né pour y retrouver son père dans les années où l’immigration laborieuse vendait ses mains pour pas cher, d’une machine à l’autre et où il ne lui serait pas venu à l’idée de se poser la moindre question. La malédiction débutait là. Dans la boue du bidonville de la rue de la Folie à Nanterre, au milieu des baraquements de planches aux toits de tôle. Premier terrain d’envol de la folie, première évidence que ça commençait mal.
 
      « Je me suis longtemps senti comme un oiseau qui, ayant été exclu du nid par quelque malédiction, ne cesse de voler autour de ce nid complètement vide et ne le quitte jamais du regard. » (Territoire d’outre-ville)
 
      La gadoue du bidonville d’un côté et la ville en creux de l’autre, la ville inconnue avec la menace confuse de sa richesse, la bêtise crasse et l’indifférence des hommes qui y grouillent, vont lui faire connaître le début de sa peur. L’étrangeté d’abord et puis la haine lorsque son père mangé par la machine se met à boire et à délirer.
 
      Mounsi : La confrontation avec le centre de la ville est créatrice d’une certaine violence. Mais c’est elle qui m’a construit et qui me permet de parler aujourd’hui. J’ai appris le français et je me suis approprié une ville, une langue, un espace. 
 
      La cruauté qui sillonne les livres de Mounsi c’est celle qui allait trancher net le dernier lien avec lui-même. Tout ce qu’il lui reste aujourd’hui de ce lien, ce sont ces simples mots :
 
« Au cours des années, on a pu tout me prendre sauf d’être resté un fils d’immigré. Et dans le sens de ce mot incroyable, dans ce dénuement, j’éprouve une sensation merveilleuse. » (Territoire d’outre-ville)
 
      De cette fierté et de cette humilité à la fois, la cité aux murs sans fin ne va laisser subsister qu’un vieil homme à moitié fou, appelant Dieu au milieu du périphérique, et claquant des dents au creux de la nuit face à l’invasion obstinée des rats et des serpents de ses terreurs.
 
« Fiévreux, le regard halluciné, il se réveillait la gorge sèche, ruisselant de sueur, les lèvres tremblantes. Il reprenait son souffle coupé. Je lui montrais, en allumant la lumière, les animaux qui fuyaient en rampant sur le tranchant du sol. Apaisé, il me souriait pour s’excuser de m’avoir réveillé au milieu de la nuit. Je savais qu’à sa prochaine beuverie, à peine serait-il assoupi, les rats tapis dans les trous des murs reviendraient le faire claquer des dents. Il tremblait et j’attendais l’aube. La vie bruissait au-dehors dans une indifférence souveraine. Ceux qui ont connu ces nuits n’ont plus le goût du sommeil. » (La Noce des Fous)
 
      Comme il le dit à maintes reprises dans Territoire d’outre-ville, Mounsi ouvrira ce passage en lui vers l’écriture pour venger le silence de son père, pour s’extirper enfin de cette cruauté du silence, qui se répercute de génération en génération depuis le premier des hommes accablé.
 
      Mounsi : Si le monde avait un peu de solidarité et d’amour, il y aurait moins d’abjection. Se venger de la souffrance par la souffrance au lieu de tenter de dire ce qui ne s’est pas dit, ne peut rien alléger du tout. Rien de plus violent, de plus terrible que le silence. Poser sa colère sur l’expression est une façon de s’alléger. Les mots guérissent en ce sens-là. Le plus grand miroir est celui des mots. C’est comme une pelote, dès que l’on tire sur un mot il y a tout un filqui vient, une mémoire. Et ce fil peut devenir un cordon ombilical. L’on va tirer très loin, jusqu’au lieu d’où l’on vient.
 A suivre
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Ecritures d'Algérie
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