Calendrier

Juillet 2010
L M M J V S D
      1 2 3 4
5 6 7 8 9 10 11
12 13 14 15 16 17 18
19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29 30 31  
<< < > >>

Saïd et Diana

Said-et-Diana-2.jpg

Présentation

  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
  • Retour à la page d'accueil
  • Partager ce blog

Texte Libre

Texte Libre

Pour faire défiler les images du catalogue cliquez sur la fenêtre dans le bleu et placer le curseur de la souris sur la page à gauche...

Image de Dominique par Louis

Recherche

Mardi 22 novembre 2005 2 22 /11 /2005 00:56
Colère noire
Aux jeunes de la cité d’Orgemont
A tous ces gens venus d’ailleurs avec lesquels nous vivons
 
Souvent je ne trouve pas utile d’écrire mes articles avec l’énergie de la colère vous comprenez ?
      Je préfère laisser cette façon de faire aux chroniqueurs qui s’en tirent fort bien, aux journalistes ou aux philosophes qui savent argumenter autour des idées qui leur viennent avec le talent légitime des gens qui pensent.
      Je me suis considérée depuis toujours comme quelqu’un qui écrit et qui crée avec l’émotion qui remonte du fond des tripes jusqu’à la page blanche et qui trouve là son espace de déploiement d’envol de folie entre terre et ciel comme lorsqu’enfant on joue à la marelle.
      Rien de réfléchi si on prend ce mot au sens le plus étroit ni qui se prête a un discours dont la bonne mesure est qu’il dure des heures ou des pages. Non… rien de tout ça ! Du volcanique du foudroyant de la torchère et de la fenêtre océane avec ses grands vents.
      J’aime écrire avec démesure et poésie, ce qui fait sens pour finir bien entendu et n’est pas moins essentiel que la pensée, mais a une tout autre forme et emploie des outils très différents. Ceux des poètes sont la passion et l’imaginaire avant tout.
      Lorsque soudain la colère et la révolte s’en mêlent alors le texte ressemble moins à une histoire qu’à un pamphlet mais pourquoi pas ? Il se trouve qu’à lire, ce qui a été écrit un peu partout depuis le début de ce mois de novembre et la mort de deux jeunes garçons poursuivis par des flics qui se sont réfugiés « pour finir » dans un transformateur EDF – mort qu’on a déjà occultée – la colère et la révolte sont forcément au rendez-vous de ma plume sauvage… Vous comprenez ?
      Voici donc cet article que j’ai eu envie d’écrire exactement hier soir en rentrant dans le hall de l’immeuble où habite mon ami Louis dans la cité d’Orgemont à Epinay. Sur la porte vitrée était placardé un prospectus dont le titre en gros caractères indiquait « Plus jamais ça ! »
      Titre déjà bien inquiétant à mes yeux et à mes oreilles tant il a usé et abusé des pages multiples où ce genre de slogan culpabilise le monde avant même qu’il puisse deviner… le monde… de quoi il s’agit.
 
      Et quant à moi si j’avais dû… le diable m’en garde… reprendre ce genre d’appel au peuple reprisé et craquant de toutes parts sa culpabilité latente je l’aurais mis en en tête d’un article que je n’ai pas écrit concernant la mort de ces deux jeunes garçons dans une cité à Clichy-sous-Bois il y a à peine un mois !
      Mais je n’ai pas écrit d’article de ce style car il n’y a simplement rien à écrire sur ce qui n’a pas de mots.
 
      « Plus jamais ça » OK mais alors plus jamais non plus et avant tout vos cours de morale (la vôtre bien entendu) qui ne concernent que les autres… les autres nous… gens des banlieues… et vos insultes publiques et retransmises sans la moindre décence avec les moyens prodigieux dont vous disposez pour humilier ceux qui ne vous ont jamais vus dans leurs rues leurs commerces leurs écoles leurs blocs leurs escaliers… Qui ne vous ont jamais vus car vous n’y venez que pour vos petits besoins…
      Plus jamais cette façon qui vous est propice de rendre coupables celles et ceux qui vivent dans des lieux qui ne sont pas les vôtres et qui y sont chez eux.
      Non nous n’avons pas peur lorsque nous rentrons le soir la nuit à l’aube rosissante sur les trottoirs blues de nos cités. Quand nous rentrons chez nous.
      Ce chez nous où vous avez décidé il y a quarante ans d’entasser pêle-mêle des Français venus des campagnes des immigrés venus d’au-delà d’ici vous vendre leur mains à un prix honteux des gens de partout qui n’avaient plus de territoire vu que vous le leur aviez pillé.
      Non nous n’avons pas peur lorsque nous nous promenons sur les trottoirs macadam et sur les parkings blacks goudron où vos policiers sont venus poursuivre de jeunes garçons qui palabraient au pied des arbres et n’avaient encore eu dans la tronche l’idée d’allumer aucun feu de joie.
      Non nous n’avons pas peur car ces cités où nous sommes nés… où nous vivons… où nous nous rencontrons… où nous apprenons le monde elles sont devenues notre espace familier et tendre ludique et complice brutal et fou… notre espace à nous… vous comprenez ?
      Un espace auquel vous ne comprenez rien justement… duquel vous ne ressentez rien… avec lequel vous ne partagez rien car vous y êtes depuis toujours étrangers.
      Oui… ça je vous le dis là et je sais que la plupart des habitants des banlieues vous le diraient aussi sans hésiter… c’est vous qui êtes des étrangers à cet univers que vous avez préfabriqué il y a quarante ou cinquante ans afin de satisfaire à vos envies de mettre en train un monde où tout s’achète et tout se vend.
      Oui… c’est bien vous qui êtes des gens d’ailleurs et qui ne connaissez aucune des lois de ces banlieues où le respect est un des mots et des gestes qu’on n’accepte pas de voir balancer parmi les ordures du quotidien. Ces ordures qui chez nous ne sont pas rangées dans des containers à l’intérieur des locaux comme il se doit mais traînent toute la journée dans les poubelles au pied de nos escaliers.   
      Et que vivent les mouches et les cafards dans cet endroit qui est le nôtre et que nous aimons pourtant.
 
      Plus jamais cette façon que vous avez de parler de nous comme d’un autre peuple d’une autre race et pourquoi pas d’une certaine espèce… de gens… n’est-ce pas ?
      Cette façon de nous dire que nous sommes « de la banlieue » comme on est d’une catégorie bien à part d’humains appartenant à son ghetto à sa zone à son no man’s land. Notre apartheid que vous avez machiné de toutes pièces lorsque les usines de l’Ile Seguin ronflaient à pleine mesure et que nos vieux étaient venus « chez vous » pour mettre la patte à la tôle coupante de vos automobiles de vos frigos de vos trottoirs blues où ils n’ont pas encore fini de marteau-piquer leurs vies… notre apartheid est aussi notre fierté humaine et nous en faisons chaque jour un soleil partagé. Vous comprenez ?
      Notre apartheid n’existe pas quand nous créons sur nos murs de béton des farandoles de couleurs à vous mettre le nez dans votre vision noire et blanche de tout ce qui n’est pas vous… qui n’est pas « chez vous »… qui n’est pas à vous.
      Notre apartheid n’existe pas quand nous rêvons quand nous dansons quand nous rions ensemble sur les trottoirs blues de nos cités où jouent les gamines et les gamins qui sont ceux que nous étions il y a à peine… trente ans de ça. Et qui n’ont pas pour désir d’incendier leur territoire et de le voir quadrillé par des hommes armés et fous de peur.
      Notre apartheid n’existe pas quand nous faisons la fête quand nous nous retrouvons au cœur de ce métissage qui nous a ouvert d’autres visions que les vôtres sur le monde aussi vastes que l’océan qui borde nos rêves de vivre libres de vos peurs et de vos haines qui pèsent sur nous comme le lourd couvercle de vos marmites bourrées d’interdits aux nageoires de plomb.
      Non… notre apartheid n’existe pas et c’est lui qui a brûlé cet hiver comme le monstre Carnaval totem de paille et de chiffons que vous agitez depuis  quarante années sous notre nez et qui a maquillé de fumée et de suie vos visages.
 
      Non… notre apartheid n’existe pas vous comprenez ?
 
      Il n’y a plus de Sartre, de Deleuze et tant d’autres pour qui donner du sens à notre quotidien était le premier des soleils à partager… Alors nous errons hors de mots hors des signes et des images pour dire qui nous sommes et quel est ce monde que nous aimons fraternel et généreux avec ses grands élans de folie créatrice et d’imaginaires mis en commun… Avec ses désirs insatiables et ses bonheurs posés sur nos tables comme du pain frais.      
      Nous errons au gré des trottoirs blues en quête de la justice du sens et de l’amitié offerte.
      Nous marcherons sans doute longtemps encore au long de nos rues au pied de nos blocs au fil de nos parkings et de nos terrains vagues où nos courses enfantines ont laissé en nous la trace de bien plus grandes aventures dont vous ignorez tout.
      Nous marcherons longtemps encore en taguant les murs gris béton de la vie triste que vous nous avez encagée dans des endroits où nous avons appris au fil des jours à devenir rebelles et créateurs et à barbouiller Macadam city black de couleurs incroyables.
 
      Non… plus jamais ce monde que vous avez voulu avec des ghettos d’indifférence de mépris et de honte à l’intérieur duquel il est interdit aux êtres de se parler de se connaître de se rejoindre bien au-delà d’une effarante couleur de peau.
      « Vous vous êtes partagés le monde » comme le dit cette chanson que nous aimons et maintenant « vous voulez que nous partions »… Mais nous ne partirons pas de ce lieu où nos vieux ont laissé leurs doigts sur la tôle coupante de vos automobiles et où leur sang fleurit doucement à l’aube en coquelicots mouillés nos terrains vagues.
      Nous ne partirons pas de nos banlieues belles comme la savane rouge traversées de nos rêves et de nos désirs qui ont l’insolence paisible des troupeaux d’éléphants blancs.
      Nous ne partirons pas de nos cités qui rayonnent des éclats de rire des enfants que nous étions et de ceux que nous serons demain après que vos appétits guerriers vous aient rendus impuissants et vieux.
      Nous ne partirons pas de notre monde que nous avons inventé ici et qui est vivant dans l’ombre du vôtre comme l’obscur est à la clarté son intensité sa profondeur et sa source.
      Nous ne partirons pas de cette terre qui s’est nourrie de nous où nous ferons s’envoler d’autres semences de coquelicots qui ne seront plus seulement couleur de sang.
 
      Non… nous n’avons pas peur… Non… nous ne partirons pas… Nous continuerons à écrire sur les murs gris béton de nos cités l’histoire des gens d’ailleurs dont les mains de couleur ont construit le monde et l’enchantent chaque matin et chaque soir de leurs rêves et de leurs désirs.
 
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Colères noires
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Partager    
Retour à l'accueil
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés