J'ai mis cet article en ligne deux fois de suite hier, mais comme il n'est toujours pas inscrit dans le blog, alors je recommence... espérons que...
Journal d’une fille de banlieue
Une fille qui écrit sans papier
Gare du Nord Gare du Nord… toujours plus vers le Nord dans la banlieue sur Macadam city blues vous connaissez ?
Gare du Nord.
Y a des heures de la nuit où on les croise beaucoup moins les vigiles bleu-noir avec leurs chiens noir-noir d’ennui la tête dans leur muselière muselée comme à l’intérieur de la cagoule noire rebelle et guerrière des jeunes de la cité ou aussi la capuche du jogging et le bonnet qui tient bien les dread locks en dessous mais c’est pas vraiment le même désastre vu que les humains eux ils ont pas envie qu’on les traite comme des chiens justement.
Ouais… y’a des heures de la nuit rousse son vieux mégot fatigue au bec… et pourtant c’est la fête au-dedans de ses tripes macadam le samedi soir au long des trottoirs blues qui virent au rouge savane des histoires et des coups de poing sur l’épaule où on oublie les machines suceuses lâpeuses frotteuses astiqueuses qui zigzaguent entre les bandes de rats assis sur leur derrière museau fendu rose au vent froid de ce bout d’automne s’traînant par ici…
Ouais… y’a des heures où seuls les rats anthracite au poil hirsute en ont encore le goût de l’atmosphère de Macadam city blues et de sa Gare du Nord…
Gare du Nord vous connaissez ?
Y’a des nuits et des jours où on aimerait bien se tirer de là… S’arrimer à un immense rafiot aux voiles très mitées trouées et la prendre en pleines dents l’odeur âpre douce d’Océan et se faire corsaire avec des batailles d’écume et des extincteurs d’eau de mer à en plus finir nos feux qui couvent flammes géantes sous les braises de nos impuissances marines calcinées.
Ça crame drôlement par ces temps et c’est pas ce qu’on croit… alors on serait naufrageurs peut-être des navires bourrés de baskets rouges noires blanches et de souliers venus d’ailleurs qui n’valent pas un rond leurs semelles pneus de camions qui ont roulé leurs carrosses d’éléphants blancs tirés sur des sentiers de brousse empoussiérés rouges et sans fin…
Y’a des nuits et des jours où on n’croise vraiment que le regard fuyant fou de peur des rats qui se ruent sous les tas de fils tombés au pied des poteaux d’électricité pour se cacher s’dénicher un refuge une maison et là devant nos yeux ils meurent en hurlant et rouge leur sang pointillé au bout de leurs oreilles tandis que les trains qui s’en vont toujours quelque part font un bruit d’enfer. Traderidera…
Gare du Nord vous connaissez ?
Quand donc elle est arrivée là Marion avec le chien Sentinelle dans ses pas et la musette militaire où elle a dessiné des choses que la pluie à bien léchées depuis et juste dedans les affaires que le SAMSOC lui a refilé elle sait plus trop… Mais maintenant y a la couverture orange avec des losanges vert pomme qu’elle a troqué chez les récupérateurs contre un peu d’la monnaie que la fille du train a mis au creux d’sa main…
Y’a la couverture pour le chien Sentinelle et pour elle dans l’courant d’l’hiver qui a pas l’air d’une saison mais d’un coup de neige d’extincteur dans le dos… Y’a la couverture et ça c’est chouette !…
Y’a la couverture orange et les losanges vert pomme pour une fois qu’elle peut avoir une affaire avec d’la couleur qui lui va c’est miracle et pas cher encore…
Y’a la couverture et puis y’a autre chose que Marion a pas su expliquer au chien Sentinelle son confident qui comprend sans les mots.
Gare du Nord vous connaissez ?
- T’es journaliste alors ?… Ses yeux de ce bleu-là qui te submerge et que tu n’peux rien contre… du bleu pirouettes galipettes au milieu des fleurs de lin et des lavandes petites mais le parfum grand comme l’odeur des lessives des lavandières qui te prend toute la peau et te la retourne… un parfum de rivière et de terre frottée par le soleil du même coup…
Ses yeux ils me faisaient basculer dans les remous d’Océan hier… ses yeux d’enfance pas encore brûlée au petit feu de l’agonie de vivre… dedans y avait tout… il y a longtemps… quelque part…
- Ouais… si tu veux… j’écris pour des revues… la vie des gens quoi… enfin quand ils veulent bien me raconter… Et puis sur des livres aussi… enfin tu vois…
- Ah ! sur des livres… Elle a fait la moue comme quelqu’un qui a le sentiment d’une chose drôlement ennuyeuse et elle l’a chassée en éclatant de rire devant l’air agacé du type de la guitoune d’où le parfum café ne sortait plus que par petits morceaux cassés qui venait voir quand on allait finir par dégager de là et lui laisser la place au milieu des sacs poubelles plastique bleu remplis de toutes les odeurs de sa vie.
- Ouais des livres… mais ce que j’aime bien c’est écrire des histoires…
On marchait sous la lueur noir-mauve de la verrière avec au-dessus très loin les champs de lin obscurs des étoiles qui éclairaient un peu et je songeais en la regardant comme ça pendant qu’elle réfléchissait à des choses à elle que si j’avais eu une fille j’aurais voulu qu’elle soit comme elle et que ça m’aurait mis des tas de soleils bleus ébouriffés dans ma vie.
Gare du Nord.
Les rats ils pointent leur museau rose fendu de sous les rails où ils crèchent à cette heure justement… Les rats anthracite partout où on vit on les retrouve discrets silencieux au cœur de la nuit rouge de la savane ils savent avant nous ce qui se trâme et ils secouent la cendre orangée des cauchemars anciens pour venir à la rescousse sur Macadam city blues.
Gare du Nord vous connaissez ?
Brutale elle s’est arrêtée juste avant qu’on soit embarquées par le courant d’air qui emporte les musiciens et leurs petits singes faisant la manche dans une casquette black pailletée de rouge rouge pour pas que les vigiles les chassent vers les porches sombres où ils disparaissent comme derrière des rideaux de scène.
- Eh ! ma jolie… par là c’est plus mon quartier… j’m’aventure pas quand j’connais pas… de l’autre côté y m’laissent alors j’vais retrouver Sentinelle… Faut qu’on s’chauffe un peu les pattes à l’électrique avant qu’y n’ferment…
Je la regardais… jeune tellement jeune… seize ans pas plus… quand j’étais ado comme elle dans les années… 70… faut dire que ça fait un moment… les copines erraient à la recherche d’une piaule où dormir un soir après avoir quitté la maison vu qu’on n’les y retenait pas… Quand j’étais ado comme elle… y’avait… 30 ans au moins… c’était tout pareil aujourd’hui alors ?…
Où donc le wagon rempli de rêves nous a-t-il filé entre les doigts ? Ouais… où donc ?…
Ses yeux bleus de lin me fixaient encore une fois avant de disparaître dans la nuit alors j’ai dit très vite les mots qui me passaient par la tête même si c’étaient des mots pour rien…
- Eh Marion ! toi aussi tu devrais la raconter ton histoire… L’écrire à la craie de couleur sur les trottoirs… Pas besoin de papier Marion !… Regarde les murs des entrepôts le long des rails…
Elle m’a fait un grand signe de la main en se retournant vu qu’elle était déjà loin parmi les gens qui avaient des allures de gros animaux endormis et elle a crié pour que j’entende malgré le bruit de la machine suceuse qui avalait tout…
- Eh ! merci pour la couverture ma jolie…
Gare du Nord vous connaissez ?
Une fille qui écrit sur Macadam black goudron ça vous dit quelque chose… quai 36 ou bien comme ça vous l’avez p’t’être vue y’a de ça… quelques temps quand vous rentriez de vos heures de nuit… sacs poubelles serpillières balais et seaux… Pfuitt… Pfuitt… juste une petite coulée d’eau savonneuse pas plus… les doigts frottés rincés usés…
D’abord il avait fallu faucher les craies de couleur à la papeterie du Faubourg… des craies de couleur bien entendu… des craies de couleur pour des mots de couleur pas moins !
Des mots de couleur sur Macadam black très black alors… mais Marion les mots ça lui disait pas et aux gens qui essuyaient leurs pieds sur la peau de Macadam black non plus… On leur en avait tant mis des mots sur les papiers qui promettaient des choses… des choses de vents et de poussières…
Sauf deux qu’elle aimait bien par’que c’était joli et que ça faisait de l’imagination… elle les avait vu écrits en gras dans un journal après un très énorme incendie de voitures quelque part vous comprenez ?
Alors elle avait commencé avec ça vu que c’était leur histoire à Sentinelle et à elle aussi… une histoire de feu en dedans et de froid tout blanc pour finir…
Neige carbonique…
Elle l’avait écrit partout sur les quais de la Gare du Nord Marion avec les craies de couleur et la neige qui éteint les incendies dans le cœur des gens avait pris la couleur rouge de la savane rouge et sang pour finir…
Neige carbonique…
Effacer le feu… effacer la vie… effacer les gens… mais rouge alors la neige elle peut plus rien effacer du tout vous comprenez ?
C’est comme ça sûrement que ça lui est venu à Marion l’envie d’une chose qui va beaucoup plus loin que les mots… les mots pour rien… l’envie des images qu’on dessine rouge rouge et sang sur les murs de papier…
L’envie des images et des bombes vous comprenez ?
Gare du Nord Gare du Nord… toujours plus vers le Nord dans la banlieue sur Macadam city blues…
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