Mercredi 9 novembre 2005
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Une petite voiture jaune
C’était le soir du deuxième jour où ça cognait fort sur Macadam city blues et on était drôlement contents l’ami Louis et moi de les voir là autour de la cabine téléphonique totem et au milieu de la place aux palabres juste en bas de chez nous les jeunes qui font de la cité un lieu où on n’s’endort pas l’museau enfoncé dans son estomac après l’dîner… Ouais drôlement contents et la petite voiture électrique jaune qui brillait au-dessus de son socle de verre aussi qui nous donnait de bons présages.
C’est pas tout de suite que ça s’est déclanché vu que quand on a eu fini d’éplucher les pommes pour une énorme tarte qu’on s’était préparés et qu’on avait drôlement faim ils étaient en train de se bagarrer l’unique ballon de foot en tapant des pieds contre les uns les autres et s’envoyant des injures pour l’habitude à n’pas perdre…
- Eh ! ta mère ! ta mère ! Salop de nègre !… Tu vas voir cousin si j’te la mets ! … Ouah l’bouffon sa mère eh !…
Autour pas loin y avait les p’tits qui faisaient du vélo et se battaient pour l’avoir avec chacun une roue à dix au moins à tirer dessus et à s’étaler sur l’macadam en poussant des cris de jeunes chacals après une charogne. C’était l’atmosphère des soirs de la cité quand déjà c’est la nuit et qu’on sent les bonnes odeurs des marmites et des grillades qui nous font bien du plaisir.
C’est pas tout de suite que ça s’est déclenché vous comprenez ?…
C’est Louis qui a vu d’abord une lueur pas normale comme un grand feu qui éclairait la cabine téléphonique par derrière comme si on l’avait allumé pour une cérémonie pas ordinaire qui était déjà démarrée alors on a ouvert la fenêtre pour mieux voir et ce qu’on a vu sûr que vous le croirez pas…
La cabine téléphonique elle n’avait plus sa taille normale mais elle était comme enflée gonflée énorme une montgolfière qui aurait plus qu’à s’envoler en s’arrachant toutes ses forces de Macadam city blues. Elle avait dans la disproportion quelque chose de terrible… de pas humain… C’était un objet de culte qui se déformait et préparait une sacré malédiction… C’était tout ce qu’on voulait… C’était le totem du monde qu’on n’voulait pas et qui s’acharnait à nous exhiber son ventre rempli de choses…
C’étaient des choses que d’abord on n’voyait pas bien mais les jeunes eux ils les avaient vues et ils grondaient autour comme si leur vie venait d’entrer en guerre contre le totem maléfique qui les narguait sur le territoire qui était rien qu’à eux. Et puis on a vu nous aussi qu’y avait là-dedans et que ça prenait des proportions que personne pourrait arrêter… y avait des quantités de fringues avec des marques des survêtements des anoraks des baskets des tee-shirts des casquettes et tout ça tournait envoûté emporté entraîné dans la danse des chants rythmés par le Tam-tam d’Afrique à une vitesse de plus en plus de plus en plus…
C’était de la frénésie à l’état pur et tant et tant que la cabine montgolfière comme une immense vitrine remplissait tout le trottoir de son déchaînement d’habits qui tournoyaient s’envolaient se déployaient et retombaient à l’intérieur au milieu de cercles de couleurs comme ils étaient vifs et légers trépidant pour suivre la cadence sautillant se précipitant les uns sur les autres et c’était un combat qu’on n’peut pas imaginer…
Les jeunes d’abord ils sont restés debout autour du totem de la consommation qui leur causait un langage qu’ils connaissaient sacrément vu qu’on leur avait appris que celui-là avec par ruse le rythme du Tam-tam d’Afrique en fond de teint qui les coursait joli et les empoignait dans leurs tripes à fond… Et puis d’un coup y en a un qui a saisi un morceau de bois qui traînait là et c’était dans sa main aussitôt à la lueur du feu de la cérémonie comme un bâton d’acier lourd et au bout y avait une pointe qui étincelait avec de longues traînées rouge écarlate…
Quand il l’a soulevée on a cru l’ami Louis et moi qu’il allait pas y arriver mais si… et il l’a abattue sur le flanc de la cabine totem au ventre de verre enflé qui craquait se déchirait s’étouffait et il a ouvert une des parois d’une épaisse entaille où tous les jeunes se sont engouffrés derrière lui et on a entendu leurs cris et leurs rires et le Tam-tam d’Afrique qui s’affolait… s’affolait… s’affolait…
Les petits qui avaient entendus que c’était la fête et que cette fois on n’allait pas les retirer de là sont entrés en courant et en se tenant par le cou ou par la hanche à l’intérieur du géant totem éclaté qui bavait une source rougeâtre comme son sang déjà sur Macadam city blues donnait sa couleur à la nuit.
De là-dedans il nous parvenait plus que des bruits d’explosions des fracas de verre et de tissus en lambeaux des appels sourds et des crépitements comme un brasier qu’on aurait allumés et qu’on n’pourrait pas voir car en fait c’était devenu onscur au point qu’on n’distinguait même pas le ventre du totem et seulement toujours au-dessus la petite voiture électrique jaune qui scintillait joyeusement.
De là-dedans il nous parvenait le rythme du Tam-tam d’Afrique exaspéré qui battait… qui barrait… qui battait…
Alors d’un coup ça s’est passé très vite et tellement ça nous a pris de court qu’on a pas trop bien vu les évènements qui ont suivi vous comprenez ?…
Y a eu d’abord des bruits qui ressemblaient à des crissements de pneus tellement fort partout dans la cité qu’on a bouché nos oreilles avec nos mains l’ami Louis et moi sinon à l’heure qu’il est on n’vous entendrait pas pour sûr… et on a réalisé que c’étaient les sirènes des véhicules d’intervention urgence au même moment où les rats qui se remplissaient tranquilles la panse dans les sacs poubelles commencés par les matous du petit vieux du rez-de-chaussée se sont rués à leur tour à l’intérieur du totem qui bouillonnait comme une marmite de sorcier.
Il en est sorti de partout des nains à la peau obscure comme si elle avait été calcinée hérissés de guns et de lance grenades lacrymo… il en est sorti des centaines et leurs petits corps difforme qui se dandinaient vers le totem géant de verre éventré semblaient eux aussi grotesques danser… mais c’était la danse de la vieille femme aux yeux verts… la danse de la mort…
Bientôt ils ont formé une chaîne épaisse et de plus en plus sombre hérissée de leurs guns qui se tordait de manière grotesque et terrifiante autour du cercle de la cérémonie qu’on n’pouvait presque plus voir. Seulement on entendait là-d’dans des rires et le Tam-tam d’Afrique qui s’affolait… qui s’affolait… s’affolait…
Le premier des jeunes qui est ressorti du ventre du totem il portait un géant boubou de tissu rouge la couleur de la savane au soir quand ça n’dure qu’un instant. Et les autres derrière lui tous ils avaient des vêtements aux tons éclatants et plusieurs entièrement blancs comme la nappe dressée par la lune cette nuit-là pour le festin. Les petits avaient chacun trouvé des boubous à leur taille et leurs cheveux tressés de perles en faisaient des sortes de jeunes dieux païens éblouissants.
On ne sait pas qui a donné aux nains l’ordre de charger sur des enfants vêtus de boubous multicolores ni combien ils étaient ceux qui sont cette nuit-là retournés dans le ventre du totem d’un seul mouvement pour fuir les corps difformes aux guns dressés et aux doigts prêts à se glisser sur leur peau tiède que le Tam-tam d’Afrique faisait frissonner…
Le totem de verre au centre du cercle de la cérémonie s’est refermé sur eux les séparant des nains définitif et il s’est embrasé dans un somptueux jaillissement de lave aux écumes orange et mauves ardentes. Et le Tam-tam d’Afrique battait… battait… battait…
Quand on s’est réveillés en sursaut l’ami Louis et moi à cause de l’hélicoptère qui passait en rase mottes au-dessus du block il était quatre heures du matin et les policiers avaient disparu. De l’autre côté de la rue sur Macadam city blues la cabine téléphonique vide semblait attendre quelque chose avec sur le toit une petite voiture électrique jaune qui brillait comme un soleil d'Afrique étincelant.
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