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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Lundi 7 novembre 2005 1 07 /11 /Nov /2005 00:00
Deux nuits de banlieue et une petite voiture jaune
C
hronologie des évènements
 
Epinay-sur-Seine, la Cité d’Orgemont, rue de Marseille où habite mon ami Louis depuis des années et où je me rends pour trois jours et trois nuits par semaines.
 
Vendredi, 4 novembre 2005 vers 20 heures
Louis me téléphone pour me parler de l’ambiance dans la cité car depuis le début des évènements survenus dans les banlieues faisant suite à la mort de deux jeunes garçons électrocutés dans un transformateur EDF à Clichy-sous-Bois, nous sommes inquiets… Jusqu’ici à Epinay dans la cité tout est comme d’habitude, on y vit et on y retrouve l’atmosphère qu’on connaît et qu’on aime. Mais ce soir me dit Louis, il y a des policiers un peu partout, ils patrouillent en camionnettes comme ils ont coutume de le faire et c’est la veille du week-end…
De plus, Louis a eu la chance de pouvoir prendre le dernier bus, le 154 qui va de la Porte de Paris à Saint-Denis jusqu’à la Gare d’Enghein et qui s’arrête entre autre au Cygne d’Enghein, arrêt le plus proche de la cité où descendent ceux qui y habitent. Le chauffeur a annoncé aux passagers que « compte tenu de la situation, il n’y aurait plus de bus ce soir »…
En dépit de cette atmosphère tendue, la nuit de vendredi à samedi se déroule normalement dans la Cité d’Orgemont.
 
Samedi, 5 novembre 2005
 
Après avoir passé un après-midi à Paris nous rentrons Louis et moi par la Gare d’Enghein-les-Bains à Epinay et il n’y a toujours aucun bus à l’arrêt habituel. Plusieurs personnes attendent. Il est environ 20 heures… Depuis la gare jusqu’à la cité en marchant bien il y en a pour une demie-heure…
En traversant les rues d’Epinay on remarque rapidement une sorte de vide inhabituel pour un samedi soir. Deux camions de pompiers nous croisent, ils roulent lentement et sans la sirène.
Arrivée au début de la cité, la mesure est donnée aussitôt. Sur le parking à côté des arrêts de bus, trois camionnettes de police pleines stationnées attendent. La cité est déserte et rien de l’animation habituelle du samedi soir n’y subsiste. Les gens sont rares et se dépêchent de rentrer jetant un coup d’œil rapide vers les policiers. Rue de Marseille les fameux réverbères anti-casseurs sur les parkings sont tous éteints. Ceux qui nous éblouissent d’habitude et nous empêchent de dormir ! Les parkings forment là un grand espace obscur à traverser à pieds pour se rendre à son bloc.
Autre vision très agréable, les poubelles ont été retirées. Les sacs remplis d’ordures sont rangés précautionneusement par les habitants au pied des escaliers. D’ordinaire les containers où se mêlent toutes les sortes d’ordures car « ici » on ne fait pas le tri demeurent nuit et jours dehors au bas des escaliers attirant de nombreuses mouches et très certainement quelques rats…
Vers minuit les voitures de ceux qui sont allés en boîte ou sortis pour la soirée commencent à traverser la cité et les contrôles juste en bas de l’immeuble où nous habitons… on se demande bien pourquoi là justement… avec camionnettes de police garées en double file interdisant la circulation aux gens qui rentrent chez eux durent plus d’un quart d’heure par véhicule. Ils sont systématiques et s’adressent en particuliers aux voitures dont les occupants sont jeunes et de couleur. Certains font demi tour et prennent un autre chemin pour rentrer chez eux. En dépit des barrages qui durent assez longtemps, avec vociférations et démarrage final des voitures en trombe pour nous empêcher de dormir l’atmosphère demeure calme jusqu’à environ trois heures du matin.
A partir de cette heure de la nuit à peu près on imagine ce qu’on veut. Dans le noir absolu commencent un peu plus loin ce que nous pensons être des tirs de guns avec grosses balles de caoutchouc qu’utilisent les policiers dans la cité ou de grenades lacrymogènes d’après le bruit que nous entendons. Il y a également des explosions répétées. Bruits de verre cassé et quelque temps plus tard le bruit de la pompe à incendie. Les pompiers sont venus sans klaxonner. Les affrontements que nous ne pouvons voir de notre fenêtre durent environ deux heures.
Le lendemain matin tout à repris son allure habituelle et la cité retrouve sa vie animée et joyeuse du dimanche matin avec les familles partant faire leurs courses les gens flânant sur les trottoirs et discutant dans la rue avec nonchalance. Seul le terre-plein en forme de cercle où les jeunes se réunissent toujours est encore vide mais ça ne durera pas.
 
 
Dimanche,6 novembre 2005
 
A notre retour vers 19 heures
toujours aucun bus… les gens se sont organisés. Ils rentrent à pieds comme nous ou bien on vient les chercher en voiture… Les camionnettes de police sont là en faction mais ce soir personne n’y prend garde. L’atmosphère de la cité est détendue agréable comme chaque soir lorsqu’on y rentre.
En arrivant en bas de chez nous je constate avec plaisir que les jeunes garçons qui se retrouvent juste en face de l’escalier à côté de la cabine téléphonique pour discuter et jouer entre eux au ballon à d’autres jeux sont là à nouveau et qu’ils parlent entre eux comme chaque week-end en riant et en se bousculant.
Jusqu’à minuit tout semble calme et soudain des voitures freinent brutalement juste sous nos fenêtres. Ce sont des voitures banalisées plutôt petites desquelles sortent des policiers qui interpellent trois des jeunes garçons restés sur le trottoir. Mis face au rideau métallique de la boutique ils sont longuement fouillés par plusieurs policiers qui visiblement ne trouvent rien sur eux. Ils n’ont ni sacoches ni rien que je puisse voir. Les voitures ne cessent pas d’arriver. Au moins une dizaine en quelques secondes. Les policiers en descendent très excités en courant tandis que sur les parkings toujours obscurs d’autres voitures patrouillent lentement avec des policiers munis de torches marchant à côté d’elles.
Les trois camionnettes de police les rejoignent et coupent entièrement le passage rue de Marseille. En tout pour arrêter trois gamins ils sont environ une centaine de flics… armés et très actifs. Les trois garçons sont embarqués menottés chacun dans une voiture tandis que d’autres voitures qui tentent de passer font rapidement demi-tour devant le barrage. Une d’elle qui essaie quand même de traverser est aussitôt arrêtée et sommée de se garer. Le contrôle durera au moins une demie heure…
Après le départ des voitures, le calme semble s’installer un peu et puis nous sommes réveillés par un bruit incroyable au-dessus de nos têtes… Il nous faut un moment pour réaliser qu’il s’agit d’un hélicoptère qui passe en rase motte juste au-dessus des blocks où tout le monde dort vers deux heures du mat et tourne autour de la cité durant au moins une demie heure.
Ravis de pouvoir à nouveau nous endormir après son départ, nous sommeillons tranquilles environ deux heures et c’est un nouveau réveil vers 5 heures par des tirs et des jets de projectiles ainsi que des cris et des explosions… En même temps la cité se réveille et les gens se lèvent sans avoir dormi pour aller bosser. Les premières lumières s’allument aux étages des blocks et les gens descendent ahuris de manque de sommeil le visage fermé et pris par l’imposture qui leur est faite dans un masque de pierre douloureux. Sur les trottoirs des silhouettes se hâtent alors que tout près les tirs et les explosions continuent.
On a remis les sacs remplis d’ordures dans les poubelles. Notre réveil suivant aura lieu dans une heure par les camions poubelles cette fois-ci.
 Article écrit suite à deux nuits de banlieues pour en parler autrement que ceux qui regardent tout ça de dehors.
 
Une petite voiture jaune
Aux jeunes de la cité d’Orgemont
 
      Le 154… l’autobus des brousses vous vous souvenez… eh bien ! il nous a largués notre animal plein à ras bord de sa soupe des banlieues et brinquebalant d’un arrêt à l’autre comme un énorme hippopotame. Il est plus là pour personne à partir de 7 heures du soir et encore… il rentre au dépôt avec son chauffeur black ou bien un autre et nous on se débrouille pour rapatrier nos habitacles sur Macadam city blues comme on peut… gare aux culs de jattes !
      A peine sortis de la gare l’ami Louis et moi ce dimanche à sept heures donc on jette un coup d’œil au cas où les évènements auraient évolué en notre faveur et que la savane rouge s’ouvre sur notre autobus des brousses le 154… et puis on prend nos pieds comme d’habitude pour se rentrer tout doucement.
      Sur le trottoir en face de nous un nain déboule à toute vitesse avec une trottinette il se faufile entre les gens et on se regarde ahuris tandis que lui tellement habile qu’il est déjà loin et qu’on le voit plus. Alors en éclatant de rire on se demande si c’est un rêve ou bien si c’est dans ce monde-là qu’on vit qui n’cesse pas de nous faire des niches… Lui le nain il l’a résolu le problème des transports en commun !
      Tout doucement donc on y va pas pressés d’y arriver vous pensez à la cité des diables avec ses paquets de sacs poubelles sagement ils les ont alignés les gens déjà habitués aux mouches de l’été et au museau rose des rats alors là… au pied des escaliers où les containers plastique vert et bleu ils restent toute la journée pour le décor du paysage c’est très joli…
      Et pour l’odeur aussi c’est Macadam océan avec poisson pourri épluchures d’oignons et de fruits trop mûrs mais on en a l’habitude n’est-ce pas ?… Vu qu’on vit là nous autres on a forcément l’habitude des odeurs… Mais ce soir on l’sait bien l’ami Louis et moi qu’il s’agira pas seulement d’odeurs vu que les chasseurs attendent planqués sous leur armure de tôle et qu’ils préparent sûrement un autre coup fumant du genre de celui qui… sûr que les deux jeunes qui se sont réfugiés dans le transfo EDF y z’étaient poursuivis par personne… C’que vous en pensez ?…
      Bon… ils y sont comme hier soir et personne les voit avec le pain du boulanger marocain à la main qui sent drôlement bon et qui a le sourire qu’on partage lui aussi il habite dans la cité et il sait comme nous autres qu’on en a drôlement assez d’en entendre dire des choses… vous comprenez ?
Des cités j’en ai connu plein de passage c’est vrai mais quand même à force d’y rencontrer des gens venus d’ailleurs et de se frotter avec eux ça aide à comprendre ce que c’est que l’existence pour de vrai. L’existence quand on entend le mandole jouer dans l’escalier et qu’on sent la chaude et forte odeur du piment pour les plats de poisson ou de légumes frits d’Afrique elle a des couleurs de la savane rouge et du vert émeraude des lagons et ça te donne des espaces incroyables au coeur de Macadam city blues.
      Ouais des cités j’en ai connu plein et pas des lieux de la grande richesse… Aubervilliers… Montfermeil… Clichy-sous-Bois… Sevran… Gennevilliers… et maintenant c’est Epinay mais ça n’change rien au fait que quand tu rentres dans ton block parmi les gens qui habitent d’autres blocks un peu plus loin tu te sens chez toi. Non l’endroit par ici y n’change rien et l’atmosphère d’une cité ça a pas à voir avec celle de la cité d’à côté c’est comme ça ! L’atmosphère ouais… l’atmosphère elle te prend et tu habites à l’intérieur d’elle et elle te le fait à l’émotion rapide si tu as le cœur qui s’ouvre facile au contact des gens.
      Moi l’atmosphère de la Cité d’Orgemont elle m’a pris à la gorge et toute la semaine je me disais que si ça pétais pas comme dans tant de cités de la banlieue c’était qu’on avait vraiment la baraka parce que les jeunes ici ils sont fiers et ils supporteront pas longtemps qu’on les traite… Et pourtant y avait un grand calme pareil à celui de la savane à l’aube quand les choses elles sont encore légères et joueuses au creux de l’air qui n’brûle pas la peau avec les oiseaux colibris qui volent par ci par là…
      Ouais y avait un grand calme dans la savane à l’aube avant que les chasseurs d’éléphants n’rapliquent avec leurs cars et leurs armures de tôles vous comprenez ?…
L’ami Louis et moi on les a croisés et on a fait comme tout l’monde on n’les a pas regardés mais on savait bien qu’ils étaient là avec leurs armes leurs guns leurs grenades lacrymo à faire s’étouffer un troupeau entier d’éléphants blancs et leurs indifférence incrustée tatouage à l’intérieur de la carte magnétique du crâne surtout tu n’réfléchis pas tu fonces et tu remets de l’ordre là d’dans !
      En arrivant juste en bas de l’escalier à côté des sacs poubelles bien rangés que les matous du vieux type du rez-de-chaussée avaient à peine commencé à grignoter mais seulement un peu afin de pas déranger on a vu que les jeunes étaient là aussi installés comme d’habitude contre la laverie qui est leur camp de base en à l’endroit où y a des bancs béton en rond pour la causerie. Manque seulement l’arbre baobab ou le fromager mais en revanche la cabine téléphonique sert de totem pour planquer dessus les ballons des petits les voitures électriques ou les godasses même que tu peux plus avoir accès sans rompre le cercle.
      Ils étaient là en train de taper dans le ballon de foot improvisé de crier des trucs qui les faisaient se défoncer de rire et de palabrer à tue tête avec des coups de poing pour marquer l’amitié qu’on n’trahit pas comme celle des chefs de guerre. Ils étaient là et leur présence plus celles des gens qui entraient dans l’épicerie arabe en s’interpellant ou qui appelaient les gosses pour le pain et les petits mômes qui couraient le sac à la main ou le vélo à moitié il a les roues qui partent dans tous les sens ça nous a refait l’atmosphère de la cité des beaux jours de l’été.
      Les beaux jours de l’été où les petits mômes se baignaient nus et noirs réglisse dans les jets d’eau du casino d’Enghein comme s’il s’agissait de marigots et où leurs cris de plaisir nous faisaient la fête. Ouais l’atmosphère de la cité on l’avait dans les tripes y’a pas à dire !
       Et juste avant de rentrer on a remarqué perchée en haut de la cabine téléphonique une petite voiture électrique jaune qui avait l’air d’attendre que l’enfance ça soit à nouveau de l’insouciance et des courses poursuites dans les terrains vagues… que l’enfance ça soit… vous comprenez ? Et pas la mort qui survient en douce comme une imposture à l’intérieur d’un transformateur EDF mais cette fois-ci ça n’était pas un jeu.
 
A suivre…
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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