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Saïd et Diana

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Présentation

  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Texte Libre

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Vendredi 4 novembre 2005 5 04 /11 /Nov /2005 00:00
      Aujourd’hui après une semaine au bord de l’océan vert émeraude et turquoise nous voici à peine de retour dans notre banlieue sur Macadam city blues que nous le voyons s’enflammer de partout et que les mots aussi le couvrent de braises.
      Mais la banlieue dans laquelle nous vivons… la nôtre à nous toutes et tous qui y sommes nés qui y avons grandi… la banlieue elle n’est pas ce qu’on en dit… non pas du tout… Ce quartier d’Orgemont à Epinay par exemple… d’y habiter plusieurs jours par semaine me fait ressentir combien on n’a pas le droit de parler des lieux où on n’a jamais mis les pieds sauf pour quelque promenade de convenance avec bataillon de gardes du corps…
      Ces quartiers nous avons depuis notre enfance appris à y cohabiter avec le plus difficile qui est de ne pas avoir peur des autres… et ceux qui y viennent aujourd’hui avec armes et gros bagages ils ont eux une sacrée frousse !
      Alors voici quelques mots pour parler encore de ce que c’est qu’être de l’autre côté de la marge rouge.
 
Lundi, 14 mars 2004
 
      Il y a peu de temps la psy. que je fréquente depuis quelques années me disait en faisant allusion à mes rencontres en rupture avec une vie bien tranquille : “ vous n’avez rien à craindre, vous êtes ancrée… ” J’ai éclaté de rire en lui répercutant : “ ça oui et dans les deux sens du terme ! ” Tant c’est bien vrai que l’encre m’a ancrée au port d’une écriture que l’enfance m’avait déjà offerte comme un gros bouquet de mots couverts de perles d’eaux vives.
       Depuis mon enfance je me suis sentie habiter ce lieu “ de l’autre côté de la marge rouge ”. Double imposture : y être et ne pas y être… 
      Y être d’abord parce que la différence te désigne de l’extérieur, elle te marque au front de son fameux caillou jeté par d’autres… ton “ étrangeté ” s’affiche rouge ! Et puis ne pas y être car par le hasard de ton état tu appartiens aux êtres dits “ dominants ”.
      Race blanche religion catholique fille aînée d’une famille normalement composée de deux individus mariés aux revenus confortables petits bourgeois paisibles en temps de paix… Rien à déclarer à la douane du cahier d’écriture.
      Bonne élève en français douée d’une imagination débordant comme la mousse de la lessiveuse oubliée sur le feu ce matin-là… Alors pourquoi donc avoir choisi ou m’être laissée tenter par cette écriture des marges et des ratures celle qu’on ne lit que bien des années plus tard un fois le reste du cahier tombé en poussières ?
 
      Parce qu’il y a des tas de façons d’écrire vous comprenez ?
      Quand j’écris j’ai la peau noire ou bien quelque chose comme ça…
 
       Je me sens quoi que je veuille y faire appartenir plus que jamais à cet univers périphérique ce monde où naît un art brut… acéré… cruel et tendre de désespoir et de révolte et qui n’a aucun chemin pour s’accomplir si ce n’est la violence des mots et désormais puisqu’on lui a ôté les mots en les ridiculisant en les manipulant… celle des gestes.
 
      D’abord on m’a volé le jardin. Les fleurs et les mots du jardin posés comme des papillons au bord de mon enfance. Les gros livres au dos rouge cartonné poudré d’or enfermés dans l’armoire qu’on ouvrait avec un rituel précieux gardaient l’ordre des histoires et des images. Ensuite on me les a volés aussi.
      Comme Frida la Mexicaine qui revendiquait son indiennité mes racines ont été coupées laissant place à des pieds qui m’ont permis d’aller ailleurs sur la terre conquérir d’autres espaces où bitume et béton allaient faire naître un désir créatif qui n’aurait pas le choix des armes. Les mots des poèmes peuvent se glisser en douce au creux de n’importe quelle main ouverte.
 
      Je crois que ma place aujourd’hui comme celle de tous les  créateurs qui ont la nostalgie d’un lien originel entre les êtres et les choses est dans la rue… sur un parking… au milieu des friches des terrains vagues et à la terrasse ou au comptoir d’un bistrot parmi les gens… en jean et en baskets rouges à les écouter à les regarder à les sentir et à gribouiller quelques notes et quelques signes dans un petit carnet.
 
De l’autre côté de la marge rouge.
      D’ailleurs de mon cahier d’écriture il ne subsiste que la marge. C’est là où nous pouvons tenter de parler avec les gamins et les gamines des cités que nous n’approchons plus tellement ils nous font peur parce qu’ils ont eux bien d’autres vérités dans le ventre que les nôtres.
      Lorsque je repense à la cave vigie de Jean Sénac je sais que cette “ culture populaire ” nous anime et nous porte parce que d’une manière toute informelle nous en sommes les dépositaires. Les voyeurs et les voyants. C’est en regardant les mains d’un ouvrier bouffées par l’acide des machines que j’avais croisé dans une cité où il  rentrait chaque soir dormir que j’ai écrit dans ma tête les premiers mots du poème A mains nues.
      Cette rencontre entre mon regard errant et ses mains brûlées par les signaux d’une vie tue s’est faite par hasard. Ce hasard qui fait aussi la poésie. Je n’écris pas pour qu’on me reconnaisse mais pour qu’on nous rende ce qu’on nous a volé. Notre simple humanité.
      Les mots du jardin et des livres au dos rouge cartonné surgissent en palimpseste sous ceux d’une langue métisse qui est celle que je revendique aujourd’hui.
 
Samedi, 3 avril 2004
 
      C’est marrant quand même… Pourquoi ces mots Mon cœur comme une fleur de grenadier me reviennent-ils si souvent alors que mes poèmes parlent une langue plutôt hard plutôt béton et goudron ? Parce que… sur et au travers de béton et goudron naissent des fleurs de couleurs sorties des bombes d’aéro-solitude… des fleurs de craie… des fleurs de papier arraché et recollé par-dessus… des fleurs de fil de fer ou de bas nylon…
      L’imagination ne se limite pas moins que jamais aujourd’hui vous comprenez ? Elle crée ses jardins partout parce que l’être a besoin de retrouver ses quelques brins d’herbe verte ses arbres ses fleurs ses fruits où qu’il soit… Sinon l’être il crève ou il devient fou. 
      Ecrire par ces temps où explosion rime avec tous les mots que nous aimons : création invention imagination illusion… C’est absurde non ?
 
      “ Ils ” c’est-à-dire les dingues qui nous cernent n’ont rien trouvé de mieux que de nous réduire en bouillie pour les chats afin de satisfaire à leur passion du non sens… Et nous continuons à mitonner nos bouquets printaniers et à griffonner des poèmes avec le même plaisir enfantin que nous le faisions il y a… vingt ans et plus. Sans nous demander un instant : “ mais à quoi ça sert ? ”
      Bon… c’est notre façon de traquer le moindre recoin de bonheur-plaisir dans un kaléidoscope aux facettes d’ombre peut-être.
 
      Vrai je me sens de moins en moins apte à écrire pour des êtres humains sursaturés de mots (TV., bouquins… pubs… informations ressassées jusque dans les ascenseurs…), et si indifférents à une écriture nouvelle… à une poésie du quotidien qui les happerait aux tripes et les contraindrait encore à faire le mur des habituelles paroles béton qu’on leur offre chaque jour avec garantie de vide et de bruit associés.
      Les petits dieux païens les mots sont épatés devant la beauté d’une rose rouge ou d’un soleil orange offert sur un plateau d’océan bleu cuivré. Ils s’émerveillent et en même temps ils se mettent à l’ouvrage pour préparer un palais de nacre à la reine des roses et un habit de satin brumeux au soleil joyau.
      Rien de ce qui leur a été donné avec une telle bonté ne reste sans éveiller en eux le désir du don en retour. Et c’est ainsi que le monde dans sa splendeur rouge veinée d’orange se reflète en eux comme dans un miroir reconnaissant.
      C’est à travers le rouge de la rose et l’orange du soleil que nous pouvons encore nous autres rejoindre ces êtres humains dont nous nous sentons terriblement séparés.
 
      Séparés des dingues qui nous cernent chaque jour et qui nous tuent à grand feu depuis qu’on est nés. Et séparés aussi des “ autres ” à cause de notre passion pour une rose… Va comprendre ce qui s’est tramé là…
 
      Séparée mais si proche d’un ouvrier immigré maghrébin parmi d’autres qui m’offre ses mains nues en rentrant chez lui au détour d’un block… ses mains nues qui me touchent parce que comme l’a dit un ami  en parlant de son père qui a été maçon “ elles ont en elles les traces de la vie ”.
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Les Diables bleus
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