Aux jeunes filles et aux jeunes garçons des cités
Cet article a été écrit peut de temps après la mort de Sohanne à Ivry.
Lundi, 17 octobre 2005
Journal d’une fille de banlieue suite
Article écrit à partir du livre collectif des filles et des garçons, préface de Fadéla Amara, présidente du mouvement Ni putes ni soumises, Ed. Thierry Magnier, 2004 que m’a envoyé Leïla Sebbar.
11 nouvelles de : Jeanne Benameur, Shaïne Cassim, Kathleen Evin, Guillaume Guéraud, Véronique M. Le Normand, Susie Morgenstern, Jean-Paul Nozière, Thomas Scotto, Leïla Sebbar, Frank Secka.
C’est un livre sans majuscules. des filles et des garçons sont entrés dans la ronde ensemble c’est pas trop tôt. Enfin la mixité arbitraire qui, depuis que je m’en souviens c’était au lycée et j’avais 11 ans, n’a rien résolu de nos séparations de corps à l’intérieur de nous solides et bâties avec béton par les anciens, cette mixité qui couvre de sa pelouse truquée sans racines nos impuissances à nous parler d’une cour de petits à l’autre où nous avons toujours été murés avant d’avoir grandi, explose dans la violence attendue du sacrifice.
Sacrifice : « Oblation faite à une divinité d’une victime ou d’autres présents. » dit le Dictionnaire encyclopédique universel. Amusant, tenir compte dans mon papier du fait qu’il est écrit « à une divinité » et non pas à un dieu, auquel peut-être il aurait fallu mettre sa majuscule faute de quoi il y aurait eu faute sans doute…
Donc, « une divinité » nous attendait sans que nous nous en doutions nous autres, filles et garçons des cités des années … là aussi, tenir compte du fait qu’on ne sait pas précisément quand « ça » a commencé, donc éviter de s’aventurer dans des histoires de dates et supposer que la divinité dont il s’agit a toujours existé mais en raison de la modernité de nos sociétés, on ne la met plus en avant. Il a fallu Sohanne et sa mort insensée (surtout pas de mots pour nommer « ça »… pas de mots qui osent donner un sens à « ça »…) pour que « ça » redevienne visible.
Filles et garçons des cités de banlieue… notre histoires est une histoire sans majuscules. Une histoire qu’aucune langue classique ou littéraire ne va conter par ce que la langue des Ecoles, elle, ne se mêle pas de « ça ». Depuis le récit de Samira Bellil on sait parmi les gens qui écrivent pour témoigner de la vie que la divinité dévore, engloutit et fragmente de préférence les filles. Avec pour outil d’anéantissement programmé en main d’œuvre de son sale boulot, les garçons.
Nous autres on le savait depuis toujours mais il fallait que ça soit écrit. Sans majuscules. Il fallait que ça soit écrit comme ça avec du sang, de la pisse, du sperme et des crachats. Des mots qui disent notre réalité malade. Des mots qui sont les fleurs maladives de notre réalité.
Dire et redire des banalités sans pareilles mais il le faut, que tous les psy. S’acharnent à répéter, par exemple que filles et garçons nous sommes des êtres différents et que nous n’avons jamais été plantés dans le pot du grandir de la même façon… Et que c’est sans doute à partir de cette évidence-là qui n’est pas pour tout le monde acceptable oh non ! qu’il faut se mettre au travail.
Je me souviens d’une dame philosophe croisée à Montpellier au cours d’un colloque où je m’étais fourvoyée (moi les colloques ça m’a toujours fait suer) et qui affirmait que préciser qu’il existe une écriture féminine c’est créer un « clan » du féminin au « clan » du masculin.
Ouah ! (ça c’est ce que j’aurais crié si j’avais pu mais dans les colloques on ne cire pas et surtout pas primairement) parce que le cri comme on le constate dans des filles et des garçons ça libère, ouah ! donc, comme si ces clans-là ils n’étaient pas eux des réalités depuis des siècles !
des filles et des garçons est pour de bon un livre « mixte » où pour une fois « on » s’écrit des deux côtés. Des hommes qui racontent des histoires de filles qui ne sont ni des idoles, ni des fées, des stars ou des putains, et des femmes qui racontent des histoires de garçons qui ne sont pas non plus des héros protecteurs et richissimes, dont un au moins vient poser à sa mère la question refoulée tout au fond du tiroir-caisse des questions piégées : « Dis, maman, c’est quoi un homme ? »
Combien d’entre nous enfants se sont posés cette question : « c’est quoi un homme ? c’est quoi une femme ? » et sans qu’il n’y ait eu de réponse se sont ensuite retrouvés dans cette joyeuse mixité face à un soi-même inconnu et à un autre étranger ?
Sacrifice : offrande de soi-même sur l’autel de l’autre, ou de l’autre sur l’autel de soi-même ? Ou bien encore offrande de l’être humain indifférencié à la grande divinité dévorante de l’Ignorance ?
« Le ramadan de la parole »
Jeanne Benameur
Ecrire pourquoi ?
« (…) Mais aujourd’hui, je commence mon ramadan à moi. Et aucun Dieu ne l’a prescrit.
C’est moi qui décide.
Je fais le ramadan de la parole.
Aucun mot ne sortira plus de ma bouche. De mon lever à mon coucher. Et tant pis pour le soleil. Je ne parlerai plus qu’à la nuit.
Parce qu’à la nuit personne ne m’empêchera de parler comme je veux ; de dire ce que je veux.
Parce qu’à la nuit je vais à la fenêtre de ma chambre , je regarde le ciel. Et je parle. Libre. » des filles et des garçons
Ecrire pour dire tout ce qu’on n’a pas su répondre, pas su renvoyer comme ça sur le coup, pour esquiver le coup justement et pour apprendre à le déjouer avant qu’il n’arrive. Avant qu’il ne claque ou pire, qu’il ne tue.
Ecrire comme une claque en retour qu’on aura pas peur de balancer parce qu’on en a assez pris, assez reçus, assez encaissés de ces mots-là. De ceux des autres.
« Les mots sont importants. Je l’ai toujours su. » Les insultes lorsqu’elles pleuvent sur toi, tu ne sais pas réagir, tu ne sais pas te défendre.
Ecrire pour apprendre à se défendre, à ne faire qu’un corps avec les mots : « … Ces mots, c’était comme un bouclier avec ma vis qui scintillait dedans… »
Des mots pour préserver la beauté de nos corps. Et la beauté de nos corps pour préserver les mots des incendies pornographes qui allument des métaphores dans les ordures.
« … Au collège ce jour-là, je me rappelle, un garçon nous a appelées, mes copines Zora, Alice et moi, par des noms orduriers. »
Ecrire pour remettre les ordures à leur place. A l’intérieur d’une poubelle de plastique verte où il n’y a que des choses jetées, cassées, usées, pourries. Où il n’y a que des choses. Et c’est tout.
Ecrire pour que cela soit la seule évidence possible.
Créer des êtres de vie avec des mots. Et créer des mots avec des êtres de vie pour les recharger de présence et d’invention.
Ecrire pour faire l’inventaire de nos joies d’avoir grandi. D’avoir mis des bas résilles et des talons aiguilles. Ecrire pour affirmer que c’est extra d’être une fille… « … Moi je tresse mes cheveux, je les parfume… »
Ecrire pour que le désir soit un chat ronronnant sous nos doigts. Ecrire pour empêcher qu’on mette les chats et les femmes sur des bûchers. Nos mots sont des extincteurs habiles. Des extincteurs de haine rougeoyant à l’intérieur des regards vides. Vides de vie.
« Aujourd’hui, j’ai quinze ans.
Je suis une jeune fille, comme dit ma mère.
Et j’ai aimé ces mots-là dans sa bouche à elle. La première fois qu’elle ,a dit « Maintenant tu es une jeune fille ! » j’étais fière parce que dans son regard, dans sa voix, il y avait des promesses magnifiques pour moi. Ma vie scintillait dans ses mots. » des filles et des garçons
Nos mots sont des allumeurs de rêve et de présents dénudés.
« … Je ne veux pas qu’on traîne les étoiles de mon désir dans la boue. » Ecrire pour que le désir s’empresse aux portes de la cité comme un djin malicieux.
Ecrire pour dire que le temps des vieilles hontes est passé et qu’il ne repassera pas par là. « … Il faut se mettre un voile sur la tête pour éviter qu’ils nous souillent ? »
Ecrire pour cesser d’avoir peur et d’être l’objet de la peur de l’autre. Ecrire pour expulser le mot « mal » de tous les dictionnaires. Ecrire pour ne plus être obligés de vivre et de crever dans une cave. Ecrire pour un regard aimant et fraternel.
« Je ne veux plus participer au langage qui fait de nous des bêtes de crainte. Je me lave de toutes ces insultes qu’on entend, de tous ces gestes obscènes, de tous ces interdits qu’ils jettent sur nous pour se protéger de leurs désirs. »
des filles et des garçons
Asuivre…
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