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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Vendredi 14 octobre 2005 5 14 /10 /Oct /2005 00:00
Vendredi, 14 octobre 2005
 
Journal d’une fille de banlieue suite
Une fille qui écrit sans papiers
 
 
       Gare du Nord Gare du Nord… toujours plus vers le Nord dans la banlieue sur macadam city blues vous connaissez ?
 
      Gare du Nord.
 
      Sous la verrière l’hiver souvent c’est la nuit de bonne heure et alors les gens qui attendent un de ces trains qui les emmène toujours quelque part sont agglutinés collés tout contre le fanal orange qui réchauffe les doigts gelés et les oreilles picorées d’embruns.
Le fanal orange est un de nos totems des villes à nous debout au milieu des halls tempêtes et grands vents qui nous infra-rougent et qui rend la bande des rats habitant dans les HLM des rails à une profonde terreur.
      C’est surtout au creux de la nuit rousse qui fume son vieux mégot jusqu’au bout quand il y a plus dans les halls des gares que les machines suceuses dont le corps métal gronde d’eaux savonneuses et de produits détergents conduites par des hommes blacks à la peau frissonnante d’écailles outremer… c’est surtout dans la nuit que les fanals orange sortent les errants de la nuit de leur désespérance.
 
      Gare du Nord vous connaissez ?
 
      Non… elle ne sait pas trop comment qu’ça s’est fait leur atterrissage au milieu des espaces des rues pavés et mousses et puis braise bitume qui suce la peau du dessous des pieds à Marion et au chien Sentinelle… Juste elle se souvient qu’elle a glissé facile douceur du strapontin de l’appartement surchargé le samedi de cartons bourrés de bouteilles coca et sodas Clic-clac !
 
      Il faut dire que dans l’appartement qui est pareil à tous les apparts du block et les autres blocks aussi des centaines avec le paillasson d’en face où la voisine hurle des choses dans une langue et personne y fait attention… vous entendez ?… il faut dire que dans l’appart des blocks on est pareils que les grains de sable sur le dos d’la dune du désert qu’elle a pas fini d’imaginer… Marion… On grouille on glisse on dérape et on finit emportés ailleurs par des destinées pas possibles. Clic-clac !
 
      Gare du Nord vous connaissez ?
 
      Et puis y avait encore les autres les petits et le père et la mère qui s’trouvaient bien dans le ventre des choses d’acier qui habitent avec nous et qui voyaient pas pourquoi elle encombrait le passage du couloir qui va aux WC son matelas traîné là pour respirer prendre l’air dans les prés mouillés du petit matin thym et romarin… fiche le camp… et le chien Sentinelle qui monte la garde couché dessus…
 
      Gare du Nord
 
      Au moment où du dernier train de nuit déboulent les voyageurs venus d’une citadelle claire-obscure s’ébouriffent secouent réveillent les godasses lourdes de ces quais à prendre à revers on sent monter l’odeur l’unique la pas imitable qui tient aussi les moustaches des rats inquiets en l’air dans la lumière cendre orangée de la savane qui n’dort jamais que d’un œil.
      L’odeur café noir très fort à l’intérieur de la baraque où le type déjà absent avec ses draps au-dessus de la tête dans son lit sueur et cauchemars des trains qui cognent les tamponnoirs boum ratataboum ! remplit les dernières tasses pour les ouvriers blacks gros iguanes princes fiers des nuits baroques d’Afrique qui ont largué un peu leurs machines suceuses qui noyant l’ultime le mégot rose de la nuit.
 
      Gare du Nord vous connaissez ?
 
      Comment elle est arrivée là Marion et le chien Sentinelle dans ses pas ça a pas d’importance au fond mais c’qu’il faudrait c’est quand même une couverture avant l’hiver vu qu’à l’intérieur des parkings et des halls d’immeubles c’est sur le sol béton goudron qu’ils dorment tous les deux et ça met partout des épines de froid qui font drôl’ment mal ! Ouais… c’qui faudrait c’t’une couverture mais c’est pas gagné…
 
     
Gare du Nord vous connaissez ?
      C’était au milieu de l’automne quand les marrons nous roulent luisants entre les pieds et que ça crépite sur les couvercles de tôle troués renversés la peau écartelée des châtaignes au-dessus des braseros roses. Je venais de passer le week-end quelque part dans ce Nord où quand j’étais adolescente on voyait les torchères des fonderies faire à la nuit des traîneaux de feu qui se cassaient dans l’obscur en petits glaçons étincelants qui gémissaient. Pfuitt… pfuitt…
      Prise par ce qu’on m’avait raconté le silence des mots qui fracassaient ma mémoire des temps où on avait tout quitté de ce milieu social et des parents qui nous voulaient le moindre mal avec dans les oreilles des ressacs de phrases qui parlaient encore de la condition ouvrière… des luttes fraternelles avec les armes pointées de la maréchaussée contre les camarades… j’ai bondi hors du wagon de ce train de nuit quand les hommes et les femmes de ménage seaux balais sacs poubelles bleus… il y a tant de bleu dans la vie des gens sur macadam city… à plein bras attaquaient la carcasse morte pour un bout d’heures de ce corps à l’intérieur duquel j’avais traversé l’ombre à cheval sur des rails chevaliers mystérieux et fiers.
      Un reportage… sans doute ce mot vous époustoufle un peu alors que vraiment y faut pas… Un reportage sur les gens qui vivent dans le Nord là-haut… c’est loin… on n’sait pas… qui vivent comment alors que du travail dans les aciéries… dans les mines… dans les filatures avec les tuyaux métalliques au sommet des cuves pleins de couleurs… c’est joli… qui dégoulinent s’évaporent… s’envolent papillons et avec des petits bouts d’ailes de leurs poumons aux ouvriers blacks… Un reportage… tous blacks il me disait mon père quand il y’allait dans les filatures… tous blacks… qu’est-ce qu’ils sont devenus ?
      Un reportage sur les gens… ils avaient appris à vivre ensemble… on s’aimait bien… il faudra leur dire n’est-ce pas … et  maintenant ici il n’y a plus rien… mais nous on continue vous savez… il faudra leur dire… le travail… le travail c’est important… il faudra leur dire qu’on existe encore…
 
      Gare du Nord vous connaissez ?
 
      Hommes femmes de ménage serpillières seaux avec eau savonneuse balais sacs poubelles en plastique bleu… un coup de poing au creux de ces nights sur macadam city…
Le travail c’est important… et nous qui nous étions battus il y a… notre jeunesse rebelle à grands coups de crocs pour que le travail nous ronge plus la chair sur l’os… battus pour que les machines plus jamais elles mangent les mains des ouvriers…
      Quand donc le wagon rempli d’escarbilles de charbon noir-roux et de billes de verre nos rêves multicolores s’est-il renversé et que tout le trésor de la vie des gens nous a filé entre les pattes ?… Quand ?… Ce qu’on s’était mal débrouillés alors…
 
      Gare du Nord Gare du Nord c’est une histoire dont le museau grogne en soufflant avec des vibrations de partout comme une grosse loco à vapeur…
 
A suivre...
 
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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