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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
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Jeudi 13 octobre 2005 4 13 /10 /2005 00:00
Jeudi, 12 octobre 2005
 
Journal d’une fille de banlieue suite
Des poupées et des anges 2
 
      Dialogue à partir du livre Des poupées et des anges, de Nora Hamdi Ed. Au Diable Vauvert 2004
 
        Ici le thème abordé est très différent de ce qu’on a pu lire dans Dans l’enfer des tournantes de Samira Belli ou bien dans La noce des fous de Mounsi, deux des principaux livres qui ces dernières années racontent avec un minimum de vérité et de poésie « l’enfer des périphéries », sur deux registres presque opposés mais où on retrouve la mise en question du lieu et d’une certaine société traçant une frontière rouge barbelée entre les « gens des banlieues et les autres ».
 
       L’histoire de Chirine et de Lya s’inscrit dans le domaine de l’intimité, du cercle familial et de ceux qui en sont très proches au point d’y entrer par une sorte d’imprégnation émotive et sensible.
Le récit se déroule grâce au regard que chacune d’elle porte sur son existence de l’intérieur sans psychodrame exagéré, sans violence complaisamment décrite, et avec pourtant une lucidité qui le rend passionnant en ce qu’il offre des pistes nouvelles afin de comprendre l’aventure qu’ont à vivre au quotidien les jeunes filles des cités.
Pour Chirine l’aînée dont la beauté joue le premier rôle « … sur son passage, les yeux baissés n’existaient plus… » une seule impression : « elle trouve le temps, l’ambiance de son décor, moches, dégueulasses, crades. Rideaux. Fermer tout ça. Etre ailleurs… »
     
        Inventer à n’importe quel prix le chemin pour sortir de là, le chemin chic qui mène aux mondes ambitieux de la mode, de la publicité, monde fric et choc qui fascine forcément quand on vit dans un block de banlieue et qu’on a un corps de fille.
Cors à vendre, à monnayer en échange de… corps qui est un produit mettant en valeur d’autres produits sur la chaîne du tout consommable qui ne s’arrête jamais de tourner.
      Chirine par l’intermédiaire d’Alex qui « l’a remarquée, l’a accostée, lui a dit qu’il était agent… », saura s’intégrer au système qui fabrique et qui vend, même si celui-ci au départ semble extérieur, ce qui prouve combien il ne l’est pas et combien également les marges servent à consolider une cohésion sociale dont la violence est très équitablement distribuée.
 
       Pour Lya sans cesse en révolte et silence, marquant le pas de tous les refus, et essentiellement celui de plaire, le choix est inverse et son excès même renvoie à celui de Chirine qui pose déjà la question d’un moyen terme possible dans un contexte où les choses sont données comme insupportables au départ. Lya qui tient tête au père sans lui faire face directement « … hors de moi, je toise mon père bien comme il faut et je trace dans ma chambre… » est passionnée de taekwondo et dont les deux amies Marie et Wanessa sont aussi des rebelles, ne pose pas la question de la façon dont le fait Chirine : quel moyen pour partir de là quel que soit le prix à payer ?
      Pour elle, vivre dans la cité c’est se coltiner les autres, les regarder et peut-être les aimer. C’est en tout cas l’envie de savoir ce que ça signifie être là aujourd’hui, et d’expérimenter tout ce qui peut être passionnant hors du milieu familial où l’ambiance semble plutôt glauque. D’abord l’amitié avec les filles, cet échange complice qui va permettre à chacune des trois de trouver une piste pour un avenir possible dans un lieu où il faut constamment traquer et inventer son quotidien.
 
      « Marie est blonde, coiffée comme la princesse Leïla de La Guerre des étoiles, jupe courte et jeans, baskets, socquettes blanches les mains dans les poches et les yeux rieurs, elle m’attend. Je me jette dans ses bras. (…)
      Derrière, Wanessa arrive en courant. Avec ses cheveux tirés en arrière, sa peau ébène et ses jolis yeux en amande, on croirait qu’elle vient de traverser le désert pour échouer dans la ville. Elle saute sur le dos de Marie, la serre dans ses bras. Puis, le sourire ravageur, la dévisage. « T’es là pour tout le temps ? » Marie renifle, sourire en coin : « Normalement ouais, si personne m’énerve… » Des poupées et des anges
 
      Et voici ce qu’en dit Nora : « Mon roman est un questionnement sur la situation, la position au sein de la famille. C’est le point de départ dans la vie, l’endroit dans lequel nous allons être moulés. Les premières figures et images masculines ezt féminines que l’on découvre sont celles de la mère et du père. Les premières années, on les imite, on apprend la vie, et c’est en les voyant se contredire qu’on va se construire pour trouver sa place.
Par la suite, les autres exemples de notre entourage vont nous faire réfléchir sur ce que nous voulons, chercher en permanence notre position celle que nous souhaitons, que nous désirons. L’apprentissage de la vie quand on est une fille dans ce monde où la femme n’est pas totalement entendue et respectée tant pour ses désirs sexuels qu’intellectuels n’est pas encore arrivé. Dans la société, l’égalité entre homme et femme n’est pas prise en considération. »
 
      A la comparaison entre le personnage de Chirine et ce qu’a pu vivre Samira Bellil et qu’elle raconte dans Dans l’enfer des tournantes, voici ce que Nora répond : « C’est à force de nous montrer l’image d’une fille qui se prostitue à cause d’un contexte familial difficile que l’on croit que c’est la seule raison pour laquelle ce genre de situation existe. Dans mon roman, c’est une certaine mentalité de la femme-objet qui conduit à cette forme de prostitution subtile.
Ce ne sont pas les femmes qui décident de leur sexualité et ça se passe aussi bien dans des milieux bourgeois. C’est toute la différence et le contraire, que je démontre, entre le très déchirant livre témoignage de Samira Bellil et le mien. Le lien qu’on peut trouver entre elle et moi, c’est que nous sommes de la même génération, françaises d’origine algériennes et que nous parlons de sujets encore tabous.
Dans mon roman, Des poupées et des anges, le personnage de Chirine donne l’impression qu’elle maîtrise son corps, ne se sent pas victime. Dans les milieux riches c’est très présent. La différence, c’est que sur le sujet c’est le silence radio car on achète la parole très cher, donc forcément, peu de personnes sont au courant. C’est souvent que l’on rencontre des gamines à qui l’on fait croire que ce qu’elles font n’est pas de la prostitution, on normalise l’acte, on leur fait croire qu’elles décident elles-mêmes, croire qu’elles sont modernes, avec tout de même, comme toujours cette carotte, cette contrepartie de l’argent ou d’une position qu’elles pourraient acquérir, comme c’est le cas dans mon livre. »
 
A suivre…
 
Livres cités : Dans l’enfer des tournantes, Samira Bellil Ed. Denoël, 2003
                    La noce des fous, Mounsi Ed. Stock, 1990
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Journal d'une fille de banlieue
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