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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
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Texte Libre

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Image de Dominique par Louis

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Jeudi 12 novembre 2009 4 12 /11 /Nov /2009 22:57

Encore un p'tit extrait de mon très long récit-conte d'Alphabête-city, mais celui-là est très très étrange... enfin vous allez voir...


Le fils du coq blanc

 

Ecoute… écoute…

Asikel est assis sur du feu. Il sait par la stridence violette à haute tension et la répétition de plus en plus vite… de plus en plus... des traits de flèches derrière lesquels court le câble électrique qu’il ne doit pas bouger.

Il sait… Surtout pas bouger… La douleur percute la fleur molle de son cerveau. La fleur qui meurt. Il ne doit pas bouger… La fleur aux sanglants pétales… Sinon il se perdra…

Il enfantera par le ventre les filaments laineux et phosphorescents. Les filaments comme les vermicelles de l'arbre mangé par les chenilles métalliques. L'arbre des dieux rouges… Les filaments que secrète la bête rouge dans son groin qui mâche. Mâche les chairs écartées. Et les pieds de l'homme du vent qui va porter la lettre à Nedja. La bête qui pousse entre ses cuisses et qui sortira de lui… S'il bouge… Il l'enfantera. Et elle ne laissera de lui que le vide béant. Une pelure d'orange autour de la patte du coq blanc.

- L'arbre des dieux rouges… S'il bouge il s'enfoncera au fond du fleuve… S'il bouge… Les soldats de plomb qui retiennent la grille se redresseront. Et de cellule en cellule… le bruit incroyable… le miaulement du fer dans du fer… s'amplifiera. Il comblera les oreilles du fleuve… Et les bouches des baignoires de faïence… Où il se noiera.

S'il bouge… Les soldats de plomb… Imperturbablement… Sans âme qui vive… Franchiront les grilles de la page qu’il a arrachée de toutes ses forces et pliée en quatre. Ils le mettront en joue… Un par un… Sagement alignés… Avec le savoir-faire et la tranquille innocence… Et ils le tueront… Ils abattront l'arbre des dieux rouges… L'innocence du petit garçon au tablier noir du mualem de l'école…


Asikel sait qu'il les laissera faire car l'enfant a toujours exercé sur lui un pouvoir despotique. Il avait découvert le secret qu'Asikel n'a confié qu'au coq blanc et aux interlignes sacrés que surveillent les janissaires. Certainement c'est lui qui est revenu pour le torturer à nouveau…  Pour le presser dans le foyer d'épines écarlates… Lui le fils du mualem. Lui jaloux du royaume d'Asikel. De ses essaims d'abeilles au creux des ruches-tronc bardées d'armures de palmiers. Candide Asikel. Il récoltait le miel des petits dieux. Des petits dieux de l'arbre rouge.

Abeilles de pluie. Dressées par lui. Et qui survenaient d'on ne sait quel calice. Quel Graal de figuier géant. Quelle poitrine éclatée et livrée des pastèques d'eau. Survenaient… à son coup de sifflet modulé sur trois tons. Exactement identiques au crapaud qui supplie la lune des sons les plus aigus de la flûte.

Abeilles des petits dieux rouges. Zébrures acides dans la chaleur. Elles le couvraient d'une fourrure mouvante de loup d'or. Elles se noyaient parmi ses cheveux frisés. Le chatouillaient. Asikel dangereusement paré d'abeilles régnait. Il n'avait d'ailleurs rien à faire. Au grand mépris de toute la clique des hommes qui savent. Le miel se filait tout seul. Et dégoulinait en grumeaux de jeunes soleils entre ses doigts ouverts.


Asikel qui n'avait pas peur ne s'était jamais posé de questions sur la cérémonie des abeilles. Il n'avait pas peur. Il avait les mains du recevoir. Comme lui disait l'homme sorcier. Les mains qui ont touché la pierre de foudre. La pierre de ciel. Les mains de la pluie et du don.

Alors Asikel ne faisait rien. Rien que d'accueillir ce qui se passait au creux des arbres du royaume de sa tête. Ça fourmillait. Ça se culbutait d'affluence de créatures capricieuses à l'intérieur des arbres rouges d'Asikel. Et il restait parfois assis longtemps entre les jambes du soleil et de sa mère. A écouter ses arbres raconter. Grain à grain… la semoule des mots qui monte… monte... dans les plateaux de la balance...

Grain à grain… Au pied des arbres rouges… La semoule. Les raisins secs. Les abeilles et les étoiles filantes de sa mère. Et lui Asikel… rien que lui dans la semoule du plateau. Tandis que tous les autres ensemble… le fils du mualem de l'école et les soldats avec leurs fusils à gueule de trou qui tue aussi les chats juste occupés à se lécher la patte sur les murets de terre et de paille… Tous ils ne pèseront pas lourd. Et ils seront éparpillés. Et il n'y aura pas de mots dans la semoule du plateau… Et il n'y aura pas de mots parmi les grains de sable… Pas de mots pour les dire…


Ecoute… écoute...

Asikel est assis sur du feu. Et à la hauteur de son ventre les dents pointues de la bête rouge dansent. Asikel qui avait avalé un oiseau... Comme elle disait Neida quand il parlait… parlait... En l'embrassant dans le cou.

Au pied des arbres rouges Asikel rêve d'une goutte d'eau sur ses lèvres… Asikel n'a plus de langue… Et contre la lourde dalle de ses paupières il voit passer et repasser la silhouette fantomale du grand papillon blanc. L'homme sorcier avait prédit que le papillon blanc lui accorderait un fils mais qu'il n'en serait pas heureux.

Ecoute... L'image d'une dureté de métal froid… Dans le regard de ce type qui vient le chercher à certaines heures précises et qui lui passe la muselière.

Alors les petits dieux des arbres rouges l'abandonnent à son sort… L'homme qui le garde se contente d'obéir aux impulsions électriques qui ne circulent que par le bas des reins. Et remontent le long de la colonne vertébrale comme le serpent de la mort que rien n'arrête. Puisqu'il n'est là que pour ce rôle précisément.

Asikel songe que ce type… cette tête de Méduse… va le débarrasser de lui-même et de ses arbres rouges… Alors que lui-même ça devient grotesque à force de lambeaux et d'écoulements. Le changer en pierre... Pierre arrêtée parmi la semoule des mots sous les doigts de sa mère...

Ecoute... Il a tout écrit pour son fils... Toute l'histoire de la terre vivante et du coq blanc son ami. Qui battait des ailes en tournoyant rageusement. Le coq blanc… Il faisait jaillir des tourbillons d'argile et de sel… Au pied des arbres des dieux rouges… Quand la melma se moquait de lui en disant qu'il était tombé du palmier dans le ventre de sa mère. Asikel a écrit pour son fils la musique qui enchante les abeilles… Et le crapaud des eaux cachées…

Mais surtout… Surtout... Il lui a écrit le secret gravé sur le cylindre d'agate… Le secret… Qui imprimera le nom du peuple à l’intérieur de la rivière

de cendres et de glaise. Le nom scellé par l'empreinte… Le nom de l'homme et de la terre-femme… Le nom que le peuple de la pierre du dieu-ciel allait oublier… Le nom que les petits dieux rouges ont depuis longtemps perdu…

Ecoute... Le nom du sexe câlin et nerveux qui fendra le tissu de la mer. Le nom navire déployé. Corsaire Asikel hisse les voiles. Mais les voiles toujours elles veulent se coucher en compagnie des chiens immenses qui les protègent au pied des petits dieux rouges. Et le nom se ploiera. S'enroulera à la mesure de leur marche lente. Peut-être quand ils l'auront complètement oublié le nom tissé plus fin que les voiles il s'envolera dans la toile du cerf-volant. Il s'engouffrera au passage au milieu des champs de tournesols qui ont perdu la tête. Et il piquera droit vers Sîn le dieu-lune. Asikel ne savait plus pourquoi c'était si important de se rappeler du nom des femmes et des hommes des histoires… Mais les histoires elles le savaient…

A suivre...

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
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