Calendrier

Février 2012
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29        
<< < > >>

Saïd et Diana

Said-et-Diana-2.jpg

Présentation

  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
  • Retour à la page d'accueil
  • Partager ce blog

Texte Libre

Texte Libre

Pour faire défiler les images du catalogue cliquez sur la fenêtre dans le bleu et placer le curseur de la souris sur la page à gauche...

Commentaires

Image de Dominique par Louis

Recherche

Contes et récits de l'arbre aux histoires

Mardi 13 octobre 2009 2 13 /10 /Oct /2009 22:31

Un autre extrait d'un autre récit qui n'en a pas fini et si ça vous chante...


Doudou le légionnaire


       Ecoute… écoute… 

 

Dans le bistrot A LA LANTERNE qu’est un trou à fumée d’abord Prince il a vu un type qu’avait laissé ses yeux là‑bas enfin ce qu’il a pensé… Le vieil Arabe est debout avec le luth sur la chaise de paille maintenant… Debout comme un homme libre ou comme un oiseau. La paille elle craque le vieil Arabe il écoute… La chaise c’est son trône et le luth a pas d’autre royaume qu’un écrin de paille c’est une affaire conclue entre le vieux et lui. Le vieux parle à l’instrument dans sa langue assez bas qu’on n’puisse pas capter s’il l’engueule où s’ils ont d’la bonne amitié tout son corps tordu on dirait un nœud d’arbre tourné vers lui… Il lui cause aussi avec les mains comme on fait…

Les tables du bistrot elles sont recouvertes d’une toile cirée à carreaux bleus des couleurs du bleu qu’on peut en faire des tas si on touille bien et dessus la table du vieil Arabe y a un bol de cuivre qui boit la lumière dans son eau. Sa ville là‑bas n’y a jamais eu d’eau douce à boire… Les porteurs d’eau gardent des mains tendres comme le lait des femmes.

Quand il s’assoit Prince songe que le singe Monseigneur va l’attendre devant la porte lourde comme tous les soirs… S’il est certain qu’il reste chez une fille Monseigneur s’en ira en boitillant… Hop ! Ktop ! Hop ! Le reste d’un méchant coup de bâton du marchand de beignets qui refuse aux gosses de la zone les lambeaux de pâte qu’essorent l’huile recuite pour sûr au moins dix fois au fond du pot. Les mômes l’appellent DesClous à cause de la phrase qu’il leur sort à chaque fois qu’ils donnent l’assaut à sa boutique ambulante un camion délabré vétuste Peugeot qu’les frangins lui taggent d’une sardine rouge fluo dans la night du parking… Une sardine la nuit ça en fait et la tôle du bigorneau elle a tout d’un aquarium c’qui va d’enfer avec les relents de sardines de l’huile des beignets vous comprenez ?

‑ Des clous que j’vais vous donner moi ! Ouais des clous ! Des clous la racaille… 

Boitillant… Hop ! Ktop ! Hop ! Monseigneur il gagne l’entrepôt de la savonnerie près des abattoirs… Prince a haussé les épaules. Monseigneur c’est un remord aussi léger que l’oiseau du vent… Hop !

‑ Des clous sal’té d’singe… Des clous l’macaque ! il tient toujours son bâton Des Clous pendant qu’il fourre les rondelles de pâte dans la friture qui couine frétille et chante la chanson gourmande des beignets…

Son gros béret en laine noire enfoncé ras des mirettes qui lui font quasi taupe et il s’accroche sur le pif ses loupes de miro encerclées de deux fils de fer sparadraps que les loustics ont manigancé de lui faucher vu que sans c’est sa fin… Le Peugeot c’est sa cambuse la façon qu’il l’a aménagée on peut dire que ça lui ressemble et les frangins qui ont pas loupé le rapprochement lui ont tatoué y’a deux nuits de ça un tagg qui n’lui a pas plu du tout… Pourtant là aussi ils ont mis de la couleur que de l’autre bout des blocks aux ordures on repère la guitoune à beignets du père Des Clous y a intérêt ! Ils ont tracé en grosses lettres des énormes pareilles aux affiches de pub qui poinçonnent les corridors époustouflés soufflés aux courants d’air des voix express DESCLOUS avec encore la peinture rouge fluo et de la jaune encore dessus pis une miette de bleu pétrole qui rengorge l’ensemble à mourir !


C’est trop géant quand elle arrive crachote tousse son diesel la camionnette au bas des blocks que le père DesClous a repéré pour la bonne vente… ceux où que les familles refilent aux lascars les cinquante centimes du beignet graisseux qui leur fera tout le repas du soir… On dirait le carnaval entier avec son barjot de Vaval son ventre énorme bourré de paille et de copeaux sous sa houppelande picorée par les trous d’brûlure de l’huile des beignets… A l’intérieur du bazar il a cloué vissé bricolé des étagères métal que ça soit bien laid. C’est pour son matériel de torture des rats qu’il capture et zigouille passionné entre deux louches de pâte fristouillant dans l’huile qui sent la sardine de plus en plus que la semaine se précise…

Les rats dans les soutes souterraines de la cité ils sont une tribu bien organisée solide qu’hésite pas à attaquer avec le chef d’escadron en tête de troupe dès que la night fait son dos rond par‑dessus les murailles vertige qui montent direct aussi sec que les fils des cerfs‑volants à gratouiller le ciel bleu marine… Ouais c’est sûr qu’les habitants des blocks ils ont trop la connaissance des familles de rats qui enflent déferlent plus en plus profond depuis qu’eux ils ont commencé à crécher là dans les hauteurs et que le matos pour les pendre les ébouillanter les écrabouiller enfin pour les zigouiller avec bien du raffinement dans les détails de la cruauté ça les fascine… Le père DesClous il en a étalé autour de ses bassines à friture toutes sortes et catégories de pièges à ressorts à glue à poison qu’agit recta à la seconde et même la malignité de son personnage a réussi le tour de magie d’garder les cadavres d’allure très convenable avec leurs pelages encore luisants de leurs couleurs croquignoles rouquines et feu ou d’autres races de rats des eaux quasi indigo qu’on leur voyait juste le bout des pattes roses figés en posture d’avant la mort l’épouvante quoi !

Toute une clique de mannequins rats vautrés dans le trépas qui passent à l’attaque et Hop ! d’un coup ils sont statues aussi vraies que les momies de cire du Grévin… Une réussite absolue la série des rats fossiles prête au plongeon et qui n’plongera jamais plus scotchés qu’ils sont à leur au‑delà les revenants des sous‑sols qu’attirent la troupe des mômes autant que le croustillant qui organisent des danses d’Indiens autour de la camionnette Peugeot sardinée fluo rouge… Le père DesClous lui c’est les vieux qu’il guigne pour leur refiler ses saloperies en plus des piles de beignets qui partent énormément à la fin du mois quand y a plus de tunes à gratter au fond des tiroirs…

‑ Allez‑y les gars ! y’a pas besoin d’beaucoup… deux trois p’tits grains c’est l’hémorragie subito ! Garanti ils crèvent pas d’lézard ! Ouste la racaille ! Ouste du balai !… Pas à hésiter… Des clous ! du balai ! Ouste !…

 

Monseigneur boitillant il gagnera l’entrepôt de la savonnerie près des abattoirs… Prince a haussé les épaules. Monseigneur c’est un remord aussi léger que l’oiseau du vent…

Les gardiens de la savonnerie ils sont devenus les protecteurs du singe Monseigneur… Presque son père. Des gardiens y en a deux… un qui fait le jour un qui fait la night et qu’ils n’ont pas tellement d’atomes c’est pas rien de le dire… D’abord celui qui fait le jour c’est Tonio et avec lui Monseigneur est dans la discrétion presque la délicatesse vu qu’il a senti qu’y a là quelqu’un de fier qui le comprend… Tonio c’est un de la terre sauvage qu’est resté proche des créatures qui n’la ramènent pas… Tonio il fait cause commune avec Monseigneur depuis qu’il l’a surpris à piocher laborieux poussant des p’tits cris moqueurs huilé des pieds jusqu’à la queue au fond du fourniment de la bassine de friture derrière le dos du marchand de beignets ce satané lascar de père DesClous que le gardien a pas dans son cœur du tout… Pour la raison que lui c’est un paysan portos du Sud… de l’Alentejo… un de ceux qui trimaient esclaves saisonnier aux orangeraies géantes alors l’odeur sucrée écoeurante il en a encore plein la peau qu’il n’peut pas se l’enlever dix ans de ça qu’y a… 

Antonio c’est son blaze d’origine mais ici les poteaux qui l’ont connu quand il a débarqué gare d’Austerlitz en solo pas d’tribu ni personne

à l’écart du clan des zimmigrés portugais qu’arrêtaient pas d’arriver depuis que chez eux c’était le diktat ils l’ont surnommé de suite Tonio c’est plus gentil… Tonio lui là‑bas il était descendu des collines aussi chauves que la misère pour prendre la révolution des œillets à pleines paluches d’ouvrier agricole que pire comme labeur ça se peut pas… Les militaires ça n’lui disait rien les œillets pas trop non plus sauf que la couleur rouge il ne savait pas pourquoi ça lui plaisait et puis les deux ensemble ça donnait de l’étonnement… une surprise qu’il n’avait pas l’habitude… Drôlement qu’il en était secoué le Tonio par cette entreprise de chamboulement des gens qui sont à des hauteurs perchés au sommet des tabourets de géants plein ciel les mêmes toujours qui reluquent en ricanant les autres d’en dessous à cavaler et les autres c’étaient eux

A suivre...

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 12 octobre 2009 1 12 /10 /Oct /2009 22:36

Encore un petit extrait de cette histoire de nos Cités et de notre culture populaire des années 70 que vous êtes en train de découvrir en même temps que moi je corrige laborieusement les pages de ce bouquin... 

 Unkle Jerry


Ecrit dans le cahier cartonné de la grand-mère Morgane en Algérie… années 1930… 1950…
La Cité aux ordures… années 1970…

 

      Ecoute… écoute…

      Nur tissait. Tip-tap… tip-tap... Même lorsqu'elle tissait elle dansait. Chacun de ses gestes semblait fait de vent. Fil indigo… fil écru… Les quatre pieux fichés dans le sol maintenaient ouvertes les ailes de laine. Où la navette se plantait en plein cœur. La chrysalide se faisait peu à peu papillon par les mains de la femme. Viendrait le jour où il faudrait couper le fil et le nouer parmi les autres. Elle l'avait assez répété en berçant l'enfant sous le faisceau de la lune verte afin qu'il ait le don des rêves : ne grandis pas mon fils… ne deviens pas un homme...

      Aussi tout ce qui arrive aujourd'hui c'est de sa faute. C'est elle qui a laissé croire à Asikel qu'il était le fils du palmier et du coq blanc. La mère de Nur qui connaissait les secrets des légendes était devenue folle. Elle s'était jetée dans le puits du diable creusé au bout du village. Jetée dans la fosse d'ombre qui coule au plein d'été de l'eau semée de cristaux blanc comme la neige. En elle la force de feu mystérieuse de la prêtresse a monté sa flamme. Sa flamme qui danse.

      Le vieux sorcier passe ses journées à trier des herbes venues on ne sait d'où. Il déambule dans les ruelles que les petits murs rendent violettes en compagnie du coq blanc qui ne gratte pas la terre pour rien. Il a fixé ses yeux de nuit sur elle. A Nur il a semblé voir plonger des hirondelles.

      - Sois en paix ma fille... sois en paix avec la terre… avec l'eau et avec chaque grain de semoule que tu touches...

      Il s'est en allé en compagnie du coq blanc qui sautillait à sa suite. Tip-tap… tip-tap... Quand elle le rencontrait Nur elle sentait s'agrandir en elle l'ouverture qu'Asikel avait faite avec ses mains. L'ouverture soleil dans le voile de nuit.

      Les autres avaient bouché la fosse du puits de l'hiver en y jetant des pierres que les petits ânes trimbalaient en flânant de touffe de lavande en touffe de lavande. Enfin ils ont eu un bon prétexte pour noyer la source à l'intérieur de sa bouche. Pour la tarir. Pour la taire. Pour la rendre à son diable d'origine. Ils ont trépigné et frappé le bendir en lui criant: chitane, chitane... Le taleb accompagné du coq blanc qui épiait les étoiles filantes les a observés en silence. Nur s'est réfugiée contre le tronc fendu du palmier. Elle sait bien Nur que c'est à partir de ce jour qu'Asikel a commencé à parler au coq blanc.

   

      Nur tissait. Tip-tap… tip-tap... Parfois ses cheveux rouges se mêlaient à la laine. Elle avait voulu qu'Asikel ne soit pas un garçon comme les autres. C'est elle qui lui a donné le secret des abeilles qui ne piquent pas quand on connaît le son de la gorge du crapaud. C'est elle qui lui a conté les histoires du palmier fiancé de la lune. Les histoires des légendes de sa mère devenue folle… Elle qui l'a emmené danser avec les djenoun au milieu de l'oasis. Quand la nuit maquillée d'indigo lèche les rigoles de plâtre et que l'arbre distribue sa semence aux étoiles. Ne grandis pas mon fils… ne deviens pas un homme de guerre...

      Mais qui donc l'avait préparée à avoir un fils ? Le bâton de bois sec avait fait feuilles en fouillant sa chair. Scarabée de rubis. Dans la tribu de sa mère… la tribu des femmes… les petites filles avaient le don du dieu-lune. Maîtresses des totems de plumes et des moissons de tournesols géants. Les garçons passaient le temps du soleil rouge à tresser leurs chevelures mêlées de bouts de laine en minuscules nattes terminées de grelots d'argent.

      Les femmes bien avant, étaient les gardiennes du fil. Le fil du creuset de la terre. Le fil noué au bout du sexe des garçons. C'est avec le fil qu'on ne coupait pas… cela n'était jamais venu à l'idée de personne… qu'elles tissaient des burnous d'arbres. Des burnous de nuages. Des burnous d'abeilles. Et pour la petite fille un burnous de fleurs de grenadiers. Alors les femmes... qu'elle disait la mère de Nur… celle qui était devenue folle… elles n'avaient rien à craindre des mains des hommes. Car ces mains étaient bonnes de douceur. Ces mains étaient justes.

      C'est parce que les mains des hommes étaient bonnes et justes alors… ce qu'on ne peut pas imaginer puisque ces mains là n'ont pas laissé de traces… qu'on leur avait confié le rôle de la confiance qu'on avait d'eux. Le rôle pour lequel on ne pouvait pas se passer des hommes. Quand ils avaient grandi leurs doigts dans les minuscules nattes des filles. En ce temps là... qu'elle disait la mère de Nur… celle qui était devenue folle… les mains des hommes gardaient la tête de bois des diables tantôt rouges… tantôt verts… au fond des marmites de sable.

      Ce fil qu'on ne coupait pas il tenait toutes les créatures l'une à l'autre. Il les tenait. Mais ce fil avait son secret de fil. Et c'est pour dévoiler le secret du fil au bout duquel ils étaient suspendus pantins au gibet des comètes que les hommes l'ont coupé. Les hommes infidèles à la confiance. Ils ont tranché la rainure de lumière. Ils ont tranché le fil qui tenait leur sexe. Mais aussi il tenait leurs mains. Et leurs mains sont tombées au fond de la mer. Au fond de la mer elles ont fait ancre. Alors les têtes de bois des diables tantôt verts… tantôt rouges… se sont retournées. Et les habitants du village les ont pris pour maîtres. Le règne des hommes esclaves a commencé le même jour que le règne des guerriers.

 

      Ecoute… écoute…

     Le tissage se faisait lourd contre le ventre de la femme. Et toujours ce fil qu'elle ne coupait pas. Les femmes... qu'elle disait la mère de Nur… celle qui était devenue folle… elles étaient les devineresses et les gardiennes des voix lactées. Leurs fils élevaient le djinn de leur féminité enfouie au rang de l'oiseau solaire. Ils volaient… Ils étaient poètes. Joueurs de flûte ou calligraphes.
      Car il fallait quelqu'un pour tracer le nom des femmes sur les ailes des papillons. Les femmes... qu'elle disait… et les feuilles de menthe roulaient au bout de ses doigts.

      Nur se souvient qu'elle frottait son corps de petite fille de l'huile parfumée des feuilles de menthe. Elle dénouait ses cheveux comme des crinières de laine lourde d'odeur venue du ventre des chevaux en sueur. Des chevaux de la mer. Ses cheveux comme des vêtements sur son corps nu. Nu jusqu'à l'extrême jouissance de sa beauté.

      - Rien n'est plus précieux que ton corps ma fille... Et elle cachait dans sa chemise des pétales de jasmin qui lui chatouillaient le bout des seins à peine dénoncés par l'œil de nacre. Où qu'il te mène suis-le… Son chemin est celui des sources et de la menthe qui ne pousse pas au sommet de leurs dunes… Son chemin est celui des fleurs de kakis et des palmiers qui chantent lorsqu'on ouvre les rigoles… Ecoute-le sous les doigts fins de la brume de nuit… Ecoute-le quand le roseau d'argile appelle le crapaud qui boîte… Le crapaud qui chante son chant de douleur… Ecoute-le...

      - Caresse-le si le papillon s'approche trop près de la lampe… Dans les ailes crépitantes des phalènes et le miaulement du hibou blanc caresse-le… Quand le luth brûle la plante de tes pieds et que l'iris d'eau découd ton sexe dévoile-le de tes cheveux…

      Elle croisait déjà le taleb et son inséparable coq auprès de la fosse d'ombre où sa mère l'envoyait au bord de la nuit ravir l'eau du diable. Elle se souvient du jour où elle avait observé longtemps dans sa main peinte en bleu les flocons de froid qui ne fondaient pas. Le coq blanc grattait le sol à côté d'elle. Le coq blanc, il avait posé sur ses pieds une rose des sables où on distinguait la silhouette interdite d'un grand papillon blanc. Enfermé.

      Le taleb a tressailli. Qu'est-ce que tu as trouvé là fils... Celui-ci ne nous fera que du mal...

      Il a posé sa main sur les cheveux de la fillette. Il les a tordus autour de ses poignets. Il a saisi la pierre. Et il l'a jetée dans la source.

A suivre...

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Lundi 5 octobre 2009 1 05 /10 /Oct /2009 23:15

      Et encore un petit bout de ce récit qui n'en finit pas à mettre au bout des autres bouts... pour vous des extraits extras d'un livre qui n'existe pas encore si vous avez envie... 
Le bistrot de Sien

      Ecoute… écoute…
      Assise au pied du Blocks trois dans la minijupe rouge que ma mère n'aime pas plus que mes cheveux verts depuis que mon vieux  a commencé la lecture du cahier où la grand-mère Morgane a décidé de quitter les siens j'ai beaucoup réfléchi... Parce que moi aussi d'ici j'aimerais tant partir et qu'y a à l’intérieur de la Cité des tas de déserts à traverser. Des déserts aux dunes d'ordures et de rats avec lesquels on a passé notre temps d'avant à s'amuser. J'ai réfléchi et j'ai pensé que sûrement djeda Fatima la mère du marabout elle peut me renseigner sur le passé que les autres ils continuent à nous voler. Je me mélange un peu dans les époques du temps mais est-c'que ça a tellement d'importance ? Le temps de la Cité aux ordures il est comme les livres de la cabane du chiffonnier. On en a fait du feu et il nous a tout brûlé entre les mains...

Djeda Fatima ici tout l'monde sait qu'elle  a quitté son pays de la colline des oliviers pour rejoindre un de ses fils et qu'elle a emporté la lampe à huile et le morceau de la branche de l'arbre où le djinn il s'est réinstallé. L'âme de c't'arbre-là y a plus aucun homme qui viendra la réclamer. Chacun le sait le djinn c'est un voleur une canaille... Djeda elle a déposé la lampe à côté d'la réserve d'huile et du morceau d'olivier vivant dedans sa cuisine du Block 3 l’Afrique. Djeda elle attend… Elle cesse pas… Elle cesse pas d'attendre son autre fils le père de P’tit Nègre qu'est conducteur d'aéroplanes. Tout ça fait quartier libre au feu follet qui engloutit d'énormes quantités d'huile et danse au creux de Nuit la noire. Djeda impossible qu'avec les pouvoirs qu'elle a  elle se souvienne pas de Lakhdar l'Arabe et de grand-mère Morgane… Je sais bien moi qu'elle l'a connu… et aussi le malem-de l'Hôtel-de-l'Europe avec sa manie des chaises jaunes.

A chaque fois qu'on la croise avec son chat borgne djeda Fatima elle marmonne des mots dans sa langue. Elle est un peu étourdie… alors elle nous voit pas. Zahra et moi on a prévu de la coincer un soir de l'hiver au cœur d'son gourbi. Bon… suffit de repérer d'en bas la lumière dorée de la lampe à huile et d'frapper à sa porte. Djeda elle pourra pas nous refuser… Déjà qu'c'est une chose qu'on n'fait pas dans le pays d'où elle vient… et ensuite parce qu'elle est bien trop curieuse.

- Ça fait rien si on n'pige pas… elle dit Zahra. L'important c'est qu'on soit initiées…

Moi je suis d'accord pour être initiée à tout c'qu'on veut surtout si ça écarte de moi l'odeur blanche et ennuyeuse des ratons laveurs. Et le grignotement des fourmis qui n'cesse pas... Alors pendant que Zahra elle fait semblant d'piocher ses leçons sur les marches du Block 3 avec le brouillard poisseux des senteurs maritimes échappé des marmites pour la protéger du regard lourd des mecs de l'usine j'attaque en douce djeda Fatima sur le sujet des chaises jaunes et du malem...

Là je travaille en solo à cause de la p'tite idée que j'ai que Zahra elle est sous l'influence du djinn et de sa culture d'origine. Même si elle le sait pas… Les superstitions… les raisonnements gâteux qu'on ignore on les a quand même tout au fond… Et les habitudes innocentes… Ça mijote sans efforts… Ça fait des bulles rigolotes… Des ferments incroyables de couleurs… Des fleurs qui poussent dessus la pourriture… Des fleurs avec des bouches qui croquent les mots et qui racontent…

Je sais moi… j'ai mon nénuphar enfermé fou entre les parois du bocal des poissons rouges… Il a pas cessé depuis que j'en cause… Même il a bien grossi… bien profité des grognasseries de ma mère et de ses paniers d'linge sale… Bien proliféré son cordon d'entortillage … Faut que j'fasse gaffe… Que je lui en coupe de longs segments de sa tentacule… Que je le limite dans ses prétentions maternelles… Qu'il respecte le territoire des autres… leurs brumes… leurs gouttes d'eau dehors… leurs incendies… Flutte !…  

Donc je travaille en solo djeda qui a auprès d'elle ce soir le boiteux Kee-Bock. Il inquiète mais quand même il est utile afin d’éloigner la mort des lieux où elle a rien à faire. Cette fois-ci djeda hoche la tête énergique en signe qu'elle a pas l'intention d'écouter à pei ne que j'lui raconte l'aïeule Gargantua et son ventre dans le frigidaire pour pas qu'il fonde l'été sous la fournaise de Biskra… les chaises jaunes et la douceur amère de Lakhdar… l'imposture du malem… Tout d'uite… tout d'suite elle va m'interrompre en me tournant le dos direction la cuisine… Un prétexte de manœuvrer les poivrons qui lancent partout leur odeur de grillé… je me lèche les babines et comme elle se brûle les doigts ça arrange bien…
 

Djeda elle prépare toujours la cuisine d'Algérie dans ces heures-là… C'est pas un hasard si je me débrouille pour y être… Les poivrons après elle les écrase en bouillie avec les tomates et l'huile d'olive qui guérit tout. Je n'sais pas comment ça s'appelle de mémoire son frichti qu'on mange ensuite avec Zahra quand elle nous invite en trempant des morceaux de pain dedans. Nous ici bien qu'on soit nés parmi des familles de ratons laveurs on a les voyages de nourriture qu'on veut… Des voyages qui n's'oublient pas.

- Eh ma fille y faut pas raconter ces choses-là… c'est bon pour personne… Y'a pas besoin d'se faire de la peine ma fille…

Djeda Fatima veut bien me nourrir de poivrons grillés… me passer les paumes et les talons des pieds au pinceau de henné et me barbouiller les cheveux de rassoul pour leur enlever leur vert d'herbe rivale ou me masser à l'intérieur de la buée épicée du hammam pendant des heures… mais elle ne causera pas des histoires du paysage qu'elle connaît comme l'enfant de son ventre et qui est pas le mien… Tout ça c'est à cause du djinn… je me dis alors qu'elle regarde en soupirant la mini en Jersey rouge sur mes cuisses. Le djinn qui a mangé l'âme des hommes dans le cœur des oliviers…

 

Ecoute…

Tout ce qu'ils me diront pas je le magine… volage et je le donne au clown pour qu'il l'arrange. C'est comme les pétales du tournesol de Sien. Y'en a un pour chaque songerie et y a dedans toute la vie.

Morgane claque la porte avec les courants d'air… boum !… boum !… re-boum !… Ça lui apprendra à djeda ! Un jour je saurai… je saurai tout… J'apprivoiserai les mots de Tyroun-bâ et je tracerai la danse du crapaud dans la langue de personne… la langue des étoiles… la langue des étoiles tombées au fond des chaussures du clown qu'il a enfilées sans savoir…

D'un coup… Tyroun-bâ est mué en crapaud de sel entre mes jambes… maladroites mes jambes… tant pis. Elles se cognent aux gravats des chantiers… tuyaux de plomb dressés comme des serpents… bidets buveurs d’eau de pluie hébergeant des têtards nomades. Tiroun-bâ il écoute… et sa gorge se gonfle d’un souffle de l’intérieur. Le chant nostalgique du maître des crapauds… Il remonte le long de mes cuisses. Je saute les marches en boitant pour rire… Zahra ma sœur de lait… où es-tu ?… où es-tu ?…



A suivre... 

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Jeudi 1 octobre 2009 4 01 /10 /Oct /2009 23:05

Asikel l'homme silence extraits

           

Ecoute… écoute…

Flaque d'eau flaque d'encre. Il ne savait pas pourquoi mais il avait eu envie de l'écrire à travers eux l'histoire de N’daou le fou. Puisqu'il ne pouvait pas l'écrire à travers lui. La vieille Nur dans ses mèches tressées de henné n'était jamais loin. Quoi qu'il fasse pour qu'elle perde sa trace. Lorsqu'il frottait ses doigts sur les croisillons de rouille de la Cité d'urgence à quelques mètres du refuge pour chiens qui finissaient à l'identique le ventre bourré de cailloux elle grattait de ses ongles la boue pétrie de scarabées... Elle forait une galerie d'où naissaient des ruisseaux... Elle lui glissait sous les fils de fer les livres de la langue bue et du tambour ran-tan plan-plan...

Oyez… oyez... qu'il disait. Ça commençait toujours comme ça l'histoire du tambour rouge qui ne voulait pas mourir. Et qui parlait… parlait... pour enjôler la mort. Et pour dresser l'épervier. Plume verte… plume bleue. Qui lui crèverait les yeux. Le tambour ran-tan plan-plan  était très courageux. Quoiqu'il arrive il le criait partout...
             C’était des histoires d’ici qu’il avait connues d’abord. Mais qu’est-ce que ça peut faire ?… Toutes les histoires se ressemblent vu qu’elles racontent la vie des gens… N’daou au refuge guettait l'épervier du tambour sorti. Le long du grillage. Il surveillait aussi l'hermine au ventre blanc qui deviendrait un jour de lune la cavalière galopant dans la bouche brûlée d'Asikel. Deux longues mèches de ses cheveux roux enroulés autour de sa langue...

N’daou aimait les feuilles tombées des livres de la vieille Nur. Il aimait les signes d'oiseaux alcyons qui plongeaient sous le rail de la ligne d'horizon. Et réapparaissaient plus loin brisant la glace de leur bec gouailleur. Il ne comprenait pas les histoires mais il apprenait par cœur les oiseaux. Tout en se barbouillant du beurre onctueux et amer de leurs cris pour éloigner l'œil du diable qui le menaçait de ses métamorphoses.

Les livres d'arbres que la vieille Indienne récoltait en dépit des interdictions étaient le fruit de la ténacité et de la ruse. D'une part celles des conteurs et des poètes éleveurs et rapporteurs d'oiseaux-mots. Et d'autre part celles des ouvriers des petits plombs qui survivaient… tip-tap… tip-tap... dans les mansardes du froid qui cogne à la porte et qu'on n'ouvre pas. Tap… tap… tap... Cognent les marteaux des rotatives sur les langes de papiers blancs. Tap… tap. tap… Cogne le cœur de N’daou dans le ventre de la l’eau.


             N’daou ne sait pas encore que de l'autre côté de l’histoire il y a le coq blanc du sorcier. Il y a le palmier au pied duquel les outres d'huile et les ânes des marchands endormis dans les burnous légers comme les nuages. Il y a les petites filles de la fontaine de promesses.

C'est la vieille Nur qui dicte les palabres de pierres. Cornalines… calcédoines… pierres d'onyx... pierres d'onyx pailletées d'or. Il y a peu de temps qu'elle agit ainsi. Comme si elle voulait lui donner le goût du trésor caché dans les éclats de voix du souk. Le goût du mot de passe qui peut être prononcé mille fois et n'ouvrir aucune porte. Il est donc contraint de sautiller d'une facette du temps à l'autre. Anéanti par ses innombrables commérages. Ses prédictions. Ses maléfices et son inépuisable coffre à mémoire.

D'où est-ce qu'elle la tient l’histoire elle qui prétend avoir rencontré la mort dans sa barque lestée de rames de pierres ? Il ne le sait même plus. Est-ce qu'elle fait partie de la lignée des femmes sur lesquelles il ne se pose aucune question... par pudeur ou par paresse il tient à son ignorance... et que les hommes accusent de vouloir les châtrer dès la puberté afin de les maintenir à leur merci ?  Les rivales d'Ishtar l'amoureuse ? Ou bien plutôt,  et c'est ce qui l'inquiète et le séduit est-ce qu'elle n'appartiendrait pas à la race des filles du feu ? Ces cavalières dont la chevelure qui touchait leurs chevilles était garante de la liberté farouche ?


               Comme tous les amant de la lune N’daou est traversé par les frissons d'éclosion et de renaissance... Mais il doit se séparer du monde des femmes au sexe de piment et de cannelle. Alors il reprendra la parole d'Asikel l'homme-silence. Et peut-être qu'il finira par sortir de l'envoûtement de l'eau du canal. Où il se rêve poisson enfoui dans la chevelure des sirènes.

Il le sait bien N’daou l'écrivant public que tout vient de là. Tout le malheur de la bille de plomb dans le mur de plâtre des maisons. De cette coupure brumeuse au bas du ventre de la Cité qui n'a pas de nom. De cette entaille béante dans la bonne conscience des hommes qui reculent vers les écluses dont les aiguilles filtrent le passé. Chacune d'elle pourrait raconter l'histoire d'un type qu'on a jeté dans le fleuve ce jour-là. A la loutre au museau vif-argent. Qui le dirait au soc de bois de la péniche et aux ragondins. Et à la moindre des plantes d'eau. Et à la fleur lustrale du nénuphar.

Sans doute c'est de là que la vieille indienne Nur la tient. L'histoire du jour des hommes qu'on berce dans le fleuve par des chants et des plaintes. Au creux de la nuit de la lune comme des enfants. Ils n'ont jamais eu de sépulture. Et les bulles de leur souffle prisonnier colorent l'onde de grelots de mercure.

 

Djeda Nur il l'a toujours connue. D'un roseau à l'autre au gré des trois notes du crapaud elle l'a bercé. A chaque fois qu'il entrait sur l'échiquier de la mort-reine. Fou ne régnant que sur un peuple de rats et d'enfants boiteux… tip-tap… tip-tap... Fou de la machine édentée. Il la trouvait dans la case noire de sa chute. Sorcière aux pieds masqués. Elle avait commencé par le mettre au monde au ras des eaux qui mordent la ville sur sa couverture de laine. Fil indigo… fil écru... pour qu’il raconte le malheur de son père Asikel cocon bouilli dans les chaudières.

Ce matin il était allé s'asseoir sur son tapis de laine. Domaine réservé d'écriture. Qui lui valait le titre de mendiant d'ivresse. En plus de celui de fou. C'est encore elle cette vieille Indienne de Nur qui avait échangé contre quelques pièces d'or de sa ceinture un rectangle de trottoir délimité par une frontière de craie. Petite case comptée et mesurée dans l'aiguillage intime de la Cité. Trois pièces d'or au creux de la main de Nur t'accorderont le pouvoir d'être un bouffon.

Sans doute cette transaction que l'hérisson rebelle aux passages cloutés désapprouvait empêchait N’daou de se rendre de plus en plus souvent dans la zone qui s'étirait le long des fils d'épines. La zone où les vents habillés de loques mangeaient le vide. Où s'esquissait la silhouette cruelle des feux d'ordures du plateau. Les marchands d'avarice du Boulevard dont les étalages de toile claquaient et se tordaient comme la queue des cerfs-volants n'avaient pas seulement envie d'un peu d'or. De l'or que la fente étroite de leurs yeux ne pouvait regarder sans se couvrir d'écailles. Ils rêvaient aussi d'un esclave.

- Cherche ton roi… cherche ton roi... bouffon... répétait l'arbre aux feuilles tombées sous la plume d'écriture de N’daou. Lui n'y comprenait rien… rien… rien... Il lui manquait toujours un fragment de l’histoire… Il songeait à son père Asikel en serrant sous ses doigts d'engelures le sceau d'agate du secret.

Les marchands de mensonges avaient accepté l'aumône graisse patte de la vieille Nur. Mais il leur fallait un fou de race. Sur lui ils verseraient leurs eaux sales. Leurs maladies vénéneuses. Leurs ulcères de méchanceté que les crapauds fendus ne suffisaient plus à contenir. Leurs chats bottés d'un pied de fer par la fenêtre et leur marmaille à bouches d'incendie.

N’daou le fou circonscrit dans son rectangle de craie subissait les cavalcades des hordes de poulets hirsutes. Ils braillaient de tout leur gosier des imprécations ordurières contre de gros chats prêts à leur couper la tête. Ils couvraient de leurs fientes son écritoire. Ils bouleversaient l'encrier borgne qui partait en goguette entre les coquilles de noix e t les orteils des passants arabes encrés par mégarde.

N’daou frappait dans ses mains chassant les poulets maudits... Les jours de marché étaient l'achouma pour lui. Sa malédiction d'ignorance. C'est à cause des jours de marché qu'il a décidé bien plus tard d'entrer lui aussi dans le monde nocturne des knock-tambules. Le monde des fous. Mais des fous prestigieux…

Perdu au milieu des marchands de pois chiches et de gros sel l'enfant-poisson et son échoppe de papier se sentaient entraînés par le courant dans le sillage de la loutre au nez d'argent. Pourtant de très loin comme le clapotis des doigts sur le bendir la voix de l'homme-silence le secouait :

- Dis au fils qu'il écrive notre histoire...

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Mardi 29 septembre 2009 2 29 /09 /Sep /2009 23:00

Asikel l'homme silence
       Un nouvel extrait de ce bouquin qui raconte l'histoire de notre Cité des Blocks dans les années 60-70 que je bricole depuis pas mal de temps... et ouf ! j'en suis aux corrections mais ça risque de durer vu que le style... enfin vous savez... Et pis c'est un récit-conte comme les appelle mon amie Christiane Chaulet-Achour prof de littérature comparée à la Fac de Cergy et alors faut pas croire mais c'est du boulot ! Et merci d'être si patients...
      
 Ecoute… écoute…
             Nausée… Les touches cassées d’la machine à écrire que m'a rapportée la vieille Nur sont les dents brisées dans la bouche d'un Arabe têtu… Jamais j’n'écrirai comme on frappe sur un tambour mort qui claque pareil à une mitraillette… Mes tambours à moi ils sont des hurleurs d’alcôves désertées et de sueurs… Mes tambours à moi ils hurlent des accouplements d’êtres poussière qu'on n’fera pas taire…

J’veux bien écrire en grattant la couche séchée qui empêche les corps des hommes de courir sous la pluie… Les peaux d’mes tambours ne crèveront pas de honte… Non j’n'écrirai pas sur les dents brisées dans la bouche d'un Arabe têtu…

Sueur de lames le long d’son dos… Ça lui a réussi d’se prendre pour un héros ! A gauche en entrant une niche à chiens… Ça doit être facile d'être un chien ? On a plus honte alors… on a qu'à obéir… Pourquoi je fais souvent ce songe qui me trouble d'un immense papillon de nuit blanc qui rentre dans ma bouche ? Muet… Qui m'a rendu muet ? Comment reprendre le fil des mots venus de mon père l’Arabe ?
              Dans l'inattendu de mon délire le chat Aladin est un tortionnaire aux yeux de lune verte… Quand il me fixe j'entre à l'intérieur de la spirale affolée d’ma mémoire…

 

Ecoute… écoute…

J'ai beau essayer de me souvenir… il me semble que j’n'ai pas été un enfant… Un enfant avec des jouets en bois qui grincent quand on les traîne et des bouts d’chiffons… J’crois que j’suis né hier… enfin… y a quelques mois… septembre… octobre… novembre… je sais pas… Cette date elle appartient pas non plus à mon souvenir…

En tout cas c'était avant qu’le lait gèle dans l'assiette de l'hérisson. C'était avant les grands froids qui donnent l'envie d’mourir. D'abord j’me souviens qu’j'ai été longtemps enfermé derrière des grillages quadrillés où des insectes s'accrochaient quand la nuit s'épaississait… Des autres cages il sortait des jappements aigus et des raclements d’gamelles qu'on lèche…

Les mômes du quartier s’poursuivent en criant entre les Blocks… Je n’sais pas qui est l’gardien du chenil… On m’glisse mon assiette sous la porte… Je n’vois jamais personne… sauf Nura… Les mômes du quartier n’viennent jamais jouer d’ce côté-ci…

Si j'ai vraiment vécu dans cette cage ou bien si c’est mon corps qui a ressenti soudain quand les vigiles m'ont mis la main dessus la honte qui l'a écartelé ? Est-ce que la honte ça peut séparer l’cœur qui bat comme un fou du corps qui est une banquise brûlante en dérive ? Du corps qui entre dans l'antre d'une petite boîte où il s'enterre sans rien sentir… Et chaque jour un type vient… entre-ouvre la boîte… et met une gamelle pour le chien…

Et c’type qui connaît l’moyen d’sortir d’la terreur étroite d’la boîte c'est celui qui a les clefs aussi… Et les clefs sont en fer et rougies au feu jusqu'au rouge cerise et presque jusqu'au blanc vu qu'il sait avec les autres entretenir des grands brasiers où on transforme les êtres…

A chaque fois que j’retourne à l'intérieur d’la cage minuscule d’ce corps-là j’retrouve la voix rusée et attirante du gardien qui ne m’laisse pas l’choix d’refuser sa présence… Il est là et il me hante avec patience :

- Alors p’tit négro… tu t’décides quand à changer d’peau ?… Suffit de t’tremper dans une grande marmite d'eau claire… et tout ça s'en ira au fil du caniveau… Après tu seras libre et puissant comme les autres Nègres blancs…

Parce qu’il m’voit m’recroqueviller encore plus au fond d’ma cage il ajoute en bouclant la grille d'un coup d’pied qu’ses lourdes rangers font carillonner autour de moi :

- Le noir on croit qu’c'est solide mais après un plongeon… youp ! y'a plus rien…

Clic-clac !

A chaque fois que j’retourne à l'intérieur d’la cage minuscule d’ce corps-là j’vois les deux yeux de lune verte du chat Aladin qui m’fixent avec sollicitude et un brin d'amusement…

Ils m’suggèrent avec insistance qu'y n’faut pas en faire un drame…

 

“A gauche en entrant… une niche à chien”. Il l'a écrit dans une lettre où y'a tout un morceau qu'on a déchiré… Comment il a pu la faire sortir ? Du chenil y a rien qui sort… Quelqu'un qui l'a aidé ? Moi j’crois… Si j’pouvais savoir qu'y avait pas seulement les autres… les monstres… A quoi ça ressemble un monstre ?

Même il a fait un plan d’la ferme sur une feuille du carnet… Y'avait des numéros aux feuilles… Des numéros pareils aux jours d’sa vie qui restaient ? Justement sur le numéro un y'avait écrit “raïny”… mon fils… C'est la vieille Nur qui m'a traduit…

Pourquoi ?

Nur se sert souvent des mots que je n’comprends pas… Ma mère prenait les lettres avec des mains propres… Elle les lavait et elle les essuyait avant… Même pendant qu’la cuisine les faisait poisseuses et grasses… Elle les lavait… Ou pleines de farine et d’semoule pour les galettes de pain… C'était l’seul moment où elles étaient blanches ses mains… Elle s’les lavait encore plus…

La feuille dépliée c'est un trésor d'Ali-Baba. Les pièces de cuivre du coffre… Comment il faisait ?… Il écrit en traçant de fines lettres longues qui ressemblent à des sauterelles vertes pâles. Quand tu sauras lire…

 

N'daou… N'daou le fou…

En fouillant dans mes poches j'ai retrouvé une boîte d'allumettes… et j'ai pu allumer la lampe à huile. Les feuilles de l'arbre… leurs branches ont crevé les yeux des fenêtres… elles avaient tout bu… Elle a été généreuse… elle a même pas crachouillé un peu… la lampe… Y faut beaucoup d'huile à cette lampe c'est embêtant…

Comme d'habitude les sentinelles de l'ombre veillaient sur les ampoules mortes. Les mercenaires de la Cité m'ont depuis longtemps coupé l'électricité. Les squatts c'est pire qu’les baraques d’la Medina… Les gens qui les habitent ont pas du tout l'autorisation. Mais si tu mets un verrou à la porte alors ça devient chez toi. C'est un cas de jouissance spontanée. Rien à demander à personne…

D'ailleurs personne s'en fout. Puisque c'est des lieux qui croulent… s'éboulent… se ratatinent parmi les clématites et l’chèvrefeuille. Et d'un bond sautent au milieu du vide des terrains vagues. Enfin dans les bons cas. Parce que dans les mauvais c'est l’territoire de guerre des Apaches. Les autres faut pas qu'on leur chipe leurs jardins clos et minés d’pièges. C'est tout… Concernant l’reste y viennent pas voir… jamais… C'est pour ça qu’les vigiles ils arrachent d'abord la porte des maisons.

Les vieux Arabes d'ici n’savent pas écrire à cette époque. Y n’savent pas signer non plus. Normal vu qu'ils n’sont jamais allés à l'école dans leur vie d'autrefois. Mais ils savent raconter et c'est ça qui m’fait tous les soucis… Et c’est ça qui les rend plus précieux qu’les pièces d’or du coffre… elle dit la vieille Nur…

 

Ecoute… écoute…

Le lieu d'où ils parlent c’est un trottoir sauvage. Dedans j'habite et j’navigue comme au creux d’un ventre ouvert.

Nura dit qu'ils ont honte parce qu'ils ont pas fait l'effort après. Moi j’crois qu’quand tu travailles la journée dans les usines après tu peux pas. Même si tu l’prends l’crayon il te tombe. C'est craqué à l'intérieur d’leurs paumes mieux que l’dessous d’leurs godasses. Comment tu veux ?…

Normal mon occupation c'était d’vider les cellules des chiens… D’porter aux ordures avec la brouette sur l’tas qui prépare l’fumier des champs juste à côté… C'est pas un travail compliqué pour un Négro-Arabe ça va… J’sais que je n’dois pas dire ces mots-là car j’ferais d’la peine à le vieille Nur… Nura…

Et puis un jour Nura est venue m’chercher dans l’chenil où j’passais mon temps à m’gratter et à creuser des trous à l’intérieur d’la litière de paille qui m’chatouillait… J'étais pas malheureux… Non… j’crois qu’j'étais simplement un peu… silencieux. Idiot peut-être… Pourtant y'avait les lettres… c'est sûrement grâce à elles que j’m'en suis sorti…

 Nur est venue m’chercher la nuit avec l’trousseau d’clefs qu'elle avait eu grâce aux pièces d'or d’sa ceinture. Moi j’n’ai jamais eu d’pièces d’or qui m’permettent d’peser assez lourd dans leur balance.

Nur elle a fouiné longtemps à travers les couloirs où on entendait des sortes de jappements et des plaintes… Elle se souvenait qu’c'était du côté des écuries…

“ A droite, les écuries ont été transformées en cellules ”. Le chemin on peut l’refaire en suivant les feuilles du carnet… Toute la ferme c’était une maison de torture-haine ?… Il n’le dit pas… Pourquoi il était enfermé là-dedans ?


A suivre...

Publié dans : Contes et récits de l'arbre aux histoires
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés