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Saïd et Diana

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Présentation

  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Ecritures d'Algérie

Samedi 6 mai 2006 6 06 /05 /Mai /2006 12:36

Un nouvel article sur le plus récent livre de Leïla Sebbar que vous aurez le bonheur de lire avant qu'il ne soit publié dans la revue dont je vous ai déjà parlé, qui fête ses dix ans d'existence cette année et que vous retrouverez au Salon des Revues à côté des Cahiers des Diables bleus en octobre 2006.

Il s'agit d'Algérie Littérature Action, revue animée par Marie Virolle et dans laquelle vous pouvez découvrir un grand nombre de textes et d'images de créateurs d'Algérie ou qui ont un lien avec l'histoire de ce pays.

 

                                       L’habit vert
                         Ed. Thierry Magnier, 2006
                                      Nouvelles
                                      Leïla Sebbar



                               « L’heure du conte »


« Elle cherche le titre du petit livre avec un homme en bleu. Elle se rappelle. A la bibliothèque de quartier, le coin des enfants, sa mère la déposait, à l’heure du conte, parfois elle restait si le dernier petit dormait dans son dos, une jeune cousine timide assise contre elle. Sa mère ne comprenait pas tout mais ça lui plaisait. Un moment de repos, apaisée par les mots étrangers, la voix souple de la lectrice, elle se serait endormie dans le bercement de la langue. » L’Habit vert

L’heure du conte… L’instant de la langue où les mots n’ont pas d’importance pour leur sens mais pour leurs sons comme celui du tam-tam d’Afrique battu par les mains des hommes et de la mélopée chantée par les voix des femmes…
L’heure du conte… Un espace à l’intérieur de la cour dessiné par un morceau de laine de deux ou trois couleurs… de l’orange du rouge sang et de l’écru dans le lieu où les maisons d’argile blanche renvoient les mots vers la bouche des femmes.
L’heure du conte… Un morceau de terre blanche effritée entre les doigts qu’on agite au creux de la paume et qui redevient le signe de poussière que tout peut être dit car tout s’envole…
Oui… l’heure du conte qui est la précieuse… le joyau éclaté au fond de nos oreilles et son diamant à histoires. Celle qu’on a drôlement perdue ici dans nos cités pas encore tout à fait ghettos c’est vrai… pas encore… parce que justement ils le recréent probable ce moment-là sans s’en rendre compte les jeunes garçons qui se retrouvent à l’intérieur du cercle un peu plus loin que le bas des escaliers en face de la laverie où viennent les femmes blacks et maintenant les hommes aussi avec les petits mômes à la main qui ne veulent pas… 


Oui… ils le reforment le cercle à palabre les garçons d’Afrique là où il y a le banc béton autour de la cabine téléphonique et ils attendent avec les insultes pour rire qu’ils aiment bien et des discussions qu’on n’entend pas vu qu’on est bien loin d’eux. Alors si comme le dit Leïla Sebbar qui parle des filles dans ses nouvelles L’habit vert : « … écoute, écoute, tu vas comprendre… » quelqu’un arrivait là au pied des blocks et entrait au milieu du cercle des garçons pour raconter… Quelqu’un qui ose quelqu’un qui n’aie pas peur d’apporter les images et les mots perdus… les images qui habitent de l’autre côté du morceau de laine aux trois couleurs… de l’orange du rouge sang et de l’écru… les images qui dansent autour des termitières d’Afrique écarlates et les mots des histoires de l’ancien griot du Mali devenu maître des couleurs avec la caméra sur l’épaule Ousmane Sembene. Est-ce qu’ils connaissent les garçons au pied des blocks ?

 
Alors on verrait tous ces costumes de bouffons avec les marques dessus Nique… Adidas… Lacoste… Footloocker… vu que si tu ne les as pas on ne te respecte pas dans la cité… « Ecoute Yema, écoute… Les enfants de la cité regardaient sa mère, ses habits africains, le boubou, le foulard de tête drapé sur le front avec ces ailes au sommet… » tous ces costumes reprendre leur allure d’avant celle des tissus formidables légers comme des oiseaux et des teintures que faisaient les femmes dans les bassines de plastique multicolores avec les couleurs des terres broyées au creux des paumes et le sel pour faire tenir. Parfois on mettait le sang d’un coq égorgé au pied de l’arbre qui a ses racines profond dans le fleuve qui est rien que la boue sèche craquelée l’été et quand l’eau revient enfin on fait des fêtes et les vêtements encore raides de couleurs on les trempe sur sa peau et quand on ressort c’est le soleil qui donne la force vitale et les chants.

Le livre de Leïla parle de l’enfance d’Afrique et d’ici… elle conte comme dans chacun de ses livres les enfances algériennes pauvres celles du Maroc aussi… des enfants qu’on place chez les colons aisés « … nourris, logés, habillés, des enfants de pauvres… » ou les familles arabes qui ont les moyens d’entretenir des gens à la maison pour certains services… « … on entendait parler de petites filles séquestrées, battues, violées par le patron… des petites filles du bled chez des familles de notables… » Enfances mêlées à d’autres enfances dans les cités d’un des pays les plus riches du monde où on pourrait croire que l’enfance est légère comme une aile d’oiseau sur les murs béton…


Des oiseaux pareils à ceux de Nemo au début qu’il taggait il y a … dix ans peut être… pas encore connu reconnu adapté aux marchands d’oiseaux… des oiseaux des poissons des papillons qui volaient à l’envers des murs tout en haut la tête en bas et le filet à papillons pour cueillir les poissons volants… Des noirs des rouges encore des noirs c’était beau sur les palissades… Ça faisait du rêve pour les jeunes garçons et filles qui ramassent les papiers dans le caniveau avec l’habit vert de la ville et le balai aux branches plastique vertes comme celles des arbres «… Je ne savais pas que je deviendrais balayeuse de la Ville de Paris… » Leïla raconte les enfances de l’Algérie coloniale et de la France de l’immigration celle des années 60 et celle d’aujourd’hui et peut-être que les garçons et les filles des cités liront son livre et que ça leur donnera envie à eux aussi d’écrire des mots de leur enfance de banlieue sur des bouts de papier… Des mots comme ceux qu’on entend souvent quand on passe à côté d’eux les garçons noirs et les garçons blancs c’est pareil : « moi j’aime bien les gens ici mais eux ils nous aiment pas ! »

« Et les nounous des petits Blancs, elle les voit passer et repasser comme si elles se promenaient dans un parc. Elles se rencontrent, bavardent, les enfants les écoutent, un jour ils iront en Afrique, la langue dans la tête et les tout-petits ne se consoleront pas d’avoir grandi, drapés dans le dos, chaloupés doucement, la sueur sucrée du boubou, les gestes souples du travail de la maison, la voix qui chantonne, l’enfant s’endort, il préfère les reins vivants au matelas du lit d’enfant, il attend chaque jour les mains brusques et cassantes qui massent le petit corps pour l’affermir, il sera invulnérable… » Sous le viaduc

Les garçons ce sont les fils des anciens guerriers d’Afrique… on le voit ils sont fiers « … les fils, le père gagne l’argent pour eux… ils disent que l’argent du père c’est rien… ». Les garçons ce sont eux qu’on rencontre au pied des blocks dans les rues bitumes et béton qui ne sont même plus de l’outremer lavé et pourtant il en reste quelque chose de ce bleu… ici sur les parkings où les autos vues d’en haut de notre fenêtre on dirait des jouets avec des couleurs vives parce qu’ils aiment ça… Des voitures pareilles à celles que les Africains fabriquent dans les boîtes de Coca et de sodas les boîtes multicolores et aussi les bombes insecticides ils les ramassent et on les retrouve sur les marchés de Noël ou aux puces de Saint Ouen petites carcasses sculptées par leurs doigts agiles œuvres d’art de la rue qu’on garde précieux comme les joyaux des contes et qu’on range dans la bibliothèque juste deux ou trois planches au milieu des bouquins de Céline qui en avait parlé sacrément lui de l’Afrique pour commencer.

 
Les garçons… ce sont eux qu’on voit ici comme partout ce sont eux d’abord « … Ils se débrouillent, ils disent qu’ils font la mode de la rue, ils copient les frères américains, la mode c’est eux, les magazines le disent, ils se voient partout, on les imite, ils sont les plus forts … » mais ici c’est l’histoire des filles qu’on raconte… une histoire qui existe encore moins que celle des garçons des cités… L’histoire des filles de l’immigration pareille à celle de l’époque des colonies et dans les pays d’Afrique aujourd’hui souvent… leur histoire au fil des pages du livre de Leïla ce sont elles qui la racontent avec leurs mots comme elles l’ont vécue et déjà elle leur appartient.

« Chez moi, c’est pas chez moi, là où je vis, un foyer, je regarde la télé. Dans la chambre on est deux, on travaille dans la voirie à Paris. Moi dans le XIIIe, elle dans le XVe…
Elle dit qu’elle aime ça être dehors avec l’équipe et balayer les rues, ramasser ce qu’on jette, papiers vieux paquets de cigarettes, boîtes à tabac à priser écrasées, boîtes de Coca ou de bière cabossées, prospectus, plastiques ou journaux gratuits périmés, ça l’ennuie pas… » L’Habit vert



A suivre...

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Ecritures d'Algérie
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Samedi 4 mars 2006 6 04 /03 /Mars /2006 00:56

Entretien D.L.B. avec Hélène Cixous De l'autre côté de nos liens infernaux à partir de son livre Les Rêveries de la Femme sauvage



«J'ai été mille fois plus dans les bras d'Aïcha que dans ceux de me mère. Cela n'était même pas pensable.»


Hélène Cixous
Les Rêveries de la Femme sauvage
Ed. Galilée 2000

De l'autre côté de nos liens infernaux
Suite


Or «l'éclat extraordinaire de l'Enfer» ne lâche pas ceux qui l'ont vécu au cours de leur «enfance poétique» justement parce qu'il est fascinant. D'où il découle que la dramaturgie et la mise en scène par le récit de la tragédie originelle sont les clefs pour sortir de l'enfermement, le dé-jouer en tournant envers lui son propre feu. «Tout était grand et fort, ruminai-je, songeant à la violence qui nous inspirait…»
Vous avez écrit ce livre en employant le "je" mais il me semble que tout y est réflexif. Comme si chaque "personnage" vous éclairait brièvement d'un rai de sa lumière. Sur la scène de votre théâtre algérien il n'y a pas de personnages secondaires. Même ceux qui ont un petit rôle sont principaux. Ils apparaissent chacun leur tour nimbés de leur nébuleuse de sens. Est-ce un choix déterminé ou cela s'est-il imposé inconsciemment ?

H.C. : C'est juste de dire qu'il n'y a pas de personnages secondaires dans mon théâtre algérien. Pour moi tout est personnage. Le portail en est un mais il y en a beaucoup d'autres qui ont transfiguré mon paysage. La Montagne au dessus d'Oran qui s'appelait Santa Cruz et que je nommais phonétiquement Santacrousse, en est un également. Le monument qui la surmontait était la tête sur le corps de cette montagne. Enfant, je n'y avais pas vu un emblème chrétien grâce à la confusion phonique. Lors de l'ascension on traversait un cimetière arabe merveilleusement beau avec ces petites céramiques horizontales blanches et ses motifs lettrés bleus et verts. C'était un cimetière comme un beau livre. Il faisait corps avec le paysage. Et j'étais en dialogue avec ces décors qui devenaient des personnages animant une réflexion sur l'Algérie.

 
Ce qu'on apprend au théâtre c'est que tous les personnages sont principaux pour eux-mêmes et qu'aucun comédien ne pourra jouer son personnage s'il ne pense pas qu'il est le centre du monde. Lui se considère comme essentiel. C'est une question de vie ou de mort. Et c'est quelque chose que j'ai toujours inscrit et vécu. Il n'y a pas de secondarité. Il y a des accents, il y a des moments, des focalisations. Chacun est porteur d'un message qui peut atteindre l'universel. Il y a des passants qui entraînent toute l'histoire. C'est le cas de Mohamed par exemple dans Les Rêveries.

 
Pour cet usage du "je" justement, je crois que "je" était un je très fort parce que chargé d'autres. Ce n'était pas un petit "je" maigre enfermé dans sa jouissance. J'ai toujours été en communication intense avec l'ensemble des gens que je côtoyais et qui m'entouraient. Et ce n'était pas nécessairement une communication de communion.

«La passion pour ce pays c'était moi en ce temps-là.» Et puis un jour tout cesse et l'histoire peut commencer à s'écrire. Ce désir, ce ressenti si «inséparabe» de fusion refusé par "l'autre" est sans doute l'origine et la nourriture de votre création, sa chair, un accomplissement sans cesse différé avec le corps de "l'autre" mais réalisé par-avec l'œuvre.
Cette théâtralisation du réel forcée par la colonisation avec des rôles sans changement possible ne devait-elle pas déboucher nécessairement pour vous sur une réalité de la théâtralisation ? D'une passion l'autre, vous avez choisi l'unique façon de pouvoir sortir de scène.

H.C.: Ma chance c'est que j'ai enregistré tous ces signaux étant petite. C'est le miracle de l'enfance poétique. Tout s'est gravé. Ce genre d'êtres, de symboles, de symptômes, alors même que je ne pensais pas qu'ils auraient un destin littéraire. Ils sont restés tout à fait vivants. Quand je me retourne je revois tout et j'entends tout.
Mohamed est presque une sorte d'allégorie et pourtant il existait et il m'est resté corps et âme avec son odeur de pauvreté et de manque d'hygiène. Et avec ses vêtements typiques qu'on ne verra plus jamais ici.

Cette espèce de djellaba qui était en fait un patchwork de chiffons. Parce que l'Algérie était pour moi le pays de la misère et qu'après l'Algérie je n'ai plus retrouvé cette misère nulle part sauf quand j'ai été en Inde. C'était une misère qu'on considérait comme normale ce qui était évidemment une infamie.


Mohamed s'est logé dans la maison comme dans ma mémoire sous la voûte de l'escalier. Il figurait un emblème vivant, un misérable Atlas. Comme une déconstruction d'Atlas. Après coup je me suis demandée comment il vivait puisqu'il était seul.

Mohamed nous permet d'aborder cette infernale cage. Car Mohamed n'est-il pas le double de Fips le chien que nous allons rencontrer aussitôt après, dans la cage sans barreaux visibles du désamour humain ? Première réalité de la «possession-dépossession» d'Algérie.
Ne peut-on pas lire Enfermement ou Enfer-me-ment?
Enfermement: de quel mensonge êtes-vous prisonnière dans ce lieu du haut ? Car vous vous trouvez aussi en haut de l'escalier. Un lieu ailé d'Algériens tels que Mohamed en voie d'effacement. Quelle trahison première est-elle peut-être en train de se rejouer dans leur refus de votre don d'âme ? De ce à quoi tout en vous est voué et désavoué ?

 «Et maintenant le Chien qui autrefois fut le Roi et le fils de Dieu descend lentement dans la déshéritance, une vie ratée enfermée dans la cage.»

Ne fallait-il pas qu'il descende de son "Enfermement céleste" pour naître-n'être qu'humain ?

H.C.: J'entends ma grand-mère appeler du troisième étage en se penchant par dessus la rampe avec une voix d'homme qui retentissait dans toute la cage de l'escalier. Et Mohamed montait mais il n'avait pas d'assiette. Et personne ne lui en a jamais donné. On n'y pensait même pas. Il avait une boîte de conserve découpée qui lui servait comme dans un camp de concentration, de tout. Il était tellement justement un être mythique que je n'ai jamais discuté avec lui. C'était comme l'esprit de la maison.

 
C'était une maison assez minable où il y avait de l'humanité. Ma grand-mère traitait Mohamed comme le prophète Elie. C'était Le Mendiant avec une notion de sacré mais qui restait sans paroles, sans commentaires. Ma grand-mère était une femme extrêmement simple qui ne parlait pas, mais elle donnait à manger. Tous les vendredis soirs il y avait des mendiants juifs, puisque la table était ouverte. Ils étaient dans le même état que Mohamed.
A suivre...

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Ecritures d'Algérie
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Lundi 20 février 2006 1 20 /02 /Fév /2006 22:11

Ce texte a été écrit avec la participation généreuse d'Hélène Cixous dans le cours de l'année 2000 après qu'elle ait accepté de faire un entretien avec moi à partir de son livre le plus récent : Les Rêveries de la Femme sauvage Ed. Galilée 2000. Elle m'a demandé ensuite de venir participer à un de ses cours à la Fac de Saint-Denis qui faisait intervenir ce livre, ce qui fut fait avec grand plaisir pour moi. 

«J'ai été mille fois plus dans les bras d'Aïcha que dans ceux de me mère. Cela n'était même pas pensable.»

 
De l'autre côté de nos liens infernaux

      Le ferment de votre récit est comme vous l'avez précisé cet Enfer/mement envers lequel il convient de remonter le sens des mots pour retourner une situation de mort en situation de vie et descendre dans la grotte ventre centre où peut avoir lieu la résurrection, la surrection du sens.

      Il nous faut donc passer à partir de votre histoire algérienne jusqu'au don de ce livre, histoire fermée sur elle comme un fruit défendu puis désormais fendu et offrant sa semence à toute volée de vie, à la conception de l'Endroit au-delà des-portes. Muer nons-sens en naît-sens. Convier l'humus humain à un festin de jardins, à un costume de conscience. Le passage à l'acte créateur est une cérémonie de dépossession de cet Enfer errant en dedans de nous. Ce lieu clos d'où il ne nous est pas permis de sortir. Ainsi s'accomplit la «violence virtuelle» de la scène d'écriture.

«- Je te suggère d'appeler ce livre le Paradis Perdu dit mon frère. C'est-à-dire l'Enfer Perdu dis-je. Tout ce que nous perdons est paradisiaque dit mon frère. C'est infernal dis-je. L'enfer du paradis.»

      Vous aviez dit lors de notre entretien au sujet de votre texte Pieds nus, paru en 1997 dans le recueil Enfances Algériennes, que vous n'écriviez pas sur l'Algérie par pudeur et respect pour les Algériens. Mais que vous pourriez commencer à le faire à la demande de vos amis algériens qui venaient en exil en France.
      Pour qui et avec qui avez-vous écrit ce livre? Ou qui l'a tracé au travers de votre nuit noire?

H.C. : Il y a quelque chose qui s'est ouvert pour moi sur le mode tragique lors d'une rencontre au théâtre avec deux artistes algériennes qui se sont mises à me parler de ce qui se passait en Algérie. Il y a eu un moment de communion entre nous qui pour moi n'était pas normal. Le fait qu'elles s'adressent à moi en me faisant totalement confiance m'a dit alors que quelque chose était possible. Dans le rapport qui s'est instauré à ce moment-là l'exil a été suspendu.
Je dois à ces arrivées causées par de la mort la possibilité d'écrire ce que je ne pensais pas écrire. Car je croyais bien finir ma vie sans me retourner vers l'Algérie.
Et en effet, le thème de la porte ou du portail comme icônes du visage fermé est très important pour moi. Le portail m'apparaît comme étant encore plus fort en tant que figure de la tentation du possible impossible. A travers le portail de la maison du Clos-Salambier on se touchait, on se voyait. Et on pouvait toujours se demander qui est de l'autre côté. Est-ce nous ou est-ce les "petitzarabes" ?
Tous les enfants, eux et nous, nous étions accrochés aux mêmes barreaux de ce portail et nous nous parlions comme ça. Mais nous étions séparés par quelque chose comme la figure même des barreaux de prison. J'ai retrouvé cela à plusieurs reprises dans ma vie. Dans les camps de survie au Cambodge il y avait ces mêmes portails et chaque fois que je passais à côté alors que je pouvais sortir et pas eux, j'éprouvais cette violence identique du portail. On se voit mais on est séparés peut-être pour l'éternité.
Ceux qui ont donc été mes porteurs vers ce texte ont été ceux dont j'étais séparée quand j'étais petite et qui ont fait tout le tour de l'histoire et de la terre pour revenir de telle manière que nous nous sommes retrouvés du même côté.
Ce sont aussi mes morts. J'ai quand même des parts de ma vie et de mon corps qui sont enterrées en Algérie, qui sont gardées mortes mais qui pour moi gardent l'Algérie vivante.
Et puis il y a ma mère qui était un personnage de vie et dont je désirais maintenant écrire la vie algérienne, après avoir écrit la vie allemande.

      Cette vision de l'Algérie comme "un Enfer d'en haut", qui est essentielle dans le livre est l'inversion fondatrice de toutes les autres. Car le texte travaille à déconstruire les images réelles et symboliques dans lesquelles nous sommes pris au piège en les retournant pour ouvrir un autre sens possible. Pour cela il reprend à son compte les mythes les plus anciens sur lesquels nos histoires s'écrivent puisque le livre porte en sous-titre : Scènes primitives…

 
       Car dans toute votre histoire «L'Enfer» se trouve effectivement en haut. A Alger, la maison du Clos-Salembier et même la fente, le Ravin de la Femme Sauvage. Et vous sur un arbre. «Lorsque je vivais dans les hauteurs de l'Enfer au Clos-Salembier, à la crête du Chemin des Crêtes…» Lieu où votre père «avait choisi de nous nicher et nous élever…» après son départ d'Oran et qui allait devenir son lieu de mort, duquel vous tenterez avec violence de vous libérer en quittant l'Algérie.
      D'où l'inversion absolue du déroulement de votre temps : mort allant vers vie. Un schéma de ce genre : mort au départ et refus de soi par l'autre, puis vie à l'arrivée par la création et le regard de soi vers l'autre et de l'autre vers soi.
      On peut considérer que cet Enfer est fondateur d'une façon globale de penser le monde : haine-violence-guerre-mort-masculin, on y reviendra, qui s'appuie sur un mensonge archaïque et cycliquement renouvelé. Mensonge qui descend sur nos têtes et taraude les corps jusqu'à les déduire de toute pensée de joie et de lien créatif avec la matrice du monde. Mensonge se répandant sur nous et devenant notre unique manière de concevoir puis peu à peu de ressentir.

«Dans le Lycée, ici, c'est la France, or ce n'était qu'un immense mensonge délirant qui avait pris toute la place de la vérité, et qui donc était devenu la vérité. (…) Quand le pas vrai s'étend à l'infini, il est vrai.»

H.C. : Dans ma famille il y avait peu de conscience politique, excepté chez mon père. C'est mon frère et moi qui avons eu cette conscience. Cela s'est produit pour moi à trois ou quatre ans et cela m'empêchait de vivre. Chez moi il n'y avait pas de discours de résistance ou de colère parce que chacun faisait corps avec l'Algérie. Ils y étaient nés pour ce qui concerne ma famille d'origine espagnole et marocaine algérienne. Quant à ma mère elle arrivait de l'enfer nazi et l'Algérie était donc pour elle le paradis. Elle n'a même pas vu ce qui se passait. Les relations humaines qu'il y avait étaient certainement à ses yeux moins dures que celles qu'il y avait en Allemagne.
Mais pas pour moi. J'étais une écorchée vive. Je ne pouvais pas sortir sans me sentir en absolu désespoir et sans me dire qu'il fallait trouver une solution que je ne pouvais pas trouver. Je me racontais des histoires alors que je savais parfaitement qu'on ne faisait rien et qu'on ne ferait rien.

«Ce qui n'empêche pas les bananiers les pêchers les néfliers les palmiers les orangers les mimosas mais le paradis au milieu duquel hurle solitaire Le Chien n'atténue en rien l'éclat extraordinaire de l'Enfer.»

 
A suivre...

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Ecritures d'Algérie
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Vendredi 13 janvier 2006 5 13 /01 /Jan /2006 01:40

Ces mots ont été écrits il y a presque dix ans pour parler de ce dont déjà on ne parlait pas. L’arrivée des immigrés à partir des années 60 venus dans les bidonvilles de la région parisienne pour travailler dans les usines et de ceux qui sont aujourd’hui leurs enfants.
Après ce qui vient de se passer dans les cités de banlieues, l’histoire de Mounsi est plus que jamais l’illustration de ce qu’ont vécu ces gens et l’exemple de ce qu’ils nous ont donné. Une histoire qui raconte la vie dans cet univers de banlieue autrement et qui dit aussi combien les jeunes des cités peuvent être fiers de leur passé et de leurs parents.

Dialogue avec l’écrivain algérien Mounsi

Ce texte a été publié dans la revue Algérie Littérature Action en Novembre 1996.

      C’est à la maison de redressement de Savigny-sur-Orge que le temps de cette folie va insensiblement se dissoudre pour devenir autre, pour se traverstir en folie d’écriture. La découverte de Villon, la seule sans doute qui corresponde à ce lieu d’abandon où les murs recèlent plus de traces que les livres, ouvre à Mounsi un espace qui ne peut exister qu’en soi-même.

« Peu à peu, j’ai installé en moi les gestes et les sensations qui me permettaient de m’identifier à Villon. Par un effort de l’esprit, un effort considérable, j’ai essayé de trouver en moi ce principe de délicatesse qui fait préférer au poète l’imagination au réel. » Territoire d’outre-ville

Mounsi : Il faut essayer de retirer les barreaux qu’on a dans la tête pour accéder à une forme de liberté. Commencer à réfléchir, c’est déjà enlever toute forme de menottes, c’est déjà ôter un peu du pouvoir que l’autre peut avoir sur soi et lui échapper. L’imaginaire c’est se créer un monde à l’intérieur de sa tête, plus beau, plus fragile, plus délicat que celui des bourreaux. C’est l’état de poésie qui donne cela.

      Et c’est cet état de poésie qui permet toutes les formes d’ivresses, toutes les formes de vie possibles en une seule parce qu’il délivre tous les espaces, qui le fera sortir d’abord des murs de sa cellule, et ensuite de tous les désastres à venir.

Mounsi : Si on ne trouve plus sa place sur terre, on a l’impression qu’on fait partie de la multitude des étoiles, qu’on est aussi anonyme et aussi perdu qu’elles, et en même temps qu’on éclaire quelque chose qui nous dépasse avec autant de lumière et de force qu’elles. Il y a des correspondances dans le ciel qu’on n’arrive pas à trouver dans les yeux des gens.

      A travers l’écriture il y a une terre, il y a une rage de vivre sur n’importe quelle friche, que ce soit celle des cités qui explosent d’enfants qui n’ont plus rien à perdre ou celle de plus en plus béante de la ville, il y a une passion de ne pas se rendre. Il y a cet homme qui marche de Giacometti qui n’en a pas fini de chercher une pierre du seuil pour enfin s’asseoir.

Mounsi : La création c’est une façon de se reconstruire même dans la fragilité la plus extrême : voir les statues de Giacometti qui ne tiennent que par les racines et les nerfs et ont une force incroyable. On peut être dans la marge la plus totale et continuer à provoquer le système en restant extrêmement vivant. Notre création révèle ce que nous avons accepté ou refusé de cette société. L’homme vivant cherche d’autres vérités, il invente d’autres réalités.

      Les livres de Mounsi sont venus d’un monde qui ne parle ni n’écrit. Ils sont nés de son errance quelque part de l’autre côté du périphérique pour rejoindre l’errance de tous ceux qui exigent d’eux-mêmes quelqu’en soit le prix de rester vivants.

Mounsi : Une muraille en nous nous protège et nous enferme, il faut en sortir à un moment. Vivre avec l’aventure de la vie. Le monde est vaste, tout enfermement est une négation de la vie. Il faudrait vivre toute forme d’expérience et d’instants pour accumuler le plus de vibrations possibles.


Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Ecritures d'Algérie
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Mardi 13 décembre 2005 2 13 /12 /Déc /2005 01:41
Ces mots ont été écrits il y a presque dix ans pour parler de ce dont déjà on ne parlait pas. L’arrivée des immigrés à partir des années 60 venus dans les bidonvilles de la région parisienne pour travailler dans les usines et de ceux qui sont aujourd’hui leurs enfants.
Après ce qui vient de se passer dans les cités de banlieues, l’histoire de Mounsi est plus que jamais l’illustration de ce qu’ont vécu ces gens et l’exemple de ce qu’ils nous ont donné. Une histoire qui raconte la vie dans cet univers de banlieue autrement et qui dit aussi combien les jeunes des cités peuvent être fiers de leur passé et de leurs parents.
 
Dialogue avec l’écrivain algérien Mounsi
 
Ce texte a été publié dans la revue Algérie Littérature Action en Novembre 1996.
 
Mounsi est né en Kabylie. Il est venu très jeune en France avec son père. Après une adolescence difficile dans le bidonville de la Cité des Marguerites à Nanterre, il fait la rencontre de la littérature par François Villon à la maison de redressement. Auteur-compositeur de chansons, il est également l’auteur de La Noce des Fous aux Ed. Stock, 1990, La Cendre des Villes aux Ed. Stock en 1993, Territoire d’outre-ville aux Ed. Stock en 1995.
 
 
Ces mondes de la marge qu’engendrent toutes les sociétés sont ceux qui renvoient le mieux à la béance en soi-même. Ils dépècent l’être qui s’y plonge jusqu’à la rigidité de ses os, ils ne lui laissent plus qu’une ouverture froide sur sa mort.
 
« N’importe quoi pouvait arriver, il n’eût point fallu s’en étonner. Je ne sais quoi nous retenait juste au-dessus de l’abîme. Que cherchions-nous dans ces lieux de violence et de douleur ? (…)
Il fallait que je parte avant de céder au vertige du vice, où je savais maintenant que Malou se complaisait. J’acceptais tous les outrages, mais les choses sordides n’étaient rien que d’autres solitudes plus monstrueuses encore. » La Noce des Fous
 
Mounsi : Ce que l’autre montre c’est ce que l’on voudrait parfois bien détruire en soi, ou ce que l’on n’ose pas être, une certaine forme de fantasme. Lorsque des gens se décalent par rapport à nous, d’abord cela suscite de la moquerie et puis on admet qu’ils sont aussi une composante du monde. Il y a une sorte de fascination lointaine pour renier une violence, une étrangeté que l’on porte peut-être en soi. On détruit cet inacceptable sur autrui. Lorsqu’on ne peut pas vivre dans une certaine réalité, on va faire l’expérience d’une part mortifère. Si la vie n’est pas possible, la mort l’est peut-être. On essaie de toucher l’envers de la vie. L’une résonnant dans l’autre. Ce ne sont que deux chemins différents.
 
L’expérience essentielle qui ouvrira à Mounsi ce territoire d’écriture, c’est la confrontation avec le pire, qui lui fera d’un seul geste rédimer toute la culpabilité qu’il porte sur lui et qui va prendre forme. La mort qui survient par surprise, comme s’il s’agissait encore d’un jeu au cours d’une nuit dans un lieu de débauche mondain, où lui et ses compagnons avaient mis au point ce qui ne devait être qu’un simple casse.
A nouveau l’atmosphère sordide et parfumée de l’endroit, l’opulence et le désordre créent une illusion théâtrale où chacun devient un bouffon. Dans ce contexte l’homme qui tente un geste incroyable pour se défendre des jeunes voyous émerveillés de leur butin, ne peut que s’empaler seul sur une lame de couteau. Et ce crime de théâtre mènera Tarik-Mounsi à la reconnaissance de lui-même.
 
« Mon regard rencontra celui du mort, aux paupières rouges, bleues et froides, qui me fixait de ses yeux de poisson à travers un liquide visqueuex. Sa disparition, en entraînant la mienne, me vouait à la pire des destinées. Les lèvres du cadavre me semblaient sourire d’ironie comme s’il savait que sa mort allait tuer nos vies. La mort n’était donc pas seulement un mot, mais cela, ce liquide pourpre qui s’écoulait d’une poitrine transpercée. » La Noce des Fous
 
Mounsi : On doit affronter une part de souffrance, une part maudite de soi, mais elle peut aussi être quelque chose qui nous construit et ne nous détruit pas seulement. Elle peut ne pas être vaine. Il y a une part de malédiction biologique et poétique en soi, ces démons que l’on doit combattre en plus de ceux qui nous harcèlent de l’extérieur.
 
Pour la première fois Mounsi va franchir la barrière de la normalité, et de plus, à l’âge de quatorze ans. Par cet acte, sa vie va être délimitée, tapée sur une déposition, enfin révélée à lui. Et même si cela va le conduire à la maison de redressement, il est certain qu’il y aura trouvé un fragment essentiel de lui-même qui le fera entrer tout comme François Villon et sa cohorte de pendus, dans la race de ceux qui refusent de rogner sur l’essentiel de leur vie.
De la même manière que Nadjim dans La Cendre des Villes tapera instinctivement sur la machine à écrire le seul mot qui lui vienne : C.O.U.P.A.B.L.E, Mounsi va dénoncer ses complices parce qu’il survit sur cette nécessité en lui de la culpabilité du mal.
 
« C’est dans cet instant que j’ai eu peur de moi-même, de cette exhalaison de pourriture vénéneuse qui montait de moi, ce fond de merde, de chair et de vase gluantes. Je sais bien que les hommes ont besoin de héros, mais jamais je ne vis trace de ce culte en moi. Le miroir du bureau m’a renvoyé la première révélation atterrante de ma vie : la lâcheté. » La Noce des Fous
 
Mounsi : Le lâche ou le héros font encore partie des rôles répertoriés dans cette société. Montrer ce que la lâcheté peut avoir d’unique, c’est une forme d’héroïsme à l’envers. Atteindre le comble de sa fragilité, de son impuissance, et apporter un témoignage de ce qu’il y a d’humain chez l’homme, simplement. Il y a une part d’humanité dans un être qui coule, la part qui nous fait le plus peur car les gens qui descendent dans ce qu’il y a de pire nous effraient. Nous portons cette part du pire en nous mais la voir peut être dangereux pour notre propre raison. Eclairer ces parties sombres en soi est une forme de courage.
 
Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Ecritures d'Algérie
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