Au temps où j’étais un
oiseau
Epinay, Dimanche, 15 mars 2009
Quand je suis née j’étais un oiseau
Un oiseau insouciant et rieur
J’avais le bec bien aiguisé
Des détricoteurs de nuages et
Des picoreurs de chandails
Le chant gouailleur des moineaux
Volages du Faubourg
Qui suivent canailles les joueurs
D’orgue de barbarie au fond des cours
J’avais le chant j’avais l’audace
Des baladins voraces de ciel
Des baroudeurs du 6ème étage
J’avais les petites pattes pour
Se pouiller un peu avec les potes
Gratter les graines des grenades
Grandes ouvertes aux étalages
Vadrouiller au bord des gouttières
Jouer à s’épouiller des heures
Entières dans la flotte des flaques
Chauffée à l’aise au creux des ardoises
J’avais des ailes aux couleurs
Joyeuses des airelles des ailes
Modestes et fragiles d’oiseau
Des villes mais des ailes pour le vent
Framboise pour l’horizon qui vire
Lilas et fraise facile et pour
Voler plus haut que les grands arbres
Nos compères griots tenaces
Et leur feuillage où tanguent nos maisons
De paille des ailes en pagaille
Qui tracent la route pour les virées
En tribus au milieu des guinguettes
Des accordéons que de jeunes mains
Ouvrières affolaient d’airs légers
De refrains populaires des ailes
Pour voleter sans but parmi
Les rubans et les cheveux
Pleins de pâquerettes
Quand je suis née j’étais un oiseau
Un oiseau impatient et curieux
J’avais la queue j’avais les plumes
Juste comme il faut pour me rouler
En boule dans les marres saoules
De poussière pour dormir dessous
La pluie pareille à un costard
De brume qui nous tombe et nous mouille
Un peu et nous fait clowns du grand cirque
Des rues où on se retrouvait plus tard
Par cent par mille au bord de la ville
Pour faire la fête puis décoller
En trombe réveiller le printemps
Blotti sous son édredon d’odeurs
Et lui dire qu’il est temps
De s’y mettre si on veut
Se barbouiller la tête de couleurs
Quand je suis née j’étais un oiseau
Un oiseau indocile et bavard
Qui apprenait à battre des ailes
Dans un deux pièces au sixième étage
A courir à sauter par la fenêtre
De la cuisine on touchait le ciel
A polissonner en ribambelles
On se moquait bien des commérages
A fiche le bazar aux terrains vagues
On inventait des aventures
A atterrir sur les parkings
On imitait les oies sauvages
A jouir de caresser le jour
D’un petit coup de plume effronté
Tout ce qui dans une cité laisse
Aux lèvres un goût de réglisse
Quand je suis née j’étais un oiseau
Un oiseau insolite et rêveur
Qui refusait de porter la douleur
Des gens dans le creux doux de ses os
Lourde comme une rivière de plomb
Coulant dans son cœur tout leur malheur d’or
Probable qu’ils croyaient garder l’oiseau
Du ciel à l’intérieur de la cage
Bourrée de peur de leur cervelle
Mais déjà il y avait des grenades
Et leurs pépins de joie juteux
Dans la gratuité de leur naissance
Par la fente des palissades
On s’offrait de drôles de jeux
Alors ils ont pris les choses en main
Quand je suis née j’étais un oiseau
Un oiseau insaisissable et fou
Ils ont taillé à mon intention
Un vêtement trop étroit
Dans un tissu de teinte grise
Déroulé du rouleau de leur âge
Usé râpé jusqu’au bout
Où même les roses étaient éteintes
Les poètes lassés de l’émotion
Les âmes éprises du sang
Et les amis perdus au fond
Des enjeux froids les oiseaux
Cloués aux portes de bronze et
D’airain de leur monde pesant
Comme une enclume avaient changé d’allure
Et de costume pour sauver leur peau
Impossible de retirer de soi
Cette empreinte d’enfance morte
Recroquevillée au centre du ventre
Une peine comme celle des bêtes
Qui n’ont pas de mots à dire
Mais la clarté de mon désir dessous
Le suaire d’effroi vouant
Mon existence à leur rancœur
A leurs regrets se battait toujours
Pour déplier ses ailes et chasser
Leur ombre énorme assise sur mon jour
Quand je suis née j’étais un oiseau
Un oiseau infidèle et fugueur
Et je dévorais tout le ciel avec
Mon cœur et je n’avais pas peur
Il y a encore au creux de mon corps
Des frissons de couleurs qui rodent
La nostalgie de ce bonheur-là
Imprudente je le croyais à moi
Ce vol sans entraves ce rêve
Avant la drôle de malédiction
Qui m’a retourné la peau qui m’a
Rétréci les pattes et fait perdre
Toutes mes plumes une à une
Qui a tendu mes ailes d’un voile
Gris ils m’ont mis un bas nylon dessus
Ma dégaine de moineau voleur
De graines grenades aux étalages
Picoreur de soleil sur les nappes
Aux terrasses des petits restaus
Qui paressent et font la grasse
Matinée du dimanche de Mai
Ils m’ont enfilé de force
La gaine de tristesse passé
La cagoule sur ma tête
La camisole des sous-sols
Sur mon corps aux plumes maboules
Et pour finir ils m’ont retiré
Mon chant ce que j’avais de plus beau
Quand je suis née j’étais un oiseau
Un oiseau innocent et ravi
De béqueter les graines de grenade
De la vie sans savoir qu’il y avait
Tant d’amertume à se farcir aussi
Me voici terrassée d’infortune
Me voilà errant au seuil inconnu
Des caves brunes telle que je suis
Désormais être mutant au radar
Aveugle je me déplace et je frôle
Mes potes oiseaux d’avant qui se marrent
Quand ils croisent dans le soir lilas
Et fraise une chauve-souris
Au vol hagard qui se cogne et s’égare
Maintenant que je suis oiseau
Sans plumes sans queue sans bec
J’ai choisi de dormir le jour
Vu que ma laideur ne m’attire
Que les railleries et la peur
Moi qui ne mange que des fruits
Ils me nomment vampire et même
Pire ils pensent que je bois
Leur énergie et la grandeur
De leur sang
Maintenant que je suis
Une créature nocturne
De leur absence je me régale
Quand je sors la nuit je ris
Je ris et je me suspends
Aux draps blancs où dort
La lune dans son lit de brume
Heureusement qu’il me reste
Du temps que j’étais léger
Oiseau du ciel
Une plume planquée dessous
Mon habit gris
A la lueur d’amande fidèle
Du fanal j’écris
J’écris jusqu’au petit matin
Et je vole
En partant au turbin
Une grenade ouverte où
Je suce gourmande
Le jus sucré et doux du monde.
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