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Saïd et Diana

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  • : Les cahiers des diables bleus
  • : 19/09/2005
  • : Les Cahiers des Diables bleus sont un espace de rêverie, d'écriture et d'imaginaire qui vous est offert à toutes et à tous depuis votre demeure douce si vous avez envie de nous en ouvrir la porte.
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Ecritures d'Algérie

Vendredi 8 juin 2007 5 08 /06 /Juin /2007 15:54

Un Salon des Mille et Une Nuits

Au Moulin à huile de Vallauris les 1 2 et 3 juin 2007

       Pas question de vous raconter nos trois jours de Salon à Vallauris par le détail ni de vous dire qu’on est d’abord allés là-bas tous ensemble pour se remettre de nos émotions post élections vu que déjà vous êtes au parfum… Parfum de citrons mûrs à mordre dedans comme des oranges bleues dans le jardin terrasse presque en plein ciel de Marie… on les a ramassés et cueillis avec la frénésie du plaisir des gamins qui regardent des lucioles vertes s’allumer dans l’herbe la première fois !

Nous c’est-à-dire Rénia et Nacera les poétesses d’Algérie Marseille… Jacques le photographe de Paris Banlieue le 9-3… Denis le musicien intermittent du grand spectacle marseillais d’adoption… et moi qui fait tout ce que vous savez un peu… Cette fois-ci pas question de noms de famille ni de présentations en grandes ( encore ! ) pompes des gribouilleurs et magineurs que nous sommes même si on le fera par la suite c’est sûr mais là j’ai seulement envie de vous raconter des histoires…

Parce que c’est pour raconter les histoires de nos mille et une nuits aujourd’hui que Marie Virolle qui organise le Salon des Livres de la Méditerranée au Moulin de Vallau depuis quatre ans déjà nous a battu le tam-tam afin qu’on rapplique vite fait de nos coins nos recoins d’banlieue de Marseille Paris Alger et d’ailleurs… Et cette année c’était les aquarelles de Louis qui étaient à l’honneur dans la pièce bleue lasure une trentaine de nos Cahiers des Diables bleus que vous connaissez déjà un peu… pour une jolie expo Les djenoun de la périféerie… L’équipée dans la p’tite ville pour trouver les clous et tout le bazar afin d’accrocher je vous raconte pas…

 

Marie qui est une amie comme on n’en fait pas et qui avec son assoc du Moulin des deux rives nous embarque parmi les terrasses blanches d’Alger et jaune citron du soleil tellement mûr ici dans le Sud qu’on n’peut que chercher la fraîcheur des murs épais du vieux moulin à huile de Vallauris pour raconter comme la fait si féerique Jacqueline Scalabrini qui est une personne d’environ 70 piges complètement surréaliste avec ses Contes d’Orient et contes soufis intitulés Sur la route des contes

Ouais… si on avait besoin de reprendre espoir et pied sur le rivage de la poésie tendresse et rires avec p’tits clins d’oeils à la sagesses soufi brodée de fraternelle intuition et puis avec la guitare de Denis qui a accompagné pêle-mêle les poèmes kabyles-andalous-révoltes et anté islam de Nacera et de Rénia Lettres d’amour à Baghdad on a été diaboliquement délicieusement servis… L’Irak saccagé aux cerises de sang aujourd’hui c’est la radieuse Mésopotamie hier avec les cités de Sumer et Nidaba la déesse d’écriture et des moisson… vous savez ?

Mais surtout ne pas oublier l’accueil délicat et fou de Marie dans sa maison perchée sur les nuages du ciel des nuits éclatées d’étoiles de Vallauris tout en haut qu’elle s’acharne à louer malgré les revers de sous de plus en plus pour garder l’essentiel vivant au milieu de la hargne des gens du coin pas tous favorables à la présence dans leurs rangs de natifs qui apprécient moyennement ceux qui « viennent d’ailleurs » de tant d’étrangers…

L’accueil de Marie et de la bande des animaux : les trois chattes qui ont dormi chacune leur tour et aussi ensemble sur le divan avec moi quand y avait plus de place dans la grande maison vu qu’on y était sept eh oui !… donc y avait d’un côté la fragile Carbonette toute noire qui à 25 balais et lerche… la blanche et câline cocaïne qui ne lâchait pas les mains à caresses et la grise et sensuelle un peu farouche dont j’ai oublié le nom… la honte ! Tout ça ronronnant et miaulant à la lune pour sa pâtée à notre retour nocturne au milieu des bougainvillées et des lauriers roses palmiers bananiers et tout et tout… c’est l’oasis du vrai Sud chez Marie et chez les animaux !

Que j’n’oublie pas Cat la chienne noire très noire et d’après Jackou le photographe « un peu dilatée » ouaf ! elle n’est pas d’accord du tout mais faut dire que pour la baston avec les autres clebs du rez-de-chaussée de la maison et d’ailleurs et les arrachages d’oreilles et de poils elle est pas un brin dilatée notre grosse Cat ! Bon… vous avez en gros l’ambiance plus nos trois journées trop bonnes et trop oufs au Moulin à s’écouter s’entendre se voir s’entraimer se fou rire et s’ahurire les uns-les autres Fadéla écrivaine de 70 piges décidément ! avec des jambes de reine et des mots passion de femme…Mounsi le rebelle enfant aux yeux qui tuent de force brûlante à dire qu’on ne lâchera rien de rien… et nous autres toujours soutenus par la gentillesses pas croyable et sacrément efficace pour nos estomacs hurleurs de faim de Lila et de Jeanne…

Jeanne et ses sandwichs aux pains turc grec délicieux  mozarella tomates huile d’olive olives et jambon cru miam ! Et Lila qui arrive après avoir dormi deux heures le dimanche matin avec plein de croissants pains chocolats et pain frais pour le p’tit dej de la maisonnée… on est sept j’vous rappelle c’est pas rien ! L’ambiance d’enfer que c’était alors !… et dire qu’il a fallu s’quitter après on y croit pas…

Rénia qui aime pas trop les greffiers et qui ronchonnait après tout ces pils qui s’frottent et vas y plein le nez les oreilles partout s’est levée avant nous et a nourri toute la bande miauleuse pendant que nous autres Marie et moi sur les divans du Salon on essayait de roupiller encore un peu avant que Cat notre grosse gardienne du sérail se précipite sur la terrasse à cause de la voiture de Lila et du p’tit déjeuner mille et une nuits en aboyant comme dix mille clebs du désert jaune de Rimbe…

C’était beau c’était bon c’était frénétiquement doux et chaleureux et vrai et humain comme on y croit à peine par ces temps de haine et de bêtise rance voilà ! On a fait la fête de l’amitié Marseille Paris Alger Vallauris et on s’est raconté nos histoires de quartier toute la nuit et c’est ça nos Mille et Une Nuits à nous… nos p’tites histoires de vie à nous autres les gens des deux rives… de toutes les rives de la périféerie… de toutes les rives du temps… 

 

Un grand merci à Marie !

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Ecritures d'Algérie
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Vendredi 15 septembre 2006 5 15 /09 /Sep /2006 01:36

Caligula Albert Camus, 1958
(Publié dans Algérie Littérature/Action N°29-30 Mars-avril 1999)

 
« Scipion, dans un cri.
Oh ! je t’en prie, Cherrea, personne, personne, plus personne pour moi n’aura jamais raison !
Un temps, ils se regardent. Cherrea avec émotion s’avançant vers Scipion.
Sais-tu que je le hais plus encore pour ce qu’il a fait de toi ?
Scipion
Oui, il m’a appris à tout exiger.
Cherrea
Non, Scipion, il t’a désespéré. Et désespérer une jeune âme est un crime qui passe tous ceux qu’il a commis jusqu’ici. Je te jure que cela suffirait pour que je le tue avec emportement.
Acte IV, scène 1


      Caligula. L’image la plus lucide, la plus brûlante et la plus exhibitionniste de l’Algérie aujourd’hui. Telle que nous – nous, ses ex-maîtres et prestidigitateurs – l’avons voulue. Telle que nous l’avons faite et défaite. L’algérie telle que je l’ai rencontrée sous le visage d’un des siens – Azraël ? – un autre de ses démons adorables et déments ayant squatté un ascenseur, comme cela arrive parfois – il y a quelques années.
      Une image telle que je ne suis pas près de l’oublier et qui vaut bien celle d’une petite fille regardant « la place où avant elle avait ses jambes ». C’est elle – presque six ans – qui a fait perdre à un grand écrivain tous ses points et ses virgules. Un grand écrivain comme Camus, mais plus désorienté. A ce moment-là, je vous jure qu’il se foutait pas mal de ‘maîtriser la langue classique ».
      Caligula, Azraël, c’est nous… Nous tous… idéalistes, fous d’un rêve d’homme frappé d’innocence et l’avé d’une pureté d’étoiles. Nous… guerriers d’un désir illusoire d’éternité fragile. Nous… avides d’immortalité, et ne pouvant combler ce mythe sur place, dans les rues glaciales et nauséabondes de la Cité. Nous… masqués d’indifférence pour ne pas dévoiler combien le renard qui hurle en nous, et se plaint, s’est nourri du sang vif et des dattes trop sucrées, d’une terre dont le soleil nous a bourré le ventre de coups de poings. L’Algérie… enfin un territoire à la mesure de notre démesure.
      Nous… enfants dépossédés du fruit où planter nos dents de loups – la grenade que le peintre Mohamed Issiakhem s’est fait péter entre les pattes a multiplié les pépins sanglants de notre impuissance, dans le miroir où Caligula a projeté son image. Criblée de petits trous de m émoire, au travers desquels je vois, je reconstitue la bouille effarée des mômes algériens. Pourquoi ?

      Je suis encore vivant !… hurlait Caligula après que ses ministres minables et mités l’aient perforé comme un vulgaire ticket de métro, poinçonné et repoinçonné à la station Charonne en l’an 1961. Et comment ! Y’a que l’embarras du choix… Nous avons réussi. Nous sommes les maîtres du monde ! Nous avons incrusté sous la peau des mômes de nos ex-esclaves, une immense quantité de sel rouge et corrompu, dont les experts en graphologie de l’an 3000 déchiffreront les signes cabalistiques et toujours bien… vivants parmi les habitants des fourmilières. D.E.S.E.S.P.O.I.R.
      Est-ce que Camus savait ce qu’il écrivait là ? L’avait-il rencontré lui, l’Ange du mal, possédé par sa grandeur déchue à la table d’un hôtel européen pourri de Biskra, échangeant quelques douros contre un stock inépuisable de petites filles aux nattes noires et crépues ? Caligula. Plus beau que l’ange Heurtebise essayant en vain de cicatriser la peau du miroir d’enfances. Caligula. Dansant et se dénudant peu à peu sous le rayonnement fauve de la goule nocturne, dont l’épiderme sans poils luit comme le goudron chaud face aux centaines, aux milliers de mômes algériens aux mains bourrées de grenades prêtes à exploser.
      Rituel… Boum… boum… cent mille fois boum… dans leur tête chauffée à blanc. Et comment ! La langoureuse petite place de chair orangée entre l’attache du cou et de l’épaule, surtout. Et le basculement de ses hanches dans un rythme de plus en plus… de plus en plus… Frénésie de ses gestes sauvages et libératoires, qui va les chercher eux, fils de chiens, fils d’hommes-troncs, fils d’un homme-couleur qui a basculé un jour du haut de son trône de sable et de grenades roses, frappé par la pierre d’Anu, la pierre du Dieu-Ciel au royaume de Sumer. Et qui a été foudroyé… boum… définitivement.
      Et qui a roulé sans fin, sans fin… jusqu’à l’usine Renault-Billancourt où le poinçonneur a poinçonné directement ses mains, leurs mains, ça va plus vite. Alors Caligula, ici, là-bas, n’importe où, multiplié par dix, par cent, à la puissance X, autant que vous pouvez en faire tenir dans votre miroir maquillé de petits pépins de rouge à lèvres. Par où je peux encore voir les mômes algériens faire cramer la mémoire des baleines ensablées.

      Caligula. L’androgyne falsifié à la voix douce qui transforme la parole de désir refusée en cri de haine accueilli avec ivresse. Le colonisateur délicieux, entré entre les cuisses des petites filles aux nattes noires pour leur foutre la honte et fournir aux mômes adolescents la panoplie des anges émasculés. Maître du mal et de la déchirure. Grand seigneur de la séparation. Caligula. Ton corps nu d’homme-enfant, la beauté du mal et la pureté de la mort luisante sur ton épiderme sans poils, frotté à la pierre de tes palais noirs, tes châteaux de foudre, par la grasse masseuse du hammam… je l’ai lêché jusqu’à ne plus avoir dans ma bouche, dans ma gorge, dans mon ventre ouvert qu’une abominable envie de dégueuler. Alors j’ai su d’où tu venais, et combien tu étais sans le savoir le serviteur de la charogne.
      Dans un ascenseur il y a quelques mois j’ai croisé je crois l’Ange de la mort qui en s’éloignant ne cessait pas d’un geste d’automate de regarder derrière lui. Il me semblait pourtant l’avoir semé en travaillant sagement dans l’usine à dégoupiller les grenades. Pour me rassurer je l’ai suivi un peu au long des ruelles où il s’enfonçait. Et quand il a eu rejoint le mur du Père Lachaise, le mur… vous savez bien… j’ai vu, vu distinctement ce qu’il surveillait dans son sillage. A sa suite tout un troupeau de petits mômes déjà plus qu’à moitié transformés en rats.
      Alors tout doucement, pour ne pas le faire fuir, je l’ai appelé par son nom. Car son nom je le connaissais par cœur vous pensez… Un instant, rien qu’un pépin de grenade qui s’est séparé des autres, il a détourné les yeux car la voix des femmes détient le chant de tous les désirs. Et le miroir de lune a délivré sous son rire les petites filles et leur corps de rat.
      Elles se sont mises à faire une ronde endiablée en chantant face aux deux trous rouges qui se taillaient dans la nuit en sautillant : « Caligula, Caligula, tu n’auras pas la lune… non jamais tu ne l’auras… tradéri déra… »
      Mais le plus inquiétant voyez-vous, c’est que je ne crois pas, non… je ne crois pas que Camus savait qu’il avait écrit tout ça…

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Ecritures d'Algérie
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Samedi 24 juin 2006 6 24 /06 /Juin /2006 01:20

                                                    L'habit vert

                          Leïla Sebbar

      L’heure du conte c’est l’heure des mondes des merveilles où on peut se tirer d’ici où on peut croire qu’on va se balader à l’intérieur des miroirs comme l’ange Heurtebise et découvrir sur les parkings de la cité là où il y a un peu de terre des arbres avec des fruits qui sont des diamants et des émeraudes. En Afrique les histoires on les raconte au milieu du cercle des maisons couvertes d’argile blanche la nuit dans la cour des femmes et la langue berce de sa musique qui rebondit comme sur le Tam-Tam sacré d’origine "… je devais raconter une histoire, ils aimaient les histoires d’ogresses, j’en avais lu chez l’institutrice française, moi aussi j’aimais ces histoires-là… " 
      Et la langue emporte l’eau du fleuve quand elle revient après les sacrifices pour redonner à la terre sa part de tout ce qu’on prend sur elle depuis des années que ça dure. La langue dans la bouche des femmes c’est le chant du fleuve quand elles portent les bassines de couleurs vives l’une derrière l’autre jusqu’au village pour verser au creux des jarres ocre rouge. Mais ici dans les villes énormes aux murailles géantes qui ne laissent au milieu que des parkings blues pour se retrouver vite fait entre potes s’il n’y a pas les voitures des patrouilles qui tournent sans arrêt la nuit le jour elles tournent… ici il y a d’autres rituels qu’on a inventés sans savoir parce qu’on ne peut pas vivre privés des choses magiques qui font rêver et qui redonnent envie.

       « … J’aime l’eau qui coule quand j’ouvre avec la clé de la fontaine, si elle allait par les souterrains jusqu’à la mer et si elle s’arrêtait devant la maison de ma mère dans son pays, loin… » Et les mots qui se transmettent d’une femme à l’autre… de la fille à la mère… les mots sont toujours ceux de la reconnaissance « … parfois dans un roseau creux que je coupe dans un parc, je glisse un papier avec des mots pour ma mère… ces mots-là dans le roseau siffleront dans sa langue, elle comprendra. »
      Mais ici dans les villes énormes dans les cités folles dans les ghettos et les bidonvilles quels rituels pour sauver les enfants du commerce des nouveaux esclaves du commerce de leur peau de leur sang de leurs rêves ? Chacune des jeunes filles des nouvelles de L’habit vert est passionnée par les histoires les récits et les contes… même si parmi elles certaines viennent d’un lieu très pauvre comme dans La fille de l’Atlas « … l’Atlas c’est loin des villes, il faut de l’argent et l’argent on n’en avait même pas pour l’école… » elles aiment les livres et elles finissent par apprendre à lire et par oublier en se perdant parmi les mots toutes les terreurs de l’enfance comme le petit Jules Vallès enfermé et puni à l’intérieur de la salle de classe ne se souvient plus du temps et de la cruauté du père qui est aussi le maître à mesure qu’il s’enfonce léger dans la nuit au gré des pages du gros livre. Les mots des livres ne mentent pas… les mots des livres sont les seuls êtres solidaires des enfants égarés.

      « J’ai suivi Madame à Saint-Pourçain-sur-Sioule. Je l’ai servie… J’étais sa lectrice : « Tu vois, j’ai eu raison, et tu lis très bien. » J’ai lu tous les livres de sa bibliothèque blonde en bois de merisier… J’ai lu jusqu’à la migraine. Mais ça m’a plus. Surtout Les Hauts de Hurlevent. Je l’ai lu plusieurs fois, pas seulement pour Madame. Elle aimait Autant en emporte le vent, moi aussi, mais surtout les livres de Pierre Loti. On n’était pas toujours d’accord. » La Villa

       Dans les cités ici il y a tout ce qu’on veut si on regarde bien… mais il n’y a pas de livres qui circulent de main en main au pied des blocks… Il y a la came… les flics armés de flash bals qui chargent les jeunes garçons comme ils ont fait à Clichy et qui les coincent dans un transformateur électrique… les cocktails planqués au fond des caves sans doute on n’en a jamais vus… mais il n’y a pas de livres…

      Et pourtant on est tellement loin à Paris sur Seine du dark ghetto de Chicago ou de Harlem et de leur brutalité au quotidien… Même si « les mamas mères maquerelles » font venir des filles du pays pour travailler ce sont peut-être elles aussi ou des sortes de proxénètes dans leur style qui font mendier les jeunes femmes vêtues avec le foulard et la robe noire jusqu’aux pieds sur les escaliers du métro la tête baissée et la main juste qui dépasse de leur suaire une main fine aux veines bleues sur le dos de la paume elles aussi on dirait des madones sombres abandonnées là…
      Même les mamas ne savent pas ce que c’est que le dark ghetto une vraie usine à désespoir pour le coup… les mômes petits flingués au revolver… Ici tu marches dans la rue avec le soleil sur toi comme un tatouage la tête haute… Ici tu es libre et la cité tu la traverses sans crainte c’est ta belle étrangère… Même si on n’oubliera pas Sohane et ce qu’on lui a fait qui n’a pas de mots même si on n’oubliera pas Ziad et Bouna à Clichy enfermés électrifiés tués pour rien ni ce qu’on a vu en Novembre les flics les guns pointés les menottes les voitures hurlant à travers les rues de la cité et les grands incendies qu’une jeunesse qui refuse qu’on l’emmure vivante à l’intérieur d’un ghetto muet allumait pour retrouver la rage des guerriers indiens et leur fierté.

« … Un homme joue de la flûte. Il meurt avant la fin de la mission… C’est beau un homme qui chante sur les sentiers, dans les bois de chênes-lièges, à travers les genévriers, un chant de soldat épuisé… »
La banlieue la cité c’est leur territoire et ils l’aiment comme le chante Anis qui vit à Cergy Pontoise : « Ma banlieue pourrie… mon p’tit paradis… » Ces mots-là ne mentent pas non… ils disent à la fois le lieu qui fait mal et puis c’est le seul qu’on aie et quand on y naît on l’a dedans de soi comme un talisman comme une terre chère la terre de Palestine aux enfants palestiniens la terre d’Algérie au poète Jean Sénac qui ne pouvait pas aller incendier ailleurs son soleil et qui a préféré la cave de la rue Elysée Reclus pour retrouver « l’enfant brodé d’écorchures » et y mourir abandonné… presque tous.

      La vieille quitte un peu son banc sous le viaduc parfois « … Elle s’arrête devant l’enfant de pierre, il ressemble à Rémi de Sans famille… Au-dessous de l’enfant en belles lettres inclinées : Abandonné ! »
      Abandonnés ils le sont tous les jeunes filles et garçons des cités de banlieue alors qu’on crie bien haut que plus personne n’est à vendre dans les pays où les femmes et les hommes ont des droits mais pas tellement celles et ceux qui sont « … Chocolat, tête de nègre, pain d’épice, café au lait, marron glacé… Toutes les couleurs des îles… » Le pays de l’enfance c’est comme ta maison… si tu n’y es pas chez toi et qu’il n’y a pas le refuge quelque part dans une cabane au fond du terrain vague un entrepôt entre les voies express et la ligne du RER personne n’y vient jamais un jardin sauvage autour d’une bâtisse dont on a arraché le toit alors tu ne seras chez toi nulle part…

      De partout ils fuient ils s’en vont depuis toujours et si chez eux ça a été un jour le pays des histoires et des rêves ils ne le savent pas ne le savent plus… Les jeunes gamins palestiniens de l’Intifada est-ce qu’ils liront les poèmes de leur poète qui raconte sans cesse et sans se lasser la demeure et la terre de L’Indien rouge ? Est-ce qu’ils emporteront avec eux tous ses livres quand le mur aura fini de les enfermer hors de leur corps… captifs amoureux d’un désir incendié ?

« Je leur ai raconté l’histoire du poète français amoureux des Arabes, des jeunes Palestiniens et du Maroc… Il les aimait, c’est tout. Il était vieux et malade. Il habitait un petit hôtel dans le XIIIe arrondissement de Paris… Je sais qu’il est enterré au Maroc, peut-être dans un petit cimetière marin. » La fille de l’Atlas

      Abandonnés les jeunes palestiniens habitent les livres des poètes mais pas leur corps et pas leur terre déchue et ils savent que partout sur la terre qui n’est pas la leur qui n’est pas la terre des hommes fiers et libres des guerriers indiens mais celle des marchands d’armes et des dieux fous on ne les aime pas et qu’on les abandonne à ceux qui « se sont partagé le monde » comme le dit le chanteur rasta Tiken Jah Fakoly venu de la Côte d’Ivoire et dont les textes des chansons afro nous parlent de nous… de notre réalité semblable à celle des Africains parce que nous ne sommes séparés qu’avec une certaine idée de la couleur de peau de la race… des mots qui n’ont pas cours dans la banlieue où on a tous grandi mêli-mêlo ensemble et venus de n’importe où.

     

      « … En même temps que les autres, ils sont arrivés dans cette ville… Des immeubles construits en une nuit, pas vraiment, mais en peu de jours, des immeubles pour les pauvres… »

 
      C’est vrai… « Ils se sont partagés le monde et ils ne nous ont rien demandé ». Les jeunes garçons et filles des cités dont les parents sont venus d’Afrique il y a quarante ans ne connaissent pas les poètes et les créateurs de leurs pays… ils n’écoutent pas les griots le soir sur la place du village devant les notables rassemblés au milieu des termitières rouges… ils n’entendent pas les chants des Tam-tams ni les voix des femmes qui content au centre de la cour de l’autre côté du fil de laine aux trois couleurs.

      Ici ils sont nés ensemble les uns à côté des autres les jeunes garçons et les jeunes filles de parents venus d’Afrique à l’intérieur de la cité dans les blocks les tours les barres ils ont recréé en grandissant le village le cercle aux palabres et aux contes… ils ont recréé sans rien savoir les façons de communiquer des anciens qu’a filmées Ousmane Sembené pour ne pas crever de solitude et d’ennui. « … Dans le petit immeuble, seule famille algérienne. Ma mère s’est ennuyée… Elle pleurait souvent… » Ils ont recréé le cercle sans les mots.

      Abandonnés les jeunes palestiniens qui posaient heureux et bourrés d’espoir le 13 septembre 1993 avec le drapeau palestinien comme un cerf-volant qui s’envolait enfin sans la blessure des fils barbelés sur sa toile légère sont maintenant tous nus face aux caméras des TV du monde qui offre leur peau aux bradeurs d’histoire. Leurs corps d’enfants violés par les yeux goulus et vicelards des milliers de vieillards qui les convoitent pour leurs festins d’impuissance.

      Ils sont semblables à cette jeune combattante du maquis « J’étais debout contre les pierres entre deux soldats, l’un à droite, l’autre à gauche, ils me tenaient le poignet pour me présenter à l’appareil, un trophée guerrier, vivant… Ils me regardaient tous. Le photographe a fait son travail… » Et pourtant ça n’est pas une vie pour des enfants leur vie… c’est une galère comme celle des petits mômes 6 ans 8 ans à peine qu’on voit dans le film La cité de Dieu au Brésil un flingue à la main face à l’océan. Qui vont-ils descendre ? Pourquoi ils tuent ? Ils croient qu’ils jouent et ils n’ont pas peur.
      Le maquis ça n’était pas encore le temps de l’Algérie le temps des femmes et des hommes debout droit comme l’olivier dans sa jeunesse. Ça n’était pas encore le temps des « citoyens de beauté » mais celui des treillis et des godasses militaires pour de vrai pas comme aujourd’hui dans les banlieues on voit les garçons et souvent les filles aussi avec les habits achetés dans les boutiques parisiennes qui imitent ceux des soldats…

      Les habits de la guérilla urbaine comme la nomment les journalistes qui n’ont jamais vécu dans les cités… « … ils s’habillent pour faire les beaux, pas dans la cité. Ils vont loin là où personne ne les connaît, là où le père ne va jamais… avec son pauvre habit pour les poubelles et les rigoles. C’est la honte. » Ils aiment les habits à la mode pareils aux parkas avec le portrait du Che mais que savent les jeunes des banlieues de l’idéal des guérilleros ? L’image rouge et noire sur le vêtement ou le béret avec l’étoile ils ne l’achètent pas et le keffieh non plus… C’était le temps des maquis et de ce qu’on croyait être bientôt le pays d’une jeunesse rebelle et ardente…
      Dans le maquis il y avait des jeunes filles « … Avec les hommes, des frères, des cousins, pantalon d’homme, vareuse, pataugas et casquette, habillée comme eux… » Il ne fallait pas avoir peur. La guerre ça n’était pas un jeu d’enfant. Les jeunes garçons au pied des blocks ne savent pas et ils attendent qu’on leur raconte… Les guerres eux ils les regardent à la télé et ce sont celles des autres jamais les leurs. Jamais celles de leurs parents pour un pays qu’ils ont aimé avant qu’on les oblige à partir. Les jeunes au pied des blocks n’ont pas d’autre pays à défendre que celui de la cité… S’ils rencontraient celle qui est une vieille femme aujourd’hui ils aimeraient qu’elle leur parle du Maquis… qu’elle raconte son histoire et celle de l’officier qui l’a arrêtée… ils ne riraient pas…
      « … Tu sais lire notre langue… C’est incroyable ! J’ai pas le temps de lire… tu liras pour moi, tu me raconteras… » C’est avec les mots des histoires les mots des livres que la guerre a perdu de son pouvoir d’attraction et aussi un peu de son sens. La guerre ce sont des gens qui ne s’aiment pas… Il y a des histoires d’amour dans les livres des histoires où des êtres jeunes se rencontrent et ils s’aiment. « … On part, on rêve, on vit des histoires d’amour impossibles, c’est les plus belles tu ne trouves pas ?… » et soudain l’idéal guerrier se transforme en passion amoureuse mais c’est la même chose parce qu’au fond le drame reste là présent comme dans les toiles claires-obscures du Caravage et que dans l’amour il y a toujours la peur de la mort envoûtante et sacrée.

      « J’étais sa liseuse, sa conteuse, ce n’était plus la même guerre, même si les livres parlaient de la guerre, l’officier oubliait sa guerre, il disait qu’il ne l’aimait pas, qu’il faisait semblant, il n’allait pas déserter, dans sa famille ça ne se faisait pas, et moi aussi j’oubliais les Frères et le sang. » Maquis 
 

      

A suivre...

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Ecritures d'Algérie
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Vendredi 9 juin 2006 5 09 /06 /Juin /2006 00:43

                                             

                                              L'habit vert

                         Leïla Sebbar

       L’heure du conte c’est l’heure des mondes des merveilles où on peut se tirer d’ici où on peut croire qu’on va se balader à l’intérieur des miroirs comme l’ange Heurtebise et découvrir sur les parkings de la cité là où il y a un peu de terre des arbres avec des fruits qui sont des diamants et des émeraudes. En Afrique les histoires on les raconte au milieu du cercle des maisons couvertes d’argile blanche la nuit dans la cour des femmes et la langue berce de sa musique qui rebondit comme sur le Tam-Tam sacré d’origine « … je devais raconter une histoire, ils aimaient les histoires d’ogresses, j’en avais lu chez l’institutrice française, moi aussi j’aimais ces histoires-là… »
      Et la langue emporte l’eau du fleuve quand elle revient après les sacrifices pour redonner à la terre sa part de tout ce qu’on prend sur elle depuis des années que ça dure. La langue dans la bouche des femmes c’est le chant du fleuve quand elles portent les bassines de couleurs vives l’une derrière l’autre jusqu’au village pour verser au creux des jarres ocre rouge.

      Mais ici dans les villes énormes aux murailles géantes qui ne laissent au milieu que des parkings blues pour se retrouver vite fait entre potes s’il n’y a pas les voitures des patrouilles qui tournent sans arrêt la nuit le jour elles tournent… ici il y a d’autres rituels qu’on a inventés sans savoir parce qu’on ne peut pas vivre privés des choses magiques qui font rêver et qui redonnent envie « … J’aime l’eau qui coule quand j’ouvre avec la clé de la fontaine, si elle allait par les souterrains jusqu’à la mer et si elle s’arrêtait devant la maison de ma mère dans son pays, loin… »

            Et les mots qui se transmettent d’une femme à l’autre… de la fille à la mère… les mots sont toujours ceux de la reconnaissance « … parfois dans un roseau creux que je coupe dans un parc, je glisse un papier avec des mots pour ma mère… ces mots-là dans le roseau siffleront dans sa langue, elle comprendra. »
      Mais ici dans les villes énormes dans les cités folles dans les ghettos et les bidonvilles quels rituels pour sauver les enfants du commerce des nouveaux esclaves du commerce de leur peau de leur sang de leurs rêves ?

      Chacune des jeunes filles des nouvelles de L’habit vert est passionnée par les histoires les récits et les contes… même si parmi elles certaines viennent d’un lieu très pauvre comme dans La fille de l’Atlas « … l’Atlas c’est loin des villes, il faut de l’argent et l’argent on n’en avait même pas pour l’école… » elles aiment les livres et elles finissent par apprendre à lire et par oublier en se perdant parmi les mots toutes les terreurs de l’enfance comme le petit Jules Vallès enfermé et puni à l’intérieur de la salle de classe ne se souvient plus du temps et de la cruauté du père qui est aussi le maître à mesure qu’il s’enfonce léger dans la nuit au gré des pages du gros livre. Les mots des livres ne mentent pas… les mots des livres sont les seuls êtres solidaires des enfants égarés.

« J’ai suivi Madame à Saint-Pourçain-sur-Sioule. Je l’ai servie… J’étais sa lectrice : « Tu vois, j’ai eu raison, et tu lis très bien. » J’ai lu tous les livres de sa bibliothèque blonde en bois de merisier… J’ai lu jusqu’à la migraine. Mais ça m’a plus. Surtout Les Hauts de Hurlevent. Je l’ai lu plusieurs fois, pas seulement pour Madame. Elle aimait Autant en emporte le vent, moi aussi, mais surtout les livres de Pierre Loti. On n’était pas toujours d’accord. » La Villa

      Dans les cités ici il y a tout ce qu’on veut si on regarde bien… mais il n’y a pas de livres qui circulent de main en main au pied des blocks… Il y a la came… les flics armés de flash bals qui chargent les jeunes garçons comme ils ont fait à Clichy et qui les coincent dans un transformateur électrique… les cocktails planqués au fond des caves sans doute on n’en a jamais vus… mais il n’y a pas de livres…

      Et pourtant on est tellement loin à Paris sur Seine du dark ghetto de Chicago ou de Harlem et de leur brutalité au quotidien… Même si « les mamas mères maquerelles » font venir des filles du pays pour travailler ce sont peut-être elles aussi ou des sortes de proxénètes dans leur style qui font mendier les jeunes femmes vêtues avec le foulard et la robe noire jusqu’aux pieds sur les escaliers du métro la tête baissée et la main juste qui dépasse de leur suaire une main fine aux veines bleues sur le dos de la paume elles aussi on dirait des madones sombres abandonnées là…
      Même les mamas ne savent pas ce que c’est que le dark ghetto une vraie usine à désespoir pour le coup… les mômes petits flingués au revolver… Ici tu marches dans la rue avec le soleil sur toi comme un tatouage la tête haute… Ici tu es libre et la cité tu la traverses sans crainte c’est ta belle étrangère… Même si on n’oubliera pas Sohane et ce qu’on lui a fait qui n’a pas de mots même si on n’oubliera pas Ziad et Bouna à Clichy enfermés électrifiés tués pour rien ni ce qu’on a vu en Novembre les flics les guns pointés les menottes les voitures hurlant à travers les rues de la cité et les grands incendies qu’une jeunesse qui refuse qu’on l’emmure vivante à l’intérieur d’un ghetto muet allumait pour retrouver la rage des guerriers indiens et leur fierté. «       … Un homme joue de la flûte. Il meurt avant la fin de la mission… C’est beau un homme qui chante sur les sentiers, dans les bois de chênes-lièges, à travers les genévriers, un chant de soldat épuisé… »

      La banlieue la cité c’est leur territoire et ils l’aiment comme le chante Anis qui vit à Cergy Pontoise : « Ma banlieue pourrie… mon p’tit paradis… » Ces mots-là ne mentent pas non… ils disent à la fois le lieu qui fait mal et puis c’est le seul qu’on aie et quand on y naît on l’a dedans de soi comme un talisman comme une terre chère la terre de Palestine aux enfants palestiniens la terre d’Algérie au poète Jean Sénac qui ne pouvait pas aller incendier ailleurs son soleil et qui a préféré la cave de la rue Elysée Reclus pour retrouver « l’enfant brodé d’écorchures » et y mourir abandonné… presque tous. La vieille quitte un peu son banc sous le viaduc parfois « … Elle s’arrête devant l’enfant de pierre, il ressemble à Rémi de Sans famille… Au-dessous de l’enfant en belles lettres inclinées : Abandonné ! »


Abandonnés ils le sont tous les jeunes filles et garçons des cités de banlieue alors qu’on crie bien haut que plus personne n’est à vendre dans les pays où les femmes et les hommes ont des droits mais pas tellement celles et ceux qui sont « … Chocolat, tête de nègre, pain d’épice, café au lait, marron glacé… Toutes les couleurs des îles… » Le pays de l’enfance c’est comme ta maison… si tu n’y es pas chez toi et qu’il n’y a pas le refuge quelque part dans une cabane au fond du terrain vague un entrepôt entre les voies express et la ligne du RER personne n’y vient jamais un jardin sauvage autour d’une bâtisse dont on a arraché le toit alors tu ne seras chez toi nulle part…

      De partout ils fuient ils s’en vont depuis toujours et si chez eux ça a été un jour le pays des histoires et des rêves ils ne le savent pas ne le savent plus… Les jeunes gamins palestiniens de l’Intifada est-ce qu’ils liront les poèmes de leur poète qui raconte sans cesse et sans se lasser la demeure et la terre de L’Indien rouge ? Est-ce qu’ils emporteront avec eux tous ses livres quand le mur aura fini de les enfermer hors de leur corps… captifs amoureux d’un désir incendié ?

« Je leur ai raconté l’histoire du poète français amoureux des Arabes, des jeunes Palestiniens et du Maroc… Il les aimait, c’est tout. Il était vieux et malade. Il habitait un petit hôtel dans le XIIIe arrondissement de Paris… Je sais qu’il est enterré au Maroc, peut-être dans un petit cimetière marin. » La fille de l’Atlas
A suivre...

Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Ecritures d'Algérie
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Mardi 16 mai 2006 2 16 /05 /Mai /2006 20:42

                                              

                                              L'habit vert

                       Leïla Sebbar

      Les filles celles-là toutes les deux « une Blanche une Noire et canon en plus » le travail du ramassage des choses qu’on jette elles l’ont eu par la mairie « Avec le roule-sacs vert on fait la rue, les trottoirs, les rigoles. » C’est un job qu’ils donnent aux gens qui viennent d’ailleurs ou aux jeunes aussi seize ans des fois à peine… on les voit dans le costume vert trop grand et surtout il n’a pas de formes avec de la toile comme du plastique et les rayures jaune citron fluo en bas du pantalon et des manches on ne voit pas leurs mains…

      «   … Un soir j’ai parlé à mon amie de ce petit livre de la bibliothèque. L’histoire d’un Africain balayeur qui parle à son balai… Habillé en bleu. Nous c’est vert avec une chasuble à bandes fluo… »

L'habit vert

      Ce costume vert il y a des jeunes qui l’aiment bien ils nous l’ont dit quand on leur parle parfois c’est presque un déguisement comme dans une série TV.

 
      Les filles ici elles vivent autrement que dans les pays du Sud l’Afrique ou l’Asie aussi elles ont presque la liberté et leur corps elles en font ce qu’elles veulent ça n’est pas un objet enfin pas toujours… «       … Se sauver, pour aller où ? Rattrapée on l’aurait punie et la matrone aurait été plus cruelle. Les petites filles parlaient d’elle avec effroi et les mères confiaient les corps fragiles à ces mains au couteau… » Elles en font ce qu’elles veulent si elles ont la force d’échapper à la famille à la rue et à ses macs. Si elles ne se retrouvent pas sur un trottoir goudron comme les femmes dans ce pays celles qui n’ont rien mais pas encore les petites filles enfin on ne sait pas… « … on parle de la misère grande pourvoyeuse d’enfants pour les bordels pas seulement sur ce continent, alors tous les parents pauvres prostituent leurs fils et leurs filles… »

      La vieille qui raconte Sous le viaduc « … Elle est assise sur le banc vert. » Elle a été élevée dans un bar en Afrique un de ces bistrots où on entend la misère du monde qui vient bouillir là c’est plutôt bien comme école de la vie. « … le Café de France, un pauvre Café pour les pauvres et elle, petite fille derrière le bar. » Elle parle de son enfance aussi « … Ce qu’elle entendait dans la salle du Café de France l’intriguait… Elle écoutait… »

      Elle était une gamine heureuse même si la joie des rues ouvertes sous le soleil elle n’a pas connu comme les garçons des quartiers pauvres des tous les pays d’Afrique pareils à ceux où a grandi Camus qui était un gamin des rues peut-être un voyou ainsi qu’ils les nomment les journalistes dans leurs papiers sur la banlieue… On l’a oublié et parmi les centaines de pages qu’on écrit sur lui aujourd’hui on ne raconte pas l’histoire de celui qui a grandi sur trottoir blues et qui était semblable à Hélicon un drôle de chercheur de lune.

      La vieille aujourd’hui Sous le viaduc « … elle n’a plus l’énergie depuis qu’elle vit sans maison. Elle ne racontera pas pourquoi la rue c’est son pays. » elle peut songer à son enfance elle n’a pas été battue elle n’a pas été jetée dehors comme les jeunes filles qu’on rencontre souvent le soir dans Paris devant la porte des magasins où les gens qui y vont ont de l’argent assises sur une couverture si elles en ont si dans leur squatt on ne la leur a pas fauchée…
           Il y a un chien avec elles et c’est lui qui les protège. On imagine des types de toutes sortes et des gens bien qui veulent les chasser. Ces jeunes filles elles sont belles un visage délicat comme sur les images du Greco à Tolède presque des enfants ou des madones très jeunes parfois elles ont des nattes pareilles à celles des petites Africaines avec des perles de couleur et des vêtements de tissus écarlates ou verts aussi comme celles du Greco… Qui va les empêcher un jour à cause de la pauvreté de se prostituer avec leur corps d’enfant ?

      Et les parents alors ! Qu’est-ce que c’est que des parents qui laissent leurs enfants à la rue et qui s’en moquent ? « … Tu seras même pas capable de balayer les rues », pourquoi une mère dit ça à sa fille, pourquoi une mère n’aime pas sa fille ? »

 
       Ces jeunes filles au regard qui t’accroche parce que tu songes que toi aussi il y a trente ans tu aurais pu… mais ça n’était pas un temps de cruauté… et que leurs yeux ronds d’enfance te font mal au ventre quand tu les croises souvent elles ne veulent pas entrer dans la ronde sociale qui ferait d’elles quelqu’un qui a une place quelque part et un endroit où habiter… ces choses qui enferment et que les garçons au bas de blocks aimeraient bien avoir aussi.

      Elles ne sont pas comme les deux gamines « … une Blanche une Noire… » qui travaillent avec « l’habit vert » et celle qui est venue d’Afrique a eu l’idée magique grâce à « l’heure du conte » de faire de l’habit vert un costume de cérémonie pour les défilés de mode. « … On s’est habillées, on a fait les mannequins dans le foyer, on a été très applaudies »

« Un soir j’ai parlé à mon amie de ce petit livre de la bibliothèque. L’histoire d’un Africain balayeur qui parle à son balai, si je me souviens bien. Habillé en bleu… C’est lui, le livre et l’homme en bleu, je les reconnais. Ça s’appelle Vieux frère de petit balai. L’histoire, je ne l’avais pas oubliée. La moufle rouge d’un enfant. La balayeur coiffe son balai pour l’hiver, l’enfant retrouve sa moufle et ils deviennent amis. J’ai écrit d’autres histoires de balayeur. » L’habit vert

A suivre...


Par Dominique Le Boucher - Publié dans : Ecritures d'Algérie
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